‹ Le Moyen AgeChapitre 9 sur 38 · CE QUI A SUCCÉDÉ AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

CE QUI A SUCCÉDÉ AU MOYEN AGE

J. La Renaissance gréco-païenne. -- II. Le protestantisme et ses prétentions. — III. Voltaire et la Chalolais. Décadence de l'inslructioa sous la Révolution. Nouveaux Vandales. M. Jules Simon, M. Floquet^ Conclusion.

La Renaissance gréco-païenne.

Le XVIII® siècle devait naturellement exalter la Renaissance gréco-païenne du xvf siècle ; il n'y manqua pas.

Nous ne voulons pas mériter le reproche contraire en contestant les mérites de la Renaissance, mais il ne faut pas non plus les exagérer.

On nous accordera que si cette époque a été marquéepar une recrudescence extraordinaire de l'astrologie judiciaire, de la fausse alchimie et de la sorcellerie, si répandues sous le paganisme, elle fut loin d'être, en tout, un progrès intellectuel ;

Que si elle a réprimé ces délires par les plus cruelssupplices proscrits par les Cours de Chrétienté au Moyen Age, elle fut loin d'être un progrès de la tolérance et de la justice (*) ;

(1) Nous avons démontré cotlo hypolhèso dans notro ouvrage : l'Eglise est*elle contraire à la liberté? Elude V: V Eglise et son auvre législative.

Que si les mœurs licencieuses, qui datent d'elle, remplacèrent les mœurs honnêtes du Moyen Age, elle fut loin d'être un progrès moral;

Qu'enfm si elle fut le tombeau des franchises du Moyen Age et le berceau du pouvoir absolu, comme nous le prouverons dans notre seconde Etude, elle fut loin d'être un progrès politique et social.

D'où vient donc qu'il est de mode d'admirer sansréserve la Renaissance du xvi^' siècle, alors qu'on ignore même celle des xii^ et xiii^? Certes, elle fut, à plus d'un égard, un réveil heureux après les malheurs et les fléaux du XV* siècle, qui semblait avoir enseveli toute vie intellectuelle dans les ruines et dans le sang. Mais si on la compare à la période qui va de Charlemagne à saint Louis, la reprise de l'admirable mouvement intellectuel dû alor& à l'Eglise, est gâtée par l'alliage païen qui s'y mêle. Il est clair que si la victoire du christianisme sur le paganisme avait été un progrès, le retour même partiel de celui-ci fut un recul, malgré le beau nom dont on l'a décoré.

Les libres penseurs ne disent pas la raison de leurs tendresses pour la Renaissance et de leur antipathie pour le Moyen Age; c'est que celle-là était sceptique comme eux, et que celui-ci était chrétien. Ils voient dans celui-ci un censeur, dans celle-là une alliée : c'est une afl*aire de camaraderie.

Mais si le retour au scepticisme païen fut précisément la cause du retour aux superstitions païennes et aux supplices du code pénal romain, s'il fut la cause de Vimmoralité croissante et de la liberté décroissante, ne fait-on pas une pétition de principe en présentant la Renaissance comme un progrès ?

Ne faut-il pas dire, au contraire, que le scepticisme qui a causé tous ces maux est lui-même un mal social, et le

plus grand de tous, puisqu'il engendre tous les autres? « Le scepticisme détruit tout et se détruit lui-même, » a dit Voltaire.

Ce qui distingue la Renaissance, ce n'est donc pas tant la reprise du mouvement intellectuel en lui-même, après un temps d'arrêt malheureux. Trois autres renaissances l'avaient précédée aux vi% viii^ et xii* siècles. Celles-là, on n'en parle pas. Ce qui distingue celle du xvi^ siècle, c'est son caractère sceptique et païen. On la vante.

Tandis qu'au Moyen Age on étudie avec ardeur la philosophie d'Aristote, de Socrate et de Platon, sous la Renaissance, la philosophie en faveur est celle d'Epicure -et de Lucrèce, c'est-à-dire le matérialisme et l'athéisme.

Nous le répétons, la Renaissance est une reculade de quinze siècles sous le rapport intellectuel, moral, social, politique et judiciaire, tout en restant un progrès incontestable dans la peinture, la sculpture et la musique. C'est d'elle que datent les violons, les trombones et les instruments à clavier. L'industrie et le commerce y prirent une grande extension, et les armées nationales remplacèrent les armées mercenaires.

Malgré l'esprit païen qu'elle infiltra dans les idées et les mœurs, le christianisme conserva une grande influence. Kepler, Copernic, Galilée, le Tasse, Cervantes, le glorieux blessé de Lépante, sont fils du Moyen Age par leur esprit, tout en profitant, dans les sciences, des découvertes dues au temps et à l'expérience.

Nous avons dit que la Renaissance est surtout remarquable au point de vue de la peinture et de la sculpture. Le Titien, Paul Véronèse, Guido Reni, Léonard de Vinci, îes Carrache, le Corrège et tant d'autres, en Italie; Rubens en Flandre, Rembrandt en Hollande, sont des illustrations incontestées et incontestables. L'Espagne

n'eut qu'au siècle suivant ses grands maîtres, Ribeira, Zurbaran, Murillo, Velasquez.

En architecture, le Moyen Age n'a rien à envier à aucune époque, et il a le mérite de n'avoir copié personne. Il a un style à lui. Il en est de môme dans l'ordre intellectuel. Pour la profondeur et l'élévation de la pensée, où sont, aux xv^ et xvi*" siècles, les rivaux des génies du xiii® ? Le xvii% seul, dépassera celui-ci sous le rapport scientifique et littéraire. Il marque la véritable Renaissance moderne. Newton, Descartes, Leibnitz, Pascal, Corneille, Racine, Molière, la Bruyère, Bourdaloue, Massillon, la Fontaine, Fénelon, Bossuet, ont porté les lettres et les sciences à une hauteur inconnue jusque-là. Le souffle chrétien inspire tous ceux d'entre eux qui se sont élevés jusqu'au génie. De l'avis universel, l'aigle de Meaux les dépasse tous, il atteint jusqu'au sublime.

Parmi les écrivains de la Renaissance que nous n'avons pas cités tout à l'heure, Erasme, Machiavel, l'Arioste, Montaigne, Rabelais, Charron, Malherbe, Camoëns, Shakspeare, ce dernier seul est au premier rang.

Une remarque doit être faite même au point de vue des arts.

Si la supériorité de la Renaissance est reconnue, quant à la peinture et à la statuaire, c'est certainement grâce, surtout, aux œuvres de Raphaël et de Michel-Ange. Or, si le Moyen Age ne peut les revendiquer comme ses fils, il peut les revendiquer comme ses élèves.

Le premier avait eu, pour maîtres. Bramante et le Pérugin, enfants du Moyen Age. Il est donc bien son élève. Il en est de même de Michel-Ange, né en 1475. Le génie mâle et puissant de celui-ci n'a pas de rivaux; par l'élévation et la grâce celui-là est demeuré sans égal. Une part de leur gloire revient, par leurs maîtres, au Moyen Age.

Si Fon veut faire honneur à la Renaissance seule de l'œuvre de ces deux maîtres, nous constaterons encore la supériorité de Tart chrétien, en eux, sur l'art grécopaïen. Apelle n'a pas, dit-on, égalé Raphaël. Michel- Ange, qui est à lui seul Apelle, Ictinus et Phidias, les dépasse aussi ; car sa coupole de saint Pierre l'emporte sur le Parthénon, comme son Moïse et sa Notre-Dame de Pitié l'emportent sur la Minerve (l'Athena Parthenos), dont il existe une belle reproduction à Rome, et une autre, de M. Simart, au château de Dampierre, commandée par le duc de Luynes.

On ne se doute pas généralement à quel point l'esprit païen, substitué par la Renaissance au génie national et chrétien, a abaissé les intelligences et les caractères,, altéré les sentiments que le christianisme avait élevés. Un excellent juge, M. Léon Gautier, qualifie d^idiote la littérature de nos romans en prose, des xv* et XVI® siècles.

Sismondi, qui n'est pas suspect, a intitulé un des chapitres de son Histoire des Républiques italiennes aie Moyen Age : « Progrès des lettres et des arts et décadence de Vesprit public au XV^ siècle, » où commence la Renaissance. »

Cet esprit a introduit, dans la littérature, le genre licencieux, môme de la part des femmes, dont l'attitude est si digne, si noble au Moyen Age. Les Contes de la reine de Navarre, le Gargantua de Rabelais, ouvrent la voie aux romans abjects de Diderot et à l'ignoble Pucelle de Voltaire, que M'"^ de Staël appelait un crime de lèsenation. Encore un échelon et nous descendons à M. Zola. A mesure que Tinfluence chrétienne baisse, l'immoralité monte. La notion même de la morale se perd.

Les écrivains, au xvi'' siècle, entremêlent le païen et le

clirétien d'une manière à peine croyable, qui accuse un esprit aussi dévoyé que léger. En voici un exemple:

Dans son poème des Lusiades, Gamoëns fait le plus singulier amalgame de la religion chrétienne et de la mythologie. Le Christ et la vierge Marie deviennent les agents des divinités du paganisme. Le poète portugais annonce que le but de l'expédition dont il va chanter les exploits est de propager la foi chrétienne et d'anéantir le culte de Mahomet ; et dans cette entreprise religieuse, c'est Vénus qui protège les Portugais, c'est Bacchus qui leur est contraire. C'est Jupiter qui, du haut de l'Olympe, prédit la chute de l'islamisme et le triomphe de l'Evan-

A la même époque, un cardinal félicite Léon X d'avoir ôté élu au pontificat grâce aux dieux immortels: Deorumr immortaliiun beneficio. Les pompes les plus mythologiques sont, du reste, déployées au couronnement de ce pontife.

Un autre cardinal se vante de ne pas lire son bréviaire pour ne pas gâter son goût pour la belle latinité.

Rabelais, curé de Meudon, aurait pu chanter le Dieu des bonnes gens, de Béranger. Nous ne parlons pas de Brantôme, chez qui l'absence de sens moral est complet. Comme Rabelais il dirait volontiers : « Mieulx est de ris que de larmes escrire, pour ce que rire est le propre de l homme; vivons joyeulx. » Voilà toute la philosophie de la Renaissance. Le plaisir est sa religion. Nos viveurs n'en ont pas d'autres. La religion réfoi^mée vient de là.

Depuis la Renaissance, les peintres et les statuaires se sont occupés surtout de la beauté plastique. Le sentiment, dans leurs œuvres, devient plus rare ; la forme matérielle semble leur ujiique préoccupation. L'idéal, ce reflet de l'àme, est, pour eux, inconnu ou secondaire.

La forme, ô grand sculpteur, c'est tout et ce n'est rien; Ce n'est rien sans l'esprit, c'est tout avec l'idée,

a dit Victor Hugo.

Aujourd'hui, le naturalisme le plus brutal s'affiche dans les arts comme dans la littérature. Rien ne nous paraît, mieux le caractériser que le groupe de marbre représentant la danse, devant la façade de l'Opéra à Paris. Malgré le talent incontestable de Garpeaux, son auteur, si l'on ne considère que la forme, on est honteux, pour l'art français, de penser qu'un de ses notables représentants, ayant à traiter le sujet de la danse, n'en ait pas conçu un autre idéal qu'une espèce d'orgie dégoûtante, de descente nocturne de la Courtille par des prostituées nues. Nous ne connaissons pas d'exemple plus complet de l'avilissement de l'art au point de vue idéal.

C'est à rapprocher de la littérature de M. Zola et de la pornographie contemporaine.

Rien n'est plus propre à donner la mesure de l'oblitération des idées et des sentiments sous l'influence de la Rt'naissance païenne, que les travestissements subis par l'immortelle figure de Jeanne d'Arc. Cette personnalité unique dans l'histoire a un caractère surhumain, précisément à cause du mobile et de l'esprit religieux qui l'animèrent. Eh bien, le portrait qu'en font les écrivains et les peintres de la Renaissance est méconnaissable.

Au lieu d'une simple et pieuse bergère, inspirée de Dieu, osant concevoir, malgré sa pudeur, son ignorance et sa simplicité, le hardi projet de conduire des armées à la délivrance de son pays, puis de faire sacrer son roi à Reims, pour retourner ensuite à ses troupeaux, le poète Malherbe en fait une belle am((z-(nu\ il la représente comino « ini Alcide féminin. » Dans le nioninnent élevé à Rouen, sur la place du Marclié, elle emprunle les traits de Bellone.

« Shakspeare, Anglais, il est vrai, fait faire à l'héroïne, par Charles VII, des propositions outrageantes qu'il présente comme une récompense royale (0. »

Après lui, Voltaire, sans avoir l'excuse d'être Anglais, écrit son poème obscène. Il est vrai qu'il avait, comme Cauchon, renié sa patrie, dont il chantait la défaite, et se vantait d'être Prussien de cœur. L'admiration de beaucoup de Français pour cet homme serait coupable si elle n'était ignorante.

De nos jours, sans avilir la sainte et glorieuse héroïne, Michelet et Henri Martin ont montré qu'ils n'étaient pas de taille à la comprendre. Ils Font défigurée en la laïcisant. Ils dénaturent sa mission, son œuvre et son esprit, croyant en faire honneur à la libre pensée.

Au lieu de reconnaître en elle ce qu'elle fut réellement: une chrétienne pieuse, illuminée d'en haut, Michelet en fait un symbole anticipé de la démocratie. « Cette pure et touchante victime, dit-il, représente le peuple et mourut pour lui, »

Assurément cela ne lui vint jamais à la pensée, et ne^ pouvait pas lui venir, étant données les idées du temps. Elle symbolisait la patrie, symbolisée elle-même à sesyeux par son roi. C'est pour eux qu'elle combattit et mourut. Elle crut sa mission terminée quand elle eut fait sacrer Charles VII à Reims.

Michelet ose ajouter : « Ici, pas un nom propre, personne n'a préparé, n'a conduit, personne n'a éclipsé les autres. Après la victoire on a cherché le héros, et Von a trouvé tout un peuple i-), »

Gomment ! ce n'est pas Jeanne d'Arc qui a provoqué,.

(1) Lecoy de la. Marche, conférence au Cercle catholique, 20 avril 1888.

(2) Introduction à l'histoire universelle^ p. 66.

préparé, conduit la lutte, entraîné le roi et les capitaines ? Comment! il a fallu, après la victoire, chercher rhéroïne? Elle n'apparaît pas triomphante à Orléans, à Patay, à Beaugency, etc., enfin, martyre à Rouen? Gomment! dans cette étonnante épopée, elle n'éclipse pas tout le monde?

Le peuple et l'Eglise ne s'y sont pas trompés, eux. Ils l'invoquent dans les prières liturgiques , tout de suite après sa mort, et même avant le procès en réhabilitation ordonné par l'Eglise pour la venger du procès de Rouen, dirigé par des renégats et des vendus.

En vérité on croit rêver en lisant de pareilles pauvretés, débitées avec un tel aplomb par un historien dont Fimagination fait un romancier, quand le parti pris de l'irréligion et de la haine ne lui fait pas altérer sciemment la vérité. Jusqu'où ne peut pas conduire la passion antireligieuse?

Le même parti pris systématique de nier l'influence -chétienne et le surnaturel dans l'histoire, inspire Henri Martin. Pour lui, qui met le druidisme au-dessus du christianisme (nous n'inventons pas), Jeanne d'Arc n'est pas une démocrate comme pour Michelet, c'est une druidesse qui s'est trompée de siècle comme sainte Geneviève. Gette trouvaille rappelle la qualification de sans-culotte appliquée à Jésus-Ghrist par des Jacobins.

Ges deux historiens avaient, certes, le droit de professer 'Ces opinions ridicules; sans cela, à quoi servirait la libre pensée? Mais Henri Martin n'avait pas le droit de falsifier l'histoire en disant que la noble héroïne a été trahie par Charles VII, jugée par l'Eglise et condamnée par le pape. Trois assertions, trois faussetés.

Qui ne sait que c'est le parti anglo-bourguignon qui la livra aux Anglais, et un tribunal anglais qui la jugea?

Quant au pape Galixte III, loin qu'il l'ait condamnée.

c'est lui qui ordonna le procès en réhabilitation, le 11 juin 1455, à la demande du roi Charles VIL Un historien devrait savoir cela. Il nous paraît impossible qu'il Tait ignoré; mais la vérité historique contrariait ses théories préconçues et ses haines, il la sacrifia. L'école sceptique et révolutionnaire a sur la conscience beaucoup de ces ignorances ou de ces indélicatesses.

Dans la peinture, tous les portraits qu'on a de Jeanne ■d'Arc, du xvi" et du xvii^ siècle, ne rendent nullement sa physionomie. Ce sont des grandes dames empanachées, <les héroïnes de théâtre, pour ne pas dire des écuyères de cirque. Celui de Simon Vouet, malgré le talent du peintre, ne laisse pas d'autre impression.

Ingres lui-même n'a guère été plus heureux. Nous eus- .sions désiré voir son illustre élève, Hippolyte Flandrin, Fauteur de l'admirable frise de Saint-Vincent de Paul, traiter ce magnifique sujet; il était de taille à le comprendre.

L'étude consciencieuse du Moyen Age, aujourd'hui, a ramené à une appréciation plus exacte de cette époque, d& ses personnages et de son esprit. On reconnaît que ce qui le caractérise, c'est l'élévation de la pensée, la noblesse des sentiments, le culte du devoir, la profondeur de la réflexion, l'amour des libertés publiques.

A tous ces points de vue, le Moyen Age est un géant avec lequel la Renaissance ne saurait se mesurer. Elle est l'esprit, il est le génie; elle est le plaisir, il est le devoir; elle est l'intérêt, il est l'honneur ; elle est l'alliée de nos penchants, il en est le redresseur; elle est le flatteur, il est l'ami sincère ; pour tout dire en un mot, elle est païenne, il est chrétien.

Ses partisans nous accusent d'être en retard de cinq siècles, ils le sont de vingt.

En dehors de sa haute valeur artistique, ce qui caracté-

rise la Renaissance, c'est donc son esprit sceptique et léger, c'est la soif des jouissances et des plaisirs; c'est la tendance au pouvoir absolu inconnu aux beaux siècles du Moyen Age, régis par l'équité chrétienne. Ce qu'elle a fait perdre à la religion, c'est la magie et la sorcellerie qui l'ont regagné.

Qui oserait voir là un progrès?

Son grand écrivain politique, Machiavel, dans son livre' Du prince, enseigne les moyens, pour les ambitieux, da réussir au mépris de la justice et de l'humanité. Ce livre, condamné à Rome, forme antithèse avec celui de saint Thomas d'Aquin que nous avons analysé : Du gouvernement des princes.

Voici les préceptes développés par Machiavel :

1° Ruiner tout un pays, s'il le faut, pour en demeurer le maître;

2° Exercer de grandes cruautés, pourvu que ce soit résolument et tout à la fois;

S*' Tâcher de paraître homme de bien sans l'être véritablement;

4"^ Ne tenir sa parole qu'autant qu'on y aura avantage ;.

S*" Savoir dissimuler et trahir;

6° Enfin se dépouiller, s'il le faut, de toute humanité pour régner.

Ces deux ouvrages peignent les deux époques : l'une de foi, d'honneur et de générosité; l'autre de scepticisme, de parjures, de trahison, de tyrannie.

La Renaissance est donc loin d'avoir la bonne réputation de son père.

Son frère puîné, le xvii° siècle, viendra heureusement renouer les traditions paternelles de foi éclairée, de dignité et de grandeur, sans être toujours à leur niveau.

Le Moyen Age roprésenlail la virlcin^ (hi chi'islianisme

sur le paganisme, et les progrès issus de cette victoire. Là Renaissance a été une tentative de revanche du paganisme, en partie couronnée de succès, et dont les effets durent encore. La lutte continue.

, « Cette rétrogradation, dit l'illustre Donoso Gortès, a commencé avec la restauration du paganisme littéraire, qui a amené successivement la restauration du paganisme philosophique, du paganisme religieux et du paganisme politique (^). » C'est la généalogie dala Révolution d'où est sorti notre lamentable état social.

« La société, à la fin de l'ancien régime, dit M. l'abbé Lémann, ressuscite partout les souvenirs de la mythologie; elle oublie l'Evangile. La prostitution cherche son excuse et ses modèles dans les mœurs honteuses d'Athènes et de Rome antique ; Diane, Vénus, Jupiter, Mercure, inspirent la littérature, les arts et les mœurs, comme Brutus inspirera la Révolution C^). »

On se demande, après cela, d'où vient le jugement favorable sans réserve qu'on porte sur la Renaissance.

Il vient du mot même qui la désigne.

« C'est une énorme puissance que celle des mots, > disait Joseph de Maistre.

Renaissance et Réforme sont deux mots menteurs qu'on prend pour l'expression fidèle de la chose désignée, deux mots admirablement choisis pour tromper les esprits superficiels et confiants.

Par Renaissance succédant à Moyen Age, on veut faire entendre que c'est la vie qui succède à la mort. Elle n'a été que la résurrection du paganisme.

Le mot Réforme est encore un de ces mots aux-

(1) Lettre du 4 juin 1849.

(2) L entrée des Israélites dans la société française.

quels l'ignorance et Tirréflexion se sont laissé prendre.

On se dit : Puisque le protestantisme fut la réforme des abus et des mœurs, il était un progrès, un bien. On oublie que les étiquettes sont souvent trompeuses, que les programmes ne tiennent pas toujours leurs promesses, que les actes ne s'accordent pas toujours avec les paroles.

Si on réfléchissait, on se dirait : Comment se fait-il que les trois chefs des Eglises dites réformées, Luther, Calvin et Henri VIII, aient été trois types d'immoralité, d'orgueil et de cruauté ?

Ceux qui les admettent comme pontifes de leur religion savent-ils la vie scandaleuse et les emportements de Luther ? Connaissent-ils ce couplet de sa composition :

Wer liebt nicht Wein, \N'eib und Gesang, Der bleibt ein Narr sein Leben lang, Und Narren sind wir nicht.

Savent-ils que Calvin a été fleurdelisé et banni pour vice innommable ? Savent-ils la vie de Henri VIII, espèce de Barbe-bleue ?

S'ils le savent, comment sont-ils assez naïfs pour croire que de tels hommes ont pu être des réformateurs?

Ceci nous conduit naturellement à constater que le protestantisme ne peut, pas plus que la Renaissance, supporter la comparaison avec le Moyen Age, et que rien de ce qu'elle a eu de bon ne pouvait venir de la prétendue Réforme.

Le protestantisme et ses prétentions.

Pour mieux déprécier le Moyen Age, certains critiques affectent de l'opposer à la Renaissance, qu'ils exaltent.

Parmi eux figurent les protestants, qui ont un intérêt particulier à dénigrer une époque essentiellement catholique, et à grandir celle qui touche à la Réforme, et dont ils voudraient se faire honneur. Cette prétention est incompatible avec l'histoire.

l'^ Ce n'est pas à la prétendue Réforme qu'on doit ce que la Renaissance a eu de bon, puisque celle-ci date du milieu du xv® siècle, tandis que celle-là naquit trois quarts de siècle plus tard.

