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Fleury. Histoire ecclésiastique, t. XVII

LA DEMONOMANIE AU MOVEN AGE 1 i5

thème contre les possédés du démon de la luxure.

Son contemporain, le père jésuite Costadau, écrivait dans son traité De Signis, à propos de l’incubisme : « La chose est trop singulière pour la croire à la légère... Nous ne la croirions pas nous-mcme si nous n’étions convaincu, d’une part, du pouvoir du démon et de sa malice, et si, d’une autre part, nous ne trouvions une infinité d’écrivains, et même du premier rang, des papes, des théologiens et des philosophes, qui ont soutenu et prouvé qu’il peut y avoir de ces sortes de démons incubes et succubes ; qu’il y en a, en effet, et des gens assez malheureux, que d’avoir avec eux ce commerce honteux et de tous le plus exécrable. »

Signalons encore un autre jésuite, Martin- Antoine Del Rio, qui publia, en 1599, six livres de Disquisitiones Magicœ, dans lesquels sa crédulité atteignait la limite du fanatisme, et en faisait un des plus redoutables ennemis des démonomanes.

Telles étaient les doctrines sur lesquelles reposaient les prétentions théocratiques des théologiens.

Il ne faut donc pas s’étonner si, dans les dernières années du moyen âge, quand les luttes de religion arrivèrent à leur période d’exacerbation, par les querelles entre les défenseurs de la cour de Rome et les Réformateurs, le nombre des démonomaniaques se multiplia à ce point que tout le monde en arriva à se persuader être au pouvoir des démons. « Dans ces temps malheureux, a écrit

Esquirol, on no vit partout que des excommuniés, des damnés et des sorciers ; on s’effraya, on créa des tribunaux, le diable fut assigné à comparaître, les possédés furent traînés en jugement, on dressa des échafauds, on alluma des bûchers j les démonomaniaques, sous le nom de sorciers et de possédés, doublement victimes des erreurs régnantes, furent brûlés, après avoir été mis à la question, pour les faire renoncer aux prétendus pactes qu’ils avaient faits avec le diable. Il y avait une jurisprudence contre la sorcellerie et la magie, comme il y avait des lois contre le vol et le meurtre. Et les peuples, voyant l’Eglise et le prince croire à la réalité de ces extravagances, restaient invinciblement persuadés... »

Aucune autorité ne s’était levée encore pour prendre la défense de ces misérables. La justice, la philosophie et la science étaient toujours inféodées à la théologie et se faisaient plus ou moins les complices de son autocratie, de son intolérantisme.

Parmi les magistrats, historiens et publicistes, qui se firent les auxiliaires les plus ardents de l’Inquisition, il faut citer J. Bodin d’Angers, procureur du roi à Laon, qui publia, en 1581, un ouvrage intitulé : La déinonomanie. Il exposait que les démonomanes jouissent de l’intégrité de leurs facultés mentales et qu’ils sont complètement responsables, devant la justice ecclésiastique et les parlements, de leurs relations impures avec les êtres surnaturels. Il concluait naturelle-

ment en réclamant pour eux les flammes orthodoxes du bûcher. « Cependant on peut, disait-il, délivrer les possédés par des exorcismes, et les animaux peuvent êtreexorcisés comme les hommes ! » A l’appui de sa thèse, il a apporté une immense collection de faits ridicules, qui ne reposent suraucune donnée précise. Il dit « que les possédés par un démon peuvent rejeter par la bouche des chiffons, du crin, du bois, des épingles. » Il cite le cas d’une femme qui avait le menton tourné vers la nuque, la langue poussée hors la bouche, un gosier qui fournissait des sons analogues au croassement des corbeaux, mais qui lui permettait également d’imiter le ramage de la pie et le chant du coucou. Enfin il prétend que le diable peut parler par la bouche des possédés et avoir recours à tous les idiomes connus ou inconnus, qu’il peut déflorer les filles et leur donner toutes les sensations voluptueuses, etc.

L’ouvrage de J. Bodin est, en réalité, un réquisitoire de procureur, présenté avec passion et rédigé avec tous les arguments erronés des inquisiteurs. Aussi arriva-t-il, à la grande satisfaction de ceux-ci, à convaincre la magistrature séculière et à fixer sa jurisprudence sur la question du crime de sorcellerie.

Par contre, la même année que Bodin livrait à. la publicité son factum inhumain, paraissaient à Paris les Essais de Michel Montaigne, dans lesquels notre célèbre compatriote faisait appel à la philosophie. Il y demandait que la vie humaine soit à l’abri

des accidents fantastiques, et rappelait cette sage réponse qu’il fit à un prince souverain, qui lui montrait des sorciers condamnés ë niort : « En conscience, je leur eusse plustôt ordonné de l’ellébore que de la ciguë, car ils me paraissoient plus fous que coupables. » Et Montaigne terminait son chapitre sur la question, en disant doctement aux persécuteurs : « C’est mettre ses conjectures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif... »

Cependant, Bodin eut raison contre Montaigne

Mais l’un est resté le procureur ignoré du moyen âge et l’autre le philosophe immortel, que Colbert avait certainement médité, avant de présenter à Louis XIV la fameuse ordonnance de 1682, qui défendait à l’avenir de « faire cuire les sorciers tout vifs. »

Cependant, il y avait encore un siècle à attendre avant qu’un des plus grands ministres de la France mît fin aux procès de sorcellerie.. Et pendant ce temps, il devait y avoir d’autres pourvoyeurs de la mort réclamant des victimes pour les bûchers de l’Inquisition. Parmi ces hommes, il faut distinguer le trop célèbre Boguet, juge criminel de Bourgogne, et Pierre de l’Ancre, son collègue d’Aquitaine, cités par Calmeil comme les plus fanatiques de leur siècle.

