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Anglada. Etudes sur les maladies éteintes

LES GRANDES ÉPIDÉMIES

tence. Les passions n’ont plus de frein ; la voix de l’autorité est méconnue;... les rouages de la civilisation s’arrêtent. »

Quant aux autres épidémies de peste qui sévirent périodiquement en France du xiv6 au xviii® siècle, nous ne possédons sur elles que fort peu de documents. Nous avons eu cependant entre les mains un opuscule de Pierre Sordes, de Figeac, qui fut atteint de la maladie en 1587, à l’âge de vingt ans, et qui écrivit ensuite un traité de la peste dédié au cardinal de Sourdis, archevêque d’Aquitaine. L’auteur s’est attaché à expliquer tout d’abord les marques de préservation de l’infection qui étaient en usage : éviter la fatigue, la colère, l'intempérance, « l’embrassement des femmes, d’a-utant que leur fréquentation esnerve nos forces et affaiblit nos esprits; » se vêtir « de burat d’Avergne et de camelot gros d’Escot, avec colet en maroquin de senteur », parfumer ses habits avec « laurier, rosmarin, serpoulet, marjolaine, sauge, fenouil, bois degenebrier, myrrhe, encens, etc. »•, désinfecter la chambre « avec des fumigations de bon foin sec, ne pas sortir de bonne heure, sans avoir bu et déjeuné, et se boucher les oreilles d’un peu de cotton qui sente à musc, tenir dans la bouche un clou de girofle ou de racine d’angélique, munir ses mains d’une esponge, imbue de bon vinaigre roset qu’il faut flairer souvente fois, porter sur son estomach, une avelane replie d’argent vif et un petit bourset, où il y ait de l’arsenic, enfin prendre

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deux fois par semaine une pilule composée d’aloës, de myrrhe et de safran. »

Malgré toutes ces précautions, Pierre Sordes fut atteint de la peste; il eut un bubon dans l’aine gauche, qui lui causa une vive douleur et sur lequel il appliqua « un emplastre de diachyllum cum gummis », et ensuite un vésicatoire. Mais ne pouvant obtenir la résolution, sentant ses forces anéanties et apercevant tout son corps « couvert de mor- « pilles et taches noires, pronostics mortels, « dit-il, à tous ceux qui s’en trouvoient « marqués,... il fallut enfin que la main du « chirurgien (qui seul restoit en vie) s’y por- « tat pour par cautere actuel percer l’apos- « ture... Deslors ma fiebure cessa peu à peu. « J’eusse esté parfaitement guery dans huict « jours après l’application dudit cautere, « sans l’excez que je fis, en lisant en une fe- « nestre Bartas et son commentaire, sur le « traicté de la maladie; ce qui me revient à la « fiebure, et me cuida emporter.

« C’est l’expérience que je fis à Figeac, « l’an 1587, que la Peste emporta 2,500 péril sonnes ; avec toutes les miseres et calami- « tez qui se peuvent lire dans les Histoires « Grecques et Romaines. »

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Le Mal des ardents

Vers la fin du x° siècle apparut en Europe une nouvelle épidémie dont les ravages portèrent l’épouvante parmi les populations des contrées occidentales, qui la désignèrent sous le nom de mal des ardents, feu sacré, feu St- Antoine, feu St-Marcel, feu d’enfer.

Cette grande épidémie du moyen âge est considérée par les auteurs modernes comme une des formes de l’ergotisme, malgré les conclusions contraires des membres de la Commission de 1776, Jussieu, Paulet, Saillant et Teissier, chargés par la Société royale, de faire un rapport sur la nature de cette affection. D’après le travail de la Commission, le mal des ardents était une sorte de peste, avec bubons, charbons et pétéchies, tandis que le feu St-Antoine n’était autre que l’ergotisme gangréneux. Exemple remarquable de la confusion dans laquelle tombent certains faits scientifiques, par le défaut de contrôle des auteurs ! C’est dans ce cas que l’on peut constater l’importance de l’histoire. Voici en

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effet ce que l’on trouve dans la chronique de Frodoard pour l’année 945, d’après la traduction de Sauvai :

« L’an 945, dans la ville de Paris et dans de « nombreux villages des environs, la plaie « du feu (ignis plaga) attaquait les membres « et les consumait entièrement petit à petit, « jusqu’à ce que la mort finît ce supplice. « Quelques-uns survécurent, grâce à l’inter- « cession des saints. Mais un grand nombre « furent guéris dans l’église Notre-Dame de « Paris. Quelques-uns se croyant délivrés « tentèrent de revenir chez eux, mais ce feu « se ralluma et ne s’éteignit de nouveau que « par leur retour à l’église. »

Sauvai fait remarquer qu’à cette époque l’église Notre-Dame servait d’hôpital pour les malades atteints du mal des ardents, et qu’elle en contenait parfois plus de six cents.

Un autre chroniqueur, Raoul Glaber’ mentionne de son côté, « qu’en 993 régnait parmi « les hommes une maladie meurtrière. C’était « une sorte de feu caché ignis occultas qui « attaquait les membres et les détachait du « tronc après les avoir consumés. Chez un « grand nombre, l’effet dévorant de ce feu « s’opéra dans l’espace d’une nuit

« En 1039, la vengeance divine s’appe- « santit de nouveau sur les humains.

« une ardeur mortelle (mortljer ardor) fit

1. La chronique de Raoul Glaber, bénédictin deCluny, va de l’an 900 à 1046. Elle a été imprimée dans les IIistoriae Francorum de P. Pithou, clans les Scriptores scriptorum Cœtai.ei de Puehesne, et traduite dans la collection des mémoires sur l’histoire de France de Guizot.

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« périr beaucoup de monde, tant dans les « classes élevées que dans les classes « moyennes et infimes de la population. Chez « plusieurs, certains membres se détachè- « rent, et ils restèrent ainsi mutilés pour « servir d’exemple à ceux qui viendraient « après eux, »

Dans la Chronique de France, depuis l’origine de la monarchie jusqu’en 1029 \ le moine Adhémar parle en ces termes de la même épidémie : « Dans ce temps-là, un feu de pes- « tilence (pestilentiae ignis) embrasa les po- « pulations du Limousin. Un nombre infini « de personnes des deux sexes étaient « consumées par un feu invisible. »

Michel Félibien, bénédictin de Saint-Maur, nous fournit encore un document sur l’épidémie gangreneuse. Il dit, dans son Histoire de Paris: « En la même année (1129) Paris, « comme tout le reste de la France, fut affli- « gée de la maladie des ardents. Ce mal, quoi- « que déjà connu par la mortalité qu’il avait « causée dans les années 945 et 1041 était « devenu d’autant plus terrible qu’il parais- « sait sans remède. La masse du sang toute « corrompue par une chaleur interne qui « dévorait les corps entiers, poussait, au « dehors, des tumeurs qui dégénéraient en « ulcères incurables et faisaient périr des « milliers d’hommes. »

Nous pourrions faire de plus nombreuses citations encore, toutes empruntées à nos

1. Publié par le père Labbe dans la Nouvelle bibliothèque des manuscrits.

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anciens chroniqueurs, mais nous pensons avoir apporté assez de documents pour établir que le mal des ardents était bien une pestilence que l’on ne peut confondre avec les symptômes connus de l’ergotisme gangréneux. Etait-elle donc d’une nature spéciale, une peste à forme gangreneuse ? Nous ne pouvons affirmer autre chose qu’elle n’avait aucun rapport avec l’empoisonnement par les farines contenant une quantité plus ou moins grande de ce champignon parasite ( sphacelia ), qui se développe sur tous les épis des graminées en général et principalement sur le seigle. Ses débuts étaient brusques et étaient suivis souvent très rapidement d’une terminaison fatale. La peste ardente n’avait pas de prodromes avec symptômes généraux, pas de périodes marquées comme dans l’ergotisme gangréneux, mais bien au contraire une marche irrégulière, rapide dans son évolution, « dévorant, comme l’a dit Môzeray, les pieds, les bras, le visage, les parties honteuses, en s’en prenant le plus souvent en l’aine. »

Les grandes épidémies

Les fièvres éruptives au VIe siècle Variole. — Rougeole. — Scarlatine

Avant le vie siècle, le siècle terrible cle la grande épidémie de peste, on n’avait jamais entendu parler de fièvres éruptives. La variole, la rougeole, la scarlatine, étaient inconnues des Anciens. Ni Hippocrate, ni Galien, ni les quelques médecins grecs qui exerçaient à Rome n’ont jamais lait mention de ces maladies. Les historiens et les poètes de la Grèce et de l’Italie, qui ont beaucoup écrit sur les choses de la médecine, sont restés muets sur ces trois grandes questions de la pathologie1. Quelques auteurs ont bien essayé de torturer les textes, pour leur faire donner quelques indices sur les exanthèmes contagieux, mais ils en ont été

1. Les satiriques n’auraient pas manqué de parler des cicatrices de la variole. Et Martial notamment, qui allait dans les bains publics pour relever les infirmités et les défauts physiques de ses contemporains, afin de les divulguer dans ses mordantes épigrammes, aurait été heureux d’avoir à se moquer des faces criblées, en apparence d’écumoire.

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pour leurs frais d’imagination : Il est acquis aujourd’hui que les fièvres éruptives sont des maladies nouvelles, qui ont fait leur première apparition au moyen ôge.

Le premier document que possède l’histoire de la médecine nous a été donné par Marius, évêque d’Aventicum (Avenches), en Suisse. Il dit dans sa chronique : L’an 570, une violente maladie, avec cours de ventre et variole, affligea cruellement l’Italie et la Gaule. « Anno 570, morbus ualiclus cuin pro- Jluvio ventris, et vciriola , Italiam Galliamque valde ajfecit. »

Dix ans plus tard, Grégoire de Tours décrivait les symptômes de l’épidémie nouvelle en ces termes 1 2 :

« La cinquième année du roi Childebert, « 580, la région d’Auvergne fut inondée par « un grand déluge.... et de nombreux prodi- « ges qui furent suivis d’une épidémie meur- « trière, qui envahit toutes les Gaules. Ceux « qu’elle attaquait avaient une fièvre violente « accompagnée de vomissements, de gran- « des douleurs dans la région des reins et « de lourdeurs dans la tête et le cou. Les « matières rejetées par la bouche étaient jau- « nés et même vertes. Plusieurs assuraient « que c’était un poison secret. Les paysans « appelaient cela pustules corales s. Ce qui

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