2° C'est au contraire l'esprit sceptique et sensualiste de la Renaissance qui a inspiré la révolte qui a divisé la chrétienté, révolte déguisée sous le nom menteur de Réforme.

3"" La Renaissance eut pour cause principale l'émigration des Grecs chassés de Constantinople par Mahomet II et qui, réfugiés en Italie et en France, contribuèrent à la reprise du mouvement artistique et littéraire, après les guerres du xiv^ et du xv® siècle.

4'' Elle avait été préparée par les savants travaux du Moyen Age.

5° La doctrine et les idées de Luther et de Calvin ne pouvaient que l'entraver et la fausser par leur esprit dissolvant.

6° Elle eut pour protecteurs le pape Léon X et les Médicis en Italie, et, en France, François P", qui combattit les protestants.

T Elle fut facilitée considérablement par l'imprimerie, découverte à la fm du Moyen Age.

Voilà la source et l'origine de la Renaissance, les raisons de son succès. Il faut que nos adversaires en prennent leur parti ; aucun progrès réel n'a été empêché, dans le monde, par l'Eglise, ou produit par ses adversaires protestants ou révolutionnaires. Malheureusement, les pré-

jugés reçus sont le contraire de la vérité; mais Fère de la justice commence à se lever pour FEglise.

L'apparition du protestantisme, peu après la Renaissance, n'est qu'une coïncidence qui ne prouve rien en / faveur du premier. Si l'on ajoute que, pendant un siècle, les protestants se bornèrent à des controverses théologiques sans aucun rapjoort avec les sciences et les belleslettres, on ne comprend même plus leur prétention à l'honneur d'avoir été pour quelque chose dans leur réveil.

M. l'abbé Bourgeat fait, à ce sujet, de judicieuses réflexions.

« Avant les commencements de la Réforme et longtemps après, dit-il, les grands travaux de la Renaissance furent accomplis principalement par des écrivains et des savants catholiques, ou du moins sans que le protestantisme ait eu sur eux, comme tel, une influence spéciale.

« Quelle part, en effet, eut-il à la découverte de la boussole, de l'imprimerie, de l'Amérique et de notre système du monde, dont on est redevable à des catholiques?

« En quoi doit-on aux protestants l'étude du latin, du grec, de l'hébreu, de l'arabe, de la philosopliie, des sciences cultivées des siècles avant eux ? »

Il est notoire, au contraire, que pendant plus d'un siècle, ils n'ont contribué en rien à leur culture ni à leurs progrès. Pendant toute cette période, partout où le protestantisme parvint à s'établir sur les ruines du catholicisme, un des résultats de ce changement fut, au contraire, la décadence immédiate des études et de l'instruction publique (comme sous la Révolution), par suite de l'anéantissement des écoles, des couvents, des universités, des collèges catholiques. Les protestants ne purent réorganiser l'instruction publique que longtemps après avoir dispersé ou détruit ces centres d'enseignement.

« Non seulement pendant un siècle le protestantisme fut stérile en œuvres de haute intelligence...., mais la Réforme luthérienne fut en elle-même, et par la volonté de son auteur, une protestation continuelle contre la raison, la philosophie et la liberté, au profit de ce qu'il ' appelait la vraie doctrine,

I « On pourrait croire que Luther se plaignait de l'absence de raison ou de philosophie dans les docteurs du Moyen Age, c'est justement le contraire qui est vrai. C'est Luther qui foule aux pieds la raison, la liberté et la philosophie; c'est lui qui prétend y substituer la foi pure, l'irresponsabilité, le fatalisme de la volonté et la vraie doctrine , c'est-à-dire la sienne. Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas, disait-il.

« C'est encore lui qui proscrit toute intervention de la raison dans la foi chrétienne, qui a outragé les théologiens du Moyen Age, comme les docteurs de l'Eglise, pour avoir fait usage des lumières de la raison, dans le but de fonder la science théologique par Vunion de la théologie et de la philosophie.

« Luther était conduit à ce mépris de la raison par deux motifs.

« D'abord, ses adversaires lui faisaient remarquer que la doctrine du fatalisme et du serf arbitre, de la justification par la foi seule, de la prédestination, de l'inutilité <ies bonnes œuvres pour le salut, etc., choquait le bon sens et la conscience humaine.

« Ce mépris absolu des droits de la raison était le complément de sa doctrine. Car de même que les mérites de Jésus-Christ devaient, selon lui, suffire à notre salut, sans le secours de notre volonté et de nos bonnes œuvres, ainsi la foi devait suffire à notre intelligence sans le concours «de notre raison.

« Les bonnes œuvres sont inutiles au salut éternel, ditîl, et ne servent qu'à nous rendre plus présomptueux, plus coupables; la raison n'est que ténèbres, aveuglement, folie, extravagance. Le meilleur parti à prendre, avec elle, c'est de l'anéantir, de l'ensevelir au fond de l'âme. »

« Quand il parle au peuple, il s'emporte au point de s'exprimer là-dessus avec une grossièreté ordurière. On ose à peine répéter ses paroles.

« La raison, dit-il dans le dernier sermon qu'il fit à Wittemberg, la raison, c'est la fiancée du diable ; c'est une prostituée, une abominable ga..., la pu.... en titre du diable, une galeuse, une sale et dégoûtante pu...., qu'on devrait fouler aux pieds et détruire, 'elle et sa sagesse, à laquelle on ferait bien, pour la rendre haïssable, de jeter de la m.... au visage, et qui mériterait, l'abominablega..., qu'on la reléguât dans les lat (^). »

Nous demandons pardon au lecteur de cette citation ; il ne serait pas moins scandalisé s'il lisait les Tisch-Reden, Propos de table, de Luther. Malgré sa verve et son talent de parole , on se demande comment un tel homme a f u exercer un tel empire et fonder une religion en pays civilisé. Il est vrai que l'Allemagne était en retard de deux siècles sur la France, et que le protestantisme y a été implanté par la force, au service des princes alléchés par les biens des églises et des couvents, et désireux de réunir sur leurs tôtes le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. C'est à ce titre que l'empereur Frédéric-Guillaume s'intitulait Summepiscopus, Il n'osait pas s'intituler Summus Pontifex,

Le calvinisme, en France, n'a pas plus de droits que le luthéranisme en Allemagne, de revendiquer la moindre

(1) Œuvres de Luther, édit. do Leipsick, p. 373.

part dans Tœuvre de la Renaissance littéraire et artistique. Il est connu que le protestantisme, froid et guindé, est contraire aux œuvres d'art et d'imagination. La France ne lui doit que ses luttes armées contre notre religion et notre patrie, avec le secours de Vétranger,

Dans ses savantes Etudes sur V Allemagne à la fin du Moyen Age, Janssen a établi sans réplique que la Renaissance n'a rien dû à la Réforme. Erasme, témoin oculaire, qu'on a surnommé le Voltaire chrétien, a mérité ce surnom par ses spirituelles railleries sur l'œuvre des réformateurs allemands, qu'il connaissait bien. Il ne leur attribuait que la déformation des mœurs.

« Ceux que j'ai connus purs, dit-il, pleins de candeur et de simplicité, je les ai vus, une fois passés à la secte, commencer à parler de filles, courir les jeux, mettre de côté la prière, s'adonner tout entiers aux intérêts matériels, devenir impatients, vindicatifs, frivoles, changés d'hommes en vipères (VK

« Je vois bien des luthériens, mais peu d'évangéliques. Regarde un peu ces gens, et considère si le luxe, Favarice et la luxure ne régnent pas plus chez eux que chez les catholiques. Montre-m'en un qui, par le nouvel Evangile, soit devenu meilleur; pour moi, je n'en ai point vu qui ne soient devenus pires (^). »

C'était un proverbe, pour dire qu'on allait passer la iournée en débauches : nous allons vivre aujourd'hui à la luthérienne : hodie lutheranice vivemus.