Boguet écrivait dans son Discours des sorciers : « Ils étoient en la France seule trois « cents mil, sous le roy Charles IX et ils « sont depuis accreuz de plus de moitié. « L’Allemagne n’est quasi empêchée à autre

« chose qu’à leur dresser des feux ; la Suisse « à ceste occasion en depeuple beaucoup de « ses villages ; la Lorraine fait voir aux étran- « gers mil et mil pouteaux où elle les attache « et pour nous nous voyons les exécutions « ordinaires qui s’en font en plusieurs pays « Il est bien difficile à croire que la France « en soit repurgéeattendu le grand nombre... « Les sorciers marchent partout par milliers, « multipliant en terre ainsi que les chenilles « en nos jardins... Je veux bien qu’ils sachent « que si les effets correspondoyent à ma vo- « lonté, la terre seroit tantost repurgée, car « je désireroys qu’ils fussent tous unis en un « seul corps pour les faire brusler tout à « une fois en un seul feu. »

Pierre de l’Ancre, conseiller au Parlement de Bordeaux, publiait, en 1613, le Tableau cle V inconstance des mauvais anges et dénions, et, en 1622, Y Incrédulité et mécréance du sortilège pleinement convaincue . Dans ces deux ouvrages, l’auteur traite toutes les questions de sorcellerie et déclare qu’en sa qualité de juge, il aurait cru forfaire en épargnant la vie d’un seul prévenu de sorcellerie, car il considérait les sorciers comme les ennemis de la morale et de la religion. Il les accusait d’avoir trouvé le moyen « de ravir les femmes d’entre « les bras de leurs époux, et faisan t force et vio- « lence à ce sacré lien de mariage, car ils ont « adultéré et joui d’elles en présence de leurs

1. Au compte de Bodin, cela ferait 450.000 sorciers, sans compter ceux qui ont été livrés aux flammes. Comment les aliénistes ont-ils pu considérer comme aliénés tous ces gens-là ?

« maris, lesquels, en spectateurs immobiles « et déshonorés, voyaient ravir leur honneur « sans pouvoir y mettre ordre : la femme « muette, ensevelie dans un silence forcé, « invoquant en vain le secours du mari et « l’appelant inutilement à son aide ; et le « mari charmé et sans aide lui-même, conte traint de souffrir sa honte à yeux ouverts « et à bras croisés

« Danser indécemment, festiner ordement, « s’accoupler diaboliquement, sodomiser « exécrablement, blasphémer scandaleuse- « ment, se venger insidieusement, courir « après tous les désirs horribles, sales et « dénaturés brutalement, tenir les crapaux, « les vipères, les lézards et toutes sortes de « poisons précieusement, aimer un bouc « puant ardemment, le caresser amoureuse- « ment, s’accointer et s’accoupler avec lui « horriblement et impudemment... »

Voilà le réquisitoire du conseiller de Bordeaux. Mais celui-ci n’appuie pas davantage ses accusations sur un seul fait matériel, sur un seul corps de délit. Son procès-verbal ne constate autre chose que des aveux arrachés à de pauvres femmes hallucinées, qui le plus souvent répondaient affirmativement par un signe aux questions obscènes et déplacées des juges, les protégés de la très sainte Inquisition !

Il est vrai que la philosophie avait à enregistrer, dans ce triste siècle, les noms de René Descartes, de Biaise Pascal, de Nicolas Malebranche, de Thomas Hobbes, de François Bacon, de Leibnitz, de Newton.

Malheureusement, ces grands esprits ne purent prendre une part militante à la lutte entre l’intransigeance cléricale et la libre pensée. Honorés comme savants, les gouvernements ne les appelèrent jamais à leur donner un conseil sur les questions confinant aux principes d’orthodoxie religieuse.

Les démonologues avaient donc toute latitude d’écrire, les uns après les autres, et sans apporter d’autre contrôle à leurs appréciations que de vagues réponses arrachées aux prévenus de sorcellerie, sous l’influence de la peur, de la torture, ou d’une suggestion imposée dans l’obscurité du tribunal de la pénitence. Jamais un témoignage authentique, comme nous venons de le dire, n’est venu leur donner le droit de donner une description du départ des sorcières pour le Sabbat. Leurs invocations préliminaires, leurs fameuses onctions sur le corps, avec l’onguent magique dans un état de nudité absolue, leur position équestre sur un manche à balai, leur départ par le tuyau de la cheminée et leur réunion au-dessus des toits, où venaient les prendre, sur leurs épaules, des diables cornus, sont des récits légendaires, qui ne pouvaient être acceptés que par des ignorants fanatiques et des juges de mauvaise foi.

Comment un homme aussi intelligent que le procureur Bodin, qui fut député aux Etats de Blois, qui a écrit six livres sur la République et les Constitutions, ouvrages qu’on a pu comparer à l 'Esprit des lois, de Montesquieu, — comment un publiciste de talent

a-t-il pu apporter comme des faits, les contes qu’il mentionne dans son ouvrage sur les sorciers. Est-il possible qu’il ait lui-même ajouté foi à l’histoire de ