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maladies intellectuelles se communiquent et persistent avec force, puisque le bûcher ne les arrêtait pas, et qu'ils mouraient tous en avouant leurs relations avec le démon. >
Il en est de la sorcellerie comme de la magie. Il y a eu de tout temps des sorciers et des sorcières. Il en existait chez les Egyptiens et les Juifs, même avant Moïse, car le Deutéronome en fait mention. Dans les Rois, la pythonisse d'Endor fait apparaître à Saul l'ombre de Samuel.
« Divinations, philtres, charmes, évocations des morts^ métamorphoses d'hommes en animaux, tout cela existait aussi dans le paganisme grec. Homère nous montre le devin Tirésias préparant une fosse pleine de sang pour évoquer les âmes, et Gircé changeant les compagnonsd'Ulysse en pourceaux.
« A Rome, la soi-disant profession de sorcellerie abrita, sous les Césars, les crimes les plus sanglants et les moinssurnaturels. Les sorciers s'étaient tellement multipliés au temps de Tacite, sous le nom de mathématiciens, ils s'y livraient à de si ténébreuses pratiques, que ce grand historien les place au nombre des plus redoutables fléaux de l'empire. Malgré la rigueur des lois, malgré l'exil et la mort, ils reparaissaient plus nombreux (^). »
Pourquoi, malgré l'universalité de cette maladie intellectuelle, dans le temps et dans l'espace, en accuse-t-pn spécialement le Moyen Age? Il est toujours le bouc émissaire. Si l'on pouvait prouver qu'il fut plus superstitieux et en même temps plus cruel, dans la répression, qu'aucune autre époque, quelle bonne fortune ce serait ! Quelque désir qu'on en ait, ici encore, c'est tout le contraire.
(1) Ch. LOUANDRE.
Certes il y eut, dans une partie du Moyen Age, desgens qui se dirent ou se crurent sorciers, mais infiniment moins qu'aux temps de la Grèce ou de Rome, et, chose à noter, beaucoup moins, surtout, qu'à l'époque qu'on a qualifiée de Renaissance.
Gela s'explique. Les fausses religions de l'antiquité s'accordaient très bien avec la sorcellerie. Les croyances chrétiennes y étaient opposées. L'Eglise la proscrivait comme l'œuvre des démons. Sous le paganisme, où, selon l'expression de Bossuet, tout était Dieu excepté Dieu luimême, la foi aux esprits et aux démons était naturelle. Elle ne peut s'accorder avec la foi à l'unité du Dieu des chrétiens. Jamais religion, par l'effet seul de son dogme, n'a plus virtuellement combattu les délires delà sorcellerie.
Ozanam rappelle qu'un Père de l'Eglise, Origène, surprenant le secret des adeptes, dévoile une partie de leurs artifices, par quels prestiges ils font gronder la foudre, apparaître des démons, parler des têtes de mort. Mais la foule persiste à croire à des mystères qui ont, pour elle, le charme de la terreur.
« Longtemps, ajoute Ozanam, les conciles des Gaules et de l'Espagne poursuivirent de leurs anathèmes l'art sacrilège des devins et les pratiques idolâtriques des calendes de janvier. Les superstitions latines donnaient la main aux superstitions germaniques pour opposer à la conquête chrétienne une dernière résistance, Dante, le poète catholique par excellence, marqua au plus profond de son enfer la place des magiciens et des astrologues. »
L'enseignement et les jugements de l'Eglise condamnaient donc la sorcellerie. Tout ce qui comptait dans son sein, clercs ou laïques, la combattait d'autant plus au Moyen Age, que cette époque était plus sincèrement et profondément chrétienne.
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Il y eut une recrudescence marquée de sortilèges au xvi^ siècle. Pourquoi? Parce que la Renaissance, par l'alliage des idées païennes mêlées à la foi chrétienne, ramena la tendance antique aux superstitions de toutes sortes. C'est ce que ne veulent pas voir les adversaires du Moyen Age chrétien et les admirateurs de la Renaissance païenne.
La cruauté des pénalités usitées alors contre les sorciers n'est pas contestable; mais on ne peut pas plus accuser l'Eglise d'avoir réprimé la sorcellerie par la torture et les bûchers, qu'on ne peut lui reprocher de l'avoir favorisée et encouragée. Ce sont là, du reste, deux reproclies contradictoires.
L'origine des pénalités édictées contre les sorciers remonte à la législation des empereurs païens, continuée par Valentinien et Valons. Cette législation fut suspendue pendant près de mille ans.
Sous le Moyen Age, le droit canonique fut substitué au droit pénal romain. Or, le droit canonique proscrivait absolument la question, la mutilation et la brûlure. Jamais les tribunaux religieux, connus d'abord sous le nom de cours de chrétienté, puis à^officialités, et qui rendaient la justice, même au nom de la société civile, n'avaient appliqué la peine de mort ou celle du feu.
A partir du xiv'' siècle, cela change avec Philippe le Bel. Il rompt ouvertement avec l'esprit et les traditions huit fois séculaires de la France chrétienne. Des tribunaux séculiers remplacent les cours de chrétienté et reviennent au droit criminel romain, c'est-à-dire à la peine du feu, dans plusieurs cas dans lesquels rentrait la sorcellerie.
Nous avons dit dans notre ouvrage L'Eglise est-elle <:ontraire à la liberté? « On comprend que Pierre de Cugnières, dans ses conférences avec le cardinal Pierre
Bertrand, en 1329, devant Philippe de Valois, ait assuré le triomphe de la juridiction séculière dans des affaires <iui avaient évidemment un côté civil. Mais puisque ce iiont les tribunaux civils, devenus les seuls dispensateurs de la justice criminelle, qui ressuscitèrent l'ancien droil pénal romain et, avec lui, la question et les suppliceii proscrits par le droit canonique, il est juste de leur en laisser la responsabilité et d'en exonérer l'Eglise. »
C'est le cas de le répéter ici.
Les auteurs qui incriminent le Moyen Age citent beaucoup de procès de sorcellerie, mais.... du xwf au xviii^ siècle; surtout du xvI^ Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils tirent sur leurs troupes, croyant tirer sur nous.
Pour beaucoup d'hommes légers, le Moyen Age étant une époque d'ignorance et de superstition, tout ce qui est ignorance et superstition doit appartenir au Moyen Age. Ils ne voient pas plus loin. Une supposition fausse et une •conclusion conforme, voilà toute leur argumentation.
Ce qu'ils citent surtout au xv® siècle, c'est le procès de Jeanne d'Arc. Mais à qui fera-t-on croire que la noble héroïne fut brûlée réellement comme sorcière par les Anglais? Ils ne virent, dans cette accusation, qu'un prétexte pour assouvir leur vengeance, et se débarrasser de ■celle qui leur avait infligé d'humiliantes défaites.
« Le xvi° siècle, qui fut le grand siècle du scepticisme, fut aussi le grand siècle de la sorcellerie, dit M. Charles Louandre.
« On est convenu de le regarder comme une époque d'affranchissement pour l'esprit humain, et il se montra^ €n ce qui touche les sciences occuWe^, plus crédule et plus cruel que les siècles précédents. Le nombre des sorciers «'accrut par toute l'Europe dans une proportion considérable. Les traités de sorcellerie et de démonologie, qui
furent alors publiés dans toutes les langues et chez tous les peuples de la chrétienté, contribuèrent à fortifier encore les erreurs populaires.
« Luther lui-même, et les prédicants de sa doctrine,, eurent une grande part à leur extension. Ces prédicants étaient, pour la plupart, des hommes dépourvus d'instruction, des artisans étrangers à toute science. Au lieu de combattre la sorcellerie, ils contribuèrent à la propager^ et Luther leur en a donné Texemple. Il a écrit lui-même ses conférences théologiques avec le diable; et il raconte sérieusement qu'un jour, ne sachant que répondre à ses objections sur la messe, il lui lança son écritoire à la figure. On montra longtemps aux voyageurs, dans sa chambre de la Wartbourg, où avait eu lieu cette conférence, une large tache d'encre sur la muraille qui rappelait sa dispute avec le diable. Le grand siècle du scepticisme fut donc aussi le grand siècle de la crédulité. »
La superstition avait pris, en grande partie, la place de la religion; il en est toujours ainsi.
Un professeur libre penseur, à la faculté des lettres de Paris, s'en étonne : « Chose singulière, humiliante pour l'esprit humain, dit-il, c'est quand le Moyen Age estfini^ quand Charron et Montaigne écrivent ces livres tout empreints de scepticisme, en pleine lumière du xvi® siècle, en pleine Renaissance, que les persécutions contre les sorciers prennent le plus de violence.