Si le réveil des lettres et des arts, sous la Renaissance, ne doit rien à la Réforme, on voit que la Renaissance, au contraire, par son esprit licencieux, a produit la révolte^

(1) Epître aux frères de la basse Allemagne.

(2) Epître A, 1526.

sensualiste de Luther. Cette révolte, il Ta habilement qualifiée de Réforme, pour mieux donner le change ; mais on vient de voir ce qu'il en est. Les corsaires ont toujours déguisé leur pavillon.

Cela n'empêche pas Henri Martin d'attribuer aux protestants <c le point de départ de ce grand mouvement d'instruction publique, qui est l'honneur de la civilisation protestante. » Cette opinion, contredite par les faits et les documents, ne mérite pas plus d'être réfutée que celle des partisans de la Révolution, qui attribuent à cette dernière l'honneur des progrès intellectuels à notre époque.

Devant ces prétentions rivales, M. Lecoy de la Marche «st perplexe.

« Je pensais, dit-il, que le développement de l'instruction avait été l'honneur de la civilisation catholique, longtemps avant la Réforme; que les évêques et les conciles des premiers siècles s'en étaient quelque peu occupés; que Charlemagne avait fondé des écoles; que les grandes universités du Moyen Age avaient propagé les sciences et les lettres. Mais il parait que c'est le protestantisme qui a créé, de toutes pièces, l'enseignement public. Je le veux bien; cependant, j'entends dire par les organes attitrés de la môme école historique, que l'instruction des masses est un bienfait de 1789; que la Révolution a été la première à cultiver l'intelligence du peuple; et même que l'enseignement laïque, gratuit et obligatoire est dû au génie du xix'' siècle.

« Voyons, messieurs les libres penseurs, mettez-vous d'accord et tirez-moi d'embarras. Est-ce à Luther, à Robespierre ou à Paul Bert, qu'il faut faire remonter l'origine du grand mouvement intellectuel (^)? »

(1) La guerre aiix erreurs Jnsloriques.

La conclusion de cette première Etude sera la réponse à la question du sympathique et spirituel critique.

Voltaire et la Ghalotais. — Décadence de l'instruction sous la Révolution. — Nouveaux Vandales. — M. Jules Simon, M, Floquet. — Conclusion.

Nous avons vu la part de l'Eglise dans le développement intellectuel du v^ au xv® siècle. C'est aux écoles épiscopales d'abord, puis aux écoles monastiques, puis enfin aux universités, qu'il est dû. En dernière analyse, le mérite en revient tout entier à l'Eglise, qui a suscité et établi partout, en Europe, ces centres d'enseignement.

C'est tellement dans son esprit qu'aujourd'hui encore, chaque mission, en Orient et dans tout l'univers, a ses ccoles à côté de ses églises ; et c'est par là que l'influence française, notamment, y est restée si grande, malgré les persécutions du gouvernement dans la métropole. En Afrique, en Asie, dans l'Océanie, partout, le missionnaire apporte avec lui le double baptême de la foi et de l'instruction.

Loin que le Moyen Age ait été ignorant par la faute de l'Eglise, il fut plus studieux qu'aucune époque de l'antiquité, et il dut son savoir à l'Eglise.

Sciences, arts, lettres, philosophie, imprimerie, continents, voilà les découvertes, voilà le magnifique héritage que ses fils ont laissé, il faut bien le dire, à d'ingrats héritiers. Dans l'histoire comme dans les familles, c'est souvent le sort des morts.

La Renaissance, qui fut un progrès incontestable sous le rapport artistique, profita peu de cet héritage au point

de vue scientifique, nullement au point de vue philosophique. Elle fut une décadence sous le rapport moral, et aussi, nous le verrons dans notre seconde Etude, sous le rapport de la liberté.

Le protestantisme, né de l'esprit de dispute, de révolte et de luxure, n'usa, à son tour, de l'héritage du Moyen Age, notamment de l'imprimerie, que pour étendre et multiplier les dissensions religieuses du xvi^ siècle. Il prépara, par là, la révolution politique du xvuf.

Que fit celle-ci, à son tour?

Le mouvement ascensionnel des études, que nous avons esquissé jusqu'au xv® siècle, avait acquis, au xviii% des proportions énormes. En continuer l'historique jusque-là serait sortir de notre cadre. Qu'il nous suffise de dire qu'en 1770 plus de deux mille maisons, en Europe, dépendaient de la seule abbaye de Gluny. Ab uno disce omnes.

Eh bien, tous ces ordres religieux, vénérables et paisibles sanctuaires des lettres et des sciences, tous ces hommes studieux et dévoués: Bénédictins, Prémontrés,. Cisterciens, Carmes, Bernardins, Augustins, Théatins, Oratoriens, Jésuites, à qui la France devait son savoir, ses grands hommes et sa suprématie dans le monde, on les expulsa un jour, on détruisit leur œuvre quatorze fois séculaire. Et qui ? Les mêmes hommes qui accusent FEglise d'obscurantisme.

Ces religieux avaient formé les illustres savants du siècle dernier : Bufl'on, Linné, Bernard de Jussieu, Daubenton, Hauy, Fourcroy, BerthoUet, Monge, Laplace, Parmentier, Lamarck, Lavoisier.

Passionné pour la science, ce dernier avait demandé un sursis au tribunal révolutionnaire pour faire une expérience utile à l'humanité; il lui fut répondu: La Repu-

bliquc n'a pas besoùi de savants ; et il fut décapité pour avoir fait partie du corps des fermiers généraux.

La République, paraît-il, n'avait pas davantage besoin de lettrés, car la tête d'André Ghénier tomba aussi sous le couteau de la guillotine, parce qu'il avait stigmatisé dans ses vers la peur que les honnêtes gens avaient des scélérats triomphants. Son frère Marie-Joseph, républicain ardent, ne fit rien pour le sauver.

Le cardinal de Richelieu avait fondé l'Académie fran- ■çaise ; la Convention la supprima, ainsi que toutes les :sociétés savantes, le 8 août 1793, comme soupçonnées de sentiments monarchiques et accusées de constituer une aristocratie intellectuelle.

C'était avouer que tout ce qui était intelligence était ooposé à la Révolution.

Le 15 septembre suivant, la Convention décrétait la fermeture de tous les collèges et universités, et ordonnait la vente de leurs biens, sous quelque dénomination qu'ils fussent connus. Cette mesure avait été prise après une longue discussion sur l'instruction publique, et après avoir proclamé que les connaissances humaines sont la base de la liberté, pourvu que ces connaissances soient révolutionnaii^es ; c'est-à-dire qu'il fallait s'emparer de l'enseignement pour le couler dans le moule révolutionnaire en calomniant le passé, en justifiant le présent, ^n falsifiant l'histoire, en faisant triompher le mensonge.

Dans la tempête où tout un glorieux passé devait sombrer, ne fallait-il pas épurer les corps enseignants, €omme on devait, de nos jours, épurer la magistrature, sous prétexte d'améliorer, là, les études, ici, la justice ? En réalité, le but était d'arriver à fausser l'histoire et la vérité, comme aujourd'hui la justice ; d'arracher à la France sa religion et sa foi, pour les remplacer par le

scepticisme. La haine des ambitieux et des monstres portés au pouvoir par la Révolution, contre la volonté nationale, n'avait pas d'autre but. Elle s'explique aussi par l'appât des biens des couvents, qu'ils confisquèrent.

Au xvi^ siècle déjà, le vol et la confiscation avaient poussé les princes allemands à recourir à la force pour établir le protestantisme. « Les beaux rayons de nos ostensoirs d^or, disait Luther, ont fait plus de conversions que tous nos sermons. »

Les révolutionnaires imitèrent l'exemple des prince:^ allemands dans leur guerre à l'Eglise. Ils appliquèrent la théorie récemment émise par un de nos républicains le plus en vue : « On ne discute pas avec ses adversaires, on les supprime. » Contre l'Eglise, la Révolution employa la violence et la confiscation, absolument comme la Réforme.

Il y a quelques années, l'expulsion nouvelle des Jésuites et le massacre des Dominicains d'Arcueil venaient réveiller le triste souvenir du massacre des Carmes. Au Moyen Age on ne voyait de ces choses-là qu'avec l'apparition des barbares. Mais, au fait, n'étaient-ce pas de nouveaux barbares, ces hommes comparés par Mallet-Dupan aux Huns et aux Vandales, aux Goths et aux Hérules ?

On peut dire de la fermeture des écoles religieuses, à la fin du xviif siècle, ce que Chateaubriand disait de celles des Jésuites. Au moment de leur expulsion par ordre de j^jmo ^Q pompadour, qui avait ses raisons pour ne pas les aimer, les Jésuites possédaient cent dix maisons et tenaient la tête de l'enseignement.

« Naturalistes, chimisles, mathématiciens, botanistes, poètes, mécaniciens, aslrunomcs, historiens, traducteurs, antiquaires, il n'y a pas une branche des connaissances luimaines, dit Chahwubriand, qu'ils n'eussent cultivée

avec éclat, et V éducation en France ne s'est jamais bien relevée depuis leur chute. »

Elle avait baissé, en effet, considérablement pendant la période révolutionnaire et souflrit longtemps sous le Consulat et l'Empire. Il suffit de lire, là-dessus, le consciencieux travail de M. l'abbé Sicard.

En 1789, il y avait plus de neuf cents collèges pour l'instruction secondaire, fréquentés par près de quatrevingt mille élèves.

On se plaignait môme qu'il y eût trop de collèges, trop d'étudiants, et que le nombre des déclassés augmentât. Grâce aux bourses dont étaient dotés la plupart de ces établissements, grâce à la facilité avec laquelle les collèges ecclésiastiques et les collèges monastiques accordaient des réductions de prix, l'instruction, même secondaire, était à la portée de tous.

La Chalotais, président du parlement de Bretagne, qui partageait l'aversion de Voltaire pour l'instruction du peuple, écrivait avec dépit : « Il n'y a jamais eu tant d'étudiants dans un royaume où tout le monde se plaint de la dépopulation. Le peuple même, les paysans veulent étudier.... » Il disait des Frères de la doctrine chrétienne, voués spécialement à l'éducation populaire : « Les Frères perdent tout en apprenant à lire et à écrire à des gens qui ne devraient savoir que manier le rabot, »

Voltaire lui répond (28 février 1763) : « Vous avez raison de proscrire l'étude chez les laboureurs. Moi qui cultive la terre, je vous présente requête pour avoir des manœuvres et non des clercs. Envoyez-moi des frères pour conduire mes charrues et les y atteler. » « On n'a jamais prétendu, dit-il à d'Alembert, éclairer les cordonniers et les servantes ; c'est le propre des apôtres. On ne saurait souffrir l'insolence de ceux qui voudraient nous faire

penser comme notre tailleur ou notre blanchisseuse. » « La canaille n'est pas faite pour être éclairée. » oc Le peuple sera toujours sot et barbare. Ce sont des bœufs auxquels il faut un joug, un aiguillon et du foin (0. » « Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants (2). » « Laissons le peuple, dit-il à Duclos (3), recevoir un bât des bâtiers qui le bâtent ; la liberté est notre partage. »

Voilà ceux qui font à l'Eglise le reproche d'avoir voulu maintenir le peuple dans l'ignorance. N'est-ce pas nous qui serions fondés à dire qu'avec des guides imbus des sentiments du seigneur de Ferney, le Moyen Age eût été, tout de bon, une époque de ténèbres et de servitude ?

Pendant que les anticléricaux du xviii^ siècle se lamentaient de ce torrent d'éducation avant 1789, le clergé, dans ses cahiers, réclamait la création de nouveaux collèges et la gratuité de l'instruction. La Constituante répondit par ua refus à l'offre de la congrégation de Saint-Maur de distribuer ses mille sept cent soixante bénédictins dans quarante-quatre maisons composées chacune de quarante religieux, et qui eussent été destinées à l'instruction de la jeunesse. On rêvait déjà de tout supprimer pour prendre les bâtiments et les biens des monastères. Comme dans toutes les révolutions, la fortune publique était profondément atteinte, et on avait besoin d'argent.

Plus tard, l'Université impériale fut heureuse de retrouver six cents prêtres qui avaient enseigné dans les collèges de l'ancien régime, pour occuper ses chaires et relever i'enseignement interrompu par de sauvages destructeurs. Malgré cela, l'instruction souffrit en France pendant un demi-siècle. Un grand nombre de professeurs s'étaient

(1) A Taliarcau.

(2) A Diderot, 2 soptombro 1762.

(3) 8 soptembro 1760.

réfugiés à l'étranger, notamment en Angleterre, où ils ont commencé le mouvement de retour de l'Eglise anglicane à l'ancienne unité catholique.

En 1799, le premier consul, Bonaparte, avait envoyé •onze Conseillers d'Etat en mission dans les départements, pour faire une enquête sur la situation générale de la France au 18 brumaire : Fourcroy, Français de Nantes, Barbé-Marbois, Ghampagny, Lacuée, Najac, Duchâtel, Thibaudeau, Redon, Regnauld de Saint- Jean-d'Angély et Sainte-Suzanne.

Les rapports envoyés par ces fonctionnaires républicains montrent les ravages de toutes sortes causés en France par les dix ans de révolution écoulés. Jamais nous n'avions vu les maux de cette époque ainsi avoués, dans des documents officiels, par des hommes intéressés à les cacher.

Nous ne parlons pas des routes défoncées et impraticables où Fourcroy eut six fois sa voiture brisée ; du brigandage existant partout, des vols et assassinats en permanence, des hôpitaux où les malades sont sans pain ei sans couverture, de l'énormité des impôts, de la ruine du commerce et de l'industrie, du dérèglement épouvantable des mœurs, des trois cent mille mendiants qui couvraient la France, tout cela constaté par les Conseillers d'Etat ; nous ne parlons pas des bandes qui parcouraient le pays et qui étaient composées des massaci^eurs et des lanterneurs de 1791, des guillotineurs de 1793, des sahreurs de l'an m, des assommeurs de l'an iv et des fusilleurs de l'an v ; nous ne parlons pas de l'effroyable terreur de la nation plongée, malgré elle, en république ; nous nous en tenons au sujet qui nous occupe.

« Les écoles primaires publiques du département de la Seine, dit le général Lacuée dans son rapport, manquent d'instituteurs, et il n'y en a presque aucune qui soit

suivie, à cause de la proscription de l'enseignement religieux. » C'était déjà comme aujourd'hui.

Ni instituteurs ni élèves, voilà donc à peu près l'écoleprimaire publique après dix ans de république.

« Au contraire, dit le même rapport, le nombre desécoles primaires privées est considérable, et elles sont très suivies, parce que l'enseignement religieux y est donné. » Encore comme aujourd'hui. « Les écoles privées du deuxième degré le sont aussi, mais le nombre en est moins grand qu'avant la Révolution. »

De son côté, Fourcroy avoue que dans la circonscription qu'il est chargé d'inspecter, « sur quatre cent vingtcinq écoles primaires qui devaient être établies, il n'y en a encore que cent soixante-dix-sept, pour lesquelles on compte seulement cinquante institutrices très peu instruites. Elles n'ont pas la confiance des habitants, non plus que la grande majorité des instituteurs. Outre la mauvaise conduite, l'immoralité et l'ivrognerie de ces derniers, le défaut d'instruction religieuse empêche les parents d'envoyer leurs enfants à ces écoles. On préfère les confier à des maîtres particuliers qu'on aime mieux payer, pour y trouver une meilleure instruction et des principes religieux auxquels on tient (i). » Toujourscomme aujourd'hui.

] En l'an viii, le ministre de l'intérieur avoue que les^ écoles primaires sont presque partout désertes. Un peu après, Portails s'écrie : « L'instruction est nulle depuis^ dix ans. »

Ainsi, diminution de l'instruction, anarchie, misère et terreur, voilà ce que la France devait à la République au

(1) L'étal de la France au 18 brumaire, par Félix Rocquàin, p. 244 à 246. M. Rocquain est lui-mômo républicain.

bout de dix ans, et c'est ce qui fit accueillir Bonaparte comme un sauveur.

Après les Conseillers d'Etat de 1799, écoutons un académicien d'aujourd'hui :

« Les Vandales de la Révolution, dit M. Jules Simon, n'avaient pas seulement chassé les maîtres de la science, ils en avaient dispersé ou détruit les éléments et les œuvres : chartes, titres féodaux, papiers historiques, précieux manuscrits pillés dans les monastères ou les châteaux. Beaucoup furent détruits ou brûlés.

« Les Bénédictins, dit-il, entraient dans un dépôt de ces richesses comme dans un sanctuaire. Ils touchaient avec respect et déférence ces papiers poudreux, ces parchemins vermoulus. Toute lacune les affligeait comme un malheur public; ils avaient un tel art de déchiffrer les anciens caractères, d'apercevoir les traits presque effacés ! Rien ne fatiguait leur patience, rien n'émoussait leur zèle.

« Quand ils n'avaient pas de torches, les Vandales de la Révolution avaient, au moins, des pics et des marteaux.... Ils avaient plus de rage que les Bénédictins n'avaient eu de vénération. »

Tout fut ravagé.

Cependant on finit par diriger sur Paris ce qu'on avait pu sauver. On empila ces débris, entre autres à Saint-Germain l'Auxerrois et à la Sainte Chapelle, où M. Jules Simon les a vus de 1825 à 1833 dans leur amoncellement et leur poussière, à demi détruits par les vers et la pourriture. « On n'a, dit-il, qu'à relire les rapports de Vitet, de Mérimée, à feuilleter ceux des bibliothécaires, des archivistes des départements, parcourir les notices de nos grandes bibliothèques, où sont indiquées leurs pertes en même temps que leurs richesses.

« Il semble aux nouveaux venus que le vandalisme n'a

pas passé sur nous, parce que, à l'appel d'un esprit éclairé et puissant, il s'est trouvé de nouveaux Bénédictins, une nouvelle Académie des Inscriptions, toute une armée de patients et ardents érudits, qui ont arraché à la destruction nos richesses perdues ; qui les ont logées, classées, cataloguées, et qui, à force de travail et de peine, ont réparé en partie les maux que les Vandales du xviii^ siècle avaient faits. Il voient ce qui nous reste, ils ne savent pas, comme nous, ce que nous avons perdu.

« On ôte à M. Guizot une part de sa gloire quand on ne reconnaît pas hautement les dégâts causés par l'orage révolutionnaire dans tout ce qui est livres, manuscrits, archives, œuvres d'art, souvenirs et témoins du Moyen Age et de l'ancienne société française. »

Restons-en sur cet hommage rendu par l'éminent académicien au Moyen Age et à l'ancienne société française, qui avaient produit tant de richesses perdues, et sur la flétrissure qu'il inflige aux barbares du xviii^ siècle qui « brûlaient les papiers et massacraient les hommes avec une rage égale. »

Leurs successeurs, qui nous gouvernent aujourd'hui, ont l'audace de reprocher aux gouvernements monarchiques qui les ont précédés, leur indifférence à l'endroit de l'instruction publique et l'état de souffrance dans lequel elle était tombée. C'est ce qu'a fait M. Floquet dans un discours retentissant (0.

Chateaubriand, sous la Restauration, avait dépL^ré comme M. le ministre, et avant lui, l'état d'infériorité transitoire de renseignement en France, mais il en disait le motif, que M. Floquet a soin de cacher.

Les professeurs, dont la généralité, avant la Révo-

(1) Déccmbro 1888.

- 1 iO —

lution, étaient membres du clergé et des congrégations enseignantes, qui avaient formé tous les grands hommes et tous les génies de la France, avaient été dispersés, exilés, déportés, guillotinés, fusillés ou massacrés par les scélérats qui comprimèrent la France. C'est si vrai que lorsque Napoléon voulut réorganiser renseignement avec Fontanes et Fourcroy, il ne le put que sur une très petite échelle, faute de professeurs.

Sous la Restauration le mal n'avait pu être encore réparé, et c'est ce qui explique les doléances de Chateaubriand à propos de la ruine des congrégations enseignantes.

Sous le gouvernement de Juillet, Villemain, dans un rapport au roi sur l'instruction secondaire (*), avoue qu'à la fm du XVIII® siècle il y avait plus d'établissements scolaires qu'il n'y en avait alors. « L'instruction publique, dit-il, était plus recherchée, avant i789, par le goût et l'habitude des classes riches, et, en même temps, elle était plus accessible aux classes moyennes et aux classes pauvres, »

M. Guizot a dit, à son tour : « Avant 1789, il y avait en France une grande et active concurrence entre tous les établissements particuliers, toutes les congrégations, toutes les fondations, qui s'occupaient d'instruction publique. Cette concurrence était très efficace, et c'est à elle qu'ont été dus, en grande partie, les bienfaits du système d'éducation de cette époque et sa vitalité énergique. »

D'un intéressant travail que M. Alfred Babeau vient de publier dans le Correspondant, sur l'instruction publique avant 1789, il résulte qu'à la fin du règne de Louis XV, il y avait à Paris 160 écoles de garçons et 157 écoies de

(i) Paris, 1843, iii-4», p. 57.

filles, où le personnel enseignant était rétribué par les parents des élèves. Il y avait, en outre, 95 écoles gratuites pour les deux sexes; en tout 412 écoles.

Actuellement , Paris possède 367 écoles primaires publiques et 764 écoles libres.

Si on tient compte que Paris a, maintenant, 2,344,000 habitants, tandis qu'il n'en avait que 600,000 sous Louis XV, on verra que la proportion du chiffre des écoles est à l'avantage de l'époque de Louis XV.

En 1786, à Paris, les collèges de plein exercice renfermaient un élève sur 120 habitants; aujourd'hui, huit lycées et les deux collèges admis au concours général ne comptent qu'un élève par 212 habitants.

La proportion est encore à l'avantage de la monarchie avant 1789, et au désavantage de la République actuelle.

Cela devait être, puisque la Révolution a eu pour effet de restreindre et même de suspendre en grande partie l'enseignement pendant un demi-siècle.

Avant elle, la France était, sous ce rapprt, à la tête des nations; grâce à elle, notre patrie s'est laissé distancer. Et la Révolution a encore des admirateurs aveugles ou systématiques, qui osent la vanter !

Nous le répétons, M. Floquet a soin de taire ces vérités écrasantes pour la Révolution. Il les ignore peut-être.

La première République ayant été la cause de la décadence de l'enseignement, un ministre de la troisième avait, moins que qui que ce fût, le droit d'exalter la Révolution et d'accuser les monarchies de ce siècle. Il le devait d'autant moins, qu'il est obligé de convenir que c'est M. Guizot et M. de Falloux qui ont eu, les premiers, en 1833 et en 1850, l'honneur de relever l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, en France.

Mais M. le ministre savait à qui il parlait, c'est-à-dire

■aux plus déclamateurs et aux plus ignorants des hommes. En mêlant adroitement à son discours les frères de la Doctrine chrétienne et les curés, il était sûr de son eflet et certain de séduire son auditoire, qui vota l'affichage de sa pitoyable harangue. Voilà où en sont descendus la tribune et l'esprit public en France !

Quel a été le rôle de notre République actuelle dans la question.de l'enseignement?

