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Traduction de Laurent Joubert de Montpellier

58 LES GRANDES ÉPIDÉMIES

parmi le nombre immense de personnes* dit Mariana, qui moururent de cette épidémie. Heureusement, disent les chroniqueurs, que pendant les années, qui suivirent la disparition du fléau, la fécondité des femmes fut prodigieuse, comme si la nature voulait réparer les ravages que la mort avait produits dans les populations.

Les symptômes et l’histoire de la peste ont été décrits par plusieurs témoins oculaires. Gui de Chauliac, chirurgien habile et professeur à la Faculté de Montpellier, en a fait le récit suivant :

« La maladie étoit telle qu’on n’a ouy parler « de semblable mortalité, laquelle apparut « en Avignon, l’an de Nostre Seigneur 1348, « en la vie année du Pontificat de Clement VI, « au service duquel j’estois pour lors, de sa « grâce moy indigne.

« Et ne vous déplaise si je la racompte « pour sa merveille et pour y pourvoir, si « elle advenait derechef.

« La dite mortalité commença à nouvau « mois de janvier, et dura l’espace de sept « mois.

« Elle fust de deux sortes : la première « dura deux mois, avec fièure continue, et « crachements de sang; et on en mouroit « dans trois jours.

« La seconde fust, tout le reste du temps, « aussi auec fièure continue et apostèmes et « carboncles ès parties externes, et princi- « paiement aux aisselles et aisnes ; et on en . « mouroit dans cinq jours. Et fust de si « grande contagion (spécialement celle qui

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« étoit avec crachement de sang) que non- « seulement en séjournant, ains aussi en « regardant, l’un la prenoit de l’autre, en « tant que les gens mouroient sans serui- « tours et estoient ensevelis sans prestres.

« Le père ne visitoit pas son fils, ne le fils « son père. La charité estoit morte et l’espé- « rance abattue.

« Je la nomme grande } parce qu’elle occupa « tout le monde, ou peu s’en fallut.

« Car elle commença en Orient, et ainsi « jettant ses flesches contre le monde, passa « par nostre région vers l’Occident.

« Et fust si grande qu’à peine elle laissa la « quatriesme partie des gens

« Par quoy elle fust inutile et honteuse « pour les médecins ; d’autant qu’ils n’o- « soient visiter les malades de peur d’être « infects; et quand ils les visitoient, n’y fai— « soient guières et ne gaignoient rien, car « tous les malades mouroient, excepté quelle que peu, sur la fin qui en eschappèrent « avec les bubons meurs.

« Pour la préseruation, il n’y auoit rien de « meilleur que de fuir la région avant que « d’estre infect, et se purger auec pilules « aloëtiques; et diminuer le sang par phlébo- « tomie, amender l’air par le feu, et conforter « le cœur de thériaque et pommes, et choses « de bonne odeur ; consoler les humeurs de u bol arménien, et résister à la pourriture « par choses aigres. Pour la curatiue on « faisoit des seignées et éuacuations, des « électuaires et sirops cordials. Et les apos- « tèmes extérieurs estoient meuris auec des

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« figues et oignons cuits, pilez et meslez « auec du leuain et du beurre ; puis estoient « ouverts et traités de la cure des ulcères.

« Les carboncles estoient ventousez,scari- « fiez, et cautérisez.

« Et moy, pour éuiter infamie, n’osay point « m’absenter ; mais, auec continuelle peur, « me prôservay tant que je pûs, moyennant « les susdits remèdes.

« Ce néanmoins, vers la fin de la mortalité, « je tombay en fièure continue auec un apos- « tème à l’aisne, et maladiay près de six se- « maines ; et fus en si grand danger que « tous mes compagnons croyoient que je « mourusse ; mais l’apostème estant meury « et traité comme j’ay dit, j’en échappay au « vouloir de Dieu. »

D’après les écrits du temps, beaucoup de malades mouraient le jour même de l’invasion de la maladie. Celle-ci s’annonçait par une fièvre violente avec céphalalgie, vertiges, somnolence, incohérences dans les idées et perte de la mémoire ; la langue et le palais étaient noirâtres et brûlés, et exhalaient une fétidité insupportable. D’autres étaient atteints d’une inflammation violente du poumon avec hémorrhagie ; et aussitôt la gangrène se manifestait par des taches noires sur tout le corps. Mais si au contraire le corps se couvrait d’abcès, les malades avaient quelques chances de guérir.

La médecine ôtait impuissante, tous les médicaments mis en usage étaient inefficaces. La maladie atteignait tout le monde

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indistinctement: riches ou pauvres, robustes ou débiles, vieux ou jeunes. Dès les premiers symptômes, les malades tombaient dans un profond découragement et perdaient tout espoir de salut. Cette prostration morale aggravait encore leur état et avançait l’heure de leur mort.

La crainte de la contagion était telle qu’on ne trouvait personne pour soigner les pestiférés. Les membres du clergé stimulés par le pape se montraient encore au chevet des mourants qui abandonnaient tous leurs biens à l’Eglise. Le fléau était, presque partout, considéré comme une punition de Dieu ; et, dans cette idée, on voyait une foule d’individus des deux sexes se rassembler pour faire pénitence, errant à moitié nus dans les carrefours, se flagellant réciproquement pendant le jour et tenant des assemblées scandaleuses pendant la nuit. Dans certains endroits, les Juifs furent accusés d’être les auteurs de cette peste, en empoisonnant les puits. Ils furent persécutés et beaucoup furent brûlés vifs par les sectes fanatiques des Flagellants } des Bègards et des Turlupins , soutenus par les prêtres, malgré l’intervention de Clément VI.

Les médecins étaient convaincus non seulement de la contagion mais encore de sa transmission par les yeux et par la parole des malades. Ceux-ci devaient donc fermer les yeux et se couvrir de leur drap, quand le médecin, le prêtre ou un ami venait les visiter. Cum igitur medicus vel sacerdos , vel amicus aliquem inftrmum uisitare voluerit,

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moneat et introducat œgrum suos claudere et linteamine operire. Guillaume de Machaut, poète et valet de chambre de Philippe-le Bel, mentionne ce fait dans une de ses poésies :

Po osoit a l’air aler.

Ne de près ensemble parler ;

Car leurs eorrumpues alaines Corrumpoient les autres saines.

Et, dans la préface du Décameron, Boccace dit à son tour : « Le fléau se communiquait, comme le feu aux matières combustibles. On était atteint en touchant les malades ; il n’était pas même nécessaire de les toucher. Le danger était le même, quand on se trouvait à -portée de leur parole, ou encore quand on jetait les yeux sur eux. »

En résumé, il parait certain que les personnes qui soignaient les patients prenaient leur maladie.

La contagion de la peste est d’ailleurs établie par toutes les relations qui en ont été faites par les historiens du moyen âge. Les réglements édictés contre les pestiférés étaient barbares et inhumains. « Les personnes saines et malades de toute une famille infectée de la peste étaient, dit Black ', sans distinction, incarcérées dans leur maison, sur la porte de laquelle on traçait une croix rouge, avec cette épitaphe désespérante : Dieu ayez pitié de nous ! Personne ne pouvait en sortir, et il n’était permis d’y en-

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