« Un magistrat, Nicolas Remy, qui avait étudié dans quatre universités, qui avait été vingt ans professeur de littérature et de droit, publie en 1595 sa Dénionolàtriey où il raconte les procès qu'il a suivis contre les sorciers. Il se vante d'en avoir fait torturer et brûler plusieurs centaines.
« En 1577, le pnrl(^niont {\q Toulouse fait brûler quatre
cents sorciers. Bodin , jurisconsulte d'Angers, publie, en 1580, sa Démonomanie, Il déclare qu'il y a en France un million huit cent mille sorciers et il voudrait les brûler V)us. Du moins il en fait brûler beaucoup.
« Boguet, en 1602, dans le Jura, Leloyer, en 1605, dans l'Anjou, Pierre de Lancre, en 1609, dans le Béarn, rivalisent de cruauté i^). »
M. A. Rambaud a tort de s'étonner de cette extension de la sorcellerie, sous la Renaissance. Elle était logique par les raisons que nous venons de dire. Elle justifie d'avance le jugement général que nous porterons tout à l'heure sur cette époque, qu'il juge favorablement parce qu'il voit la lumière dans le scepticisme.
Mais cette théorie qu'il se forme à priori est contredite par l'expérience et les faits. La nôtre, au contraire, s'appuiera sur eux. Dans son livre : La sorcière, Michelet appelle la sorcellerie la reprise de /'orgie païenne par un peuple de serfs. Il considère la sorcellerie comme un ■voile commode adopté par la réaction des passions humaines contre Vascétisme du Moyen Age, Selon lui, la sorcellerie, loin d'être produite par la religion, est une réaction contre elle.
« La sorcellerie, dit M. Rodolphe de Reuss, eut ses savants jurisconsultes. De Lancre, Bodin, Delrio, Boguet, le roi d'Angleterre Jacques II, ont excellé dans les questions de sorcellerie. Du moment où ces écrivains admettaient la réalité des faits de sorcellerie, ils croyaient réellement rendre un grand service à la société en débarrassant la terre des sorciers (^). »
Aussi Pierre de Lancre , magistrat au parlement de
(1) A. Rambaud, Histoire de la civilisation, t. I, p, 511-512.
(2) La sorcellerie aux xvi* et xvir siècles.
Bordeaux, envoya-t-il cinq cents malheureux au bûcher- Cela lui valut la place de conseiller d'Etat. Un conseiller du duché de Lorraine, Nicolas Rémi, résume ainsi ses services : « Depuis quinze ans que je juge à mort en Lorraine, il n'y a pas eu moins de neuf cents sorciers convaincus, envoyés au supplice par notre tribunal. »
En 1515, cinq cents sorciers furent exécutés à Genève en trois mois.
Le président Hénault, demandant à Lapeyre pourquoi il y avait tant de sorciers , en reçut cette réponse : « C'est que le bien de ces prétendus sorciers, que l'on lait mourir, est confisqué, en partie, au profit de ceux qui les condamnenL » Voilà la justice laïque de la Renaissance.
L'amour du merveilleux explique la quantité de sorciers là où une foi éclairée n'existe plus; la quantité de condamnations iniques et cruelles s'explique, à son tour, sous la Renaissance, par une cupidité infâme inconnue au Moyen Age,
Dans sa Chronique, Monstrelet montre, en 1459, les prisons d'Arras encombrées de personnes accusées d'assister au sabbat. En 1545, l'abbesse d'un couvent de Cor- (loue, accusée de sorcellerie, n'échappe à la mort que par l'intervention du pape. Nantes, en 1549, Poitiers, en 1564, voient brûler plusieurs sorciers. En 1577, le parlement de Toulouse condamne quatre cents femmes; Pic de la Mirandole voit mourir sur le bûcher deux moines accusés d'avoir des relations avec les démons.
Au XVI i*" siècle, les condamnations pour sortilèges n'ont pas tout à fait cessé. En 1611, Gaufredi, curé de Marseille, est condamné pour avoir introduit le démon dans un couvent. On connaît le procès qui conduisit à la mort la maréchale d'Ancre en 1617, et, en 1634, celui du curé de
Loudun, Urbain Grandier, brûlé vif malgré les réclamalions de son évéque.