Elle a dépensé un milliard pour créer des écoles ou plutôt des bâtiments scolaires, où l'on attire les enfants des fonctionnaires et des employés, par la contrainte ou l'intérêt. Les écoles libres gardent près de deux millions d'enfants, malgré la rétribution que les parents sont obligés de payer pour eux.

C'est exactement la situation constatée en 1799 dan» les rapports des conseillers d'Etat délégués par le premier Consul.

Ce n'est pas, comme le prétend M. le ministre, pour faire des hommes et des patriotes , que l'Etat a dépensé un milliard en constructions, et qu'il entretient un budget <le plus de deux cents millions.

La France, dont l'histoire est faite de gloire et de patriotisme, n'avait pas attendu la laïcisation de l'enseignement pour produire des Bayard, des Turenne et des Vauban, des Lamoricière et des Courbet. On ne nous donnera pas le change; les lois sur l'enseignement laïcisé sont, avant tout, des lois de combat contre les catholiques. Il s'agit, pour le pouvoir, de gagner des électeurs dans le présent par la distribution d'un milliard de travaux aux entrepreneurs, et de façonner, pour l'avenir, les jeunes intelligences aux doctrines politiques et irréligieuses des maîtres du jour, en falsifiant l'histoire avec le cynisme d'un Paul Bert et de ses pareils.

Les grands hommes et les grands patriotes, si nomî)reux dans notre histoire, ne coûtaient pas si cher à la France autrefois; l'instruction publique étant plus réellement gratuite qu'aujourd'hui, grâce à l'Eglise. Il y a desbraves gens qui sont scandalisés des richesses que possédait alors l'Eglise, à qui elles permettaient ces largesses. Ils ne réfléchissent pas que si elle était riche, effectivement, des dons qui lui avaient été faits, le peuple ne donnant rien pour rien, selon la remarque judicieuse de M. Taine, on doit en conclure l'immensité des services et des bienfaits que l'Eglise lui avait rendus dans le coursdes siècles.

On ne réfléchit pas, non plus, que le revenu des richesses qu'elle possédait faisait retour au peuple par la gratuité relative de l'enseignement donné par le clergé séculier et régulier, et par la gratuité absolue des hôpitaux, hospices et asiles de toutes sortes, ouverts à tous lesbesoins et à toutes les misères humaines. Tous ses biens,, augmentés par le continuel accroissement de valeur de la propriété, et par une administration économe et paternelle, ont été confisqués par la Révolution et dilapidés. par elle. Qu'est-ce que le peuple y a gagné?

Ces biens ont été vendus pour presque rien aux patriotes spéculateurs et repus, qui se sont enrichis sans profit pour la nation, réduite aux assignats et à la banqueroute. Pour subvenir aux besoins de l'instruction et de l'assistance publiques, autrefois à la charge de l'Eglise, des congrégations, des fabriques paroissiales et des fondations pieuses, il a fallu recourir à l'impôt. Le peuple recevait de l'Eglise, sous toutes les formes, le revenu desbiens, décuplés, donnés par ses ancêtres; au lieu de cela, aujourd'hui, il paie d'énormes impôts, pour obtenir l'enseignement et l'assistance qu'il recevait gratis de l'Eglise»

Voilà ce qu'il a gagné à la confiscation des biens du clergé.

On a si bien trompé le peuple, que beaucoup en sont arrivés à maudire l'Eglise bienfaitrice, et à exalter la Révolution spoliatrice.

Nous comprenons que celle-ci veuille accaparer l'enseignement public pour perpétuer l'équivoque et le mensonge dont elle vit.

Elle oblige ceux qui ne sont pas liés par le fonctionnarisme à l'Etat actuel, et ceux à qui une certaine aisance le permxCt, à envoyer leurs enfants aux écoles libres, qu'ils paient directement, tout en payant, par l'impôt, les écoles subventionnées par l'Etat; car voilà, pour le dire en passant, la prétendue gratuité de l'enseignement, sous le régime de fourberie habile où nous vivons.

Si l'Etat était vraiment juste, il devrait partager ses subsides entre toutes les écoles, en laissant aux parents le choix entre elles. Mais ce serait de la liberté et de la justice; ce serait contraire aux traditions républicaines.

Aujourd'hui que les religions, les philosophies et les doctrines les plus diverses divisent les hommes, que beaucoup ont renié toute religion, et même Dieu, pour n'admettre que l'idole de la Liberté, ils devraient, au moins, être conséquents et respecter cette déesse des temps nouveaux. Au lieu de cela, ils violent le culte qu'ils lui ont voué en apparence. Ils sont libéraux en paroles ; en action, ils sont persécuteurs, tantôt violents, tantôt hypocrites.

Consolons-nous : tous ces gens-là rendent à la France un grand service, sans le savoir et sans le vouloir : celui de lui ouvrir les yeux.

La conduite des hommes de la seconde et de la troisième république a inspiré des soupçons aux admirateurs

confiants de la première. On est remonté aux sources» L'école historique des Michelet et des Henri Martin avait substitué la légende à l'histoire. Les recherches contemporaines ont fait reculer la légende et prévaloir l'histoire.

Les révolutionnaires se sont donnés faussement pour les apôtres de la liberté, et ils accusent les monarchistes et les cléricaux de lui être contraires. En ce qui concerne la liberté d'enseignement, comme toutes les autres, c'est faux.

Depuis un demi-siècle, de Guizotà de Falloux, Montalembert et M^ Dupanloup, ceux-ci avaient donné à leurs adversaires des leçons de vrai et sincère amour de la liberté ; et M. Thiers s'était rallié à eux en 1850.

Tout en professant que la liberté du mal et du faux ne saurait être, au point de vue doctrinal et philosophique, un droit au même titre que la liberté du bien et du vrai, ils ont été les seuls, en France et en Belgique, qui, étant au pouvoir depuis cinquante ans, aient fait loyalement des lois favorables au droit commun dans la liberté, en matière d'enseignement comme en tout. Ils s'en sont remis avec confiance à la discussion libre et publique, du soin de faire prévaloir avec le temps et par la persuasion leurs opinions politiques et leurs croyances religieuses.

Tout en gardant leur foi intime, eux seuls ont eu ce courage et cette loyauté , devant les nécessités des temps nouveaux et les exigences de l'opinion publique. En cela, ils ont imité l'Eglise, qui a pris le monde comme il était sous Tibère, pour le convertir par la parole et le dévouement, et qui y est arrivée malgré trois siècles de persécutions sanghintes. Ils se sont dit qu'à fortiori, ils arriveraient au triomphe de leurs idées, sous le régime du droit commun dans la liberté, inauguré par eux après la tyrannie et la terreur révolutionnaires.

On le sait, on les craint, on a déjà peur de leurs progrès, et voilà pourquoi nos républicains du jour font, comme leurs pères, des lois de combat, et reprennent le rôle des Néron et des Julien l'Apostat. Ceux-ci, au moins, n'avaient pas l'audace de se poser en apôtres de la liberté ; il leur restait quelque chose d'honnête.

Le lecteur nous pardonnera cette longue excursion dans le domaine de l'actualité. Cette Etude n'est pas seulement de l'histoire, elle est en même temps un plaidoyer destiné à faire ressortir le rôle de l'Eglise et celui de ses adversaires en matière d'enseignement. Le discours de M. Floquet servait trop bien notre thèse, pour qu'il nous fût permis de n'en pas profiter.

Nous savons maintenant ce que les arts, les sciences et les lettres durent au Moyen Age, grâce à l'Eglise; nous savons aussi ce qu'ils durent à la Révolution.

Dans la seconde partie de ces Etudes, nous verrons ce que leur doit la liberté. On jugera qui sont les plus crédules, des partisans du Moyen Age ou des partisans de la Révolution,

-î<ifc<55=^5ÊiïtMc^>!P^

Page 1