Le xviii^ siècle vit encore plusieurs procès de sorcellerie en France, malgré les judicieuses observations du P. Malebranche, que nous avons rapportées dans notre livre sur r Eglise.
Ces odieuses procédures, suivies d'épouvantables supplices, avaient cessé depuis un siècle en Allemagne, à la recommandation de l'archevêque de Mayence, Philippe de Schonborn, grand électeur de l'Empire, suivi de presque tous les princes de la Germanie.
Il y avait été déterminé par le mémoire émouvant d'un jésuite, le P. Frédéric Spee, dont parle Leibnitz, qui en fait le plus grand éloge. Le noble religieux avait été scandalisé et attristé des niaiseries et des horreurs dont se composaient les procès qu'il avait suivis (*). Nous ne pouvons reproduire ici les détails souverainement intéressants que contient à ce sujet notre ouvrage sur r Eglise,
« Il n'y a pas encore un siècle, écrivait Voltaire, que le roi Jacques lui-même, ce grand emiemi de la communion romaine et du pape, avait fait imprimer sa Démonologie, Maître Jacques, comme l'appelait Henri IV, y reconnaît des ensorcellements, des incubes et des succubes ; il avoue le pouvoir du diable et celui du pape, qui, selon lui, a le droit de chasser Satan du corps des possédés, comme tous les prêtres.
« Nous-mêmes, nous malheureux Français, qui nous vantons aujourd'hui d'avoir recouvré un peu de bon sens, dans quel horrible cloaque de barbarie stupide étionsnous alors plongés ! Il n'y avait pas un parlement, pas un présidial qui ne fût occupé à juger des sorciers. La France
(1) Allert DU BoY3, Droit criminel, t. II, -253, 259.
retentissait des tourments que les juges infligeaient, dans les tortures, à de pauvres imbéciles à qui on faisait croire qu'ils avaient été au sabbat, et qu'on faisait mourir sans pitié dans des supplices épouvantables. »
On remarquera que ce que dit, là, Voltaire s'applique non au Moyen Age, mais aux xvi® et xvii^ siècles et à un roi protestant, ennemi de l'Eglise et du pape, puis à des parlements qui, depuis le retour au droit pénal romain, étaient en opposition et même en guerre avec l'esprit de l'Eglise, si miséricordieux et si vivant au Moyen Age. N'importe, le parti est pris, on attribuera au seul Moyen Age superstitions et supplices. C'est entendu.
Quant au seigneur de Ferney, qui simule ici l'horreur des supplices, il ne se sentait pas d'aise à la nouvelle que son disciple, le marquis de Pombal, ministre de Portugal, avait fait brûler vingt jésuites à Lisbonne. Il écrit gaiement à son ami d'Argental : C'est quelque chose. Heureusement le bon apôtre se trompait des dix-neuf vingtièmes. Le P. Malagrida, seul, avait été victime du ministre voltairien.
Venvoultement (de vultus, figure) était une forme particulière des sortilèges. C'était un maléfice qui consistait à faire à une image ce qu'on eût voulu faire à une personne, comme la piquer au cœur, la brûler ou la détruire. Les personnes envoultées devaient subir le mal fait à l'image. Horace parle de l'envoûtement dans ses Satires (M.
H fut souvent usité au xvi^ siècle. Sous Henri II, plusieurs procès sont faits à des individus accusés d'envoûtement. La Môle et Goconas furent suppliciés et brûlés comme accusés d'avoir envoûté Charles L\. Aujourd'hui
(1) I. 8-î). Cité pnr Roihs.
ridée de renvoùtement a reparu sous le nom d'hypnotisme y comme les enchantements sous le nom de spiritisme. Le zouave Jacob, les frères Davenport, les tables tournantes, ont eu leur moment de vogue. On consulte toujours des :somnambules pour connaître l'avenir. Les erreurs, les folies et les superstitions peuvent bien changer de nom, mais elles se succèdent dans tous les temps. Notre siècle n'en est pas exempt, et ce ne sont pas les gens religieux qui donnent dans ces travers. Il en était de même au Moyen Age, ce qui exonère l'Eglise. Elle ne s'est jamais flattée d'extirper toute erreur des esprits, non plus que tout mauvais penchant des cœurs. Elle avait seulement fait prévaloir le bien et le vrai sur le mal et le faux, redevenus arrogants et triomphants aujourd'hui parce que son influence a diminué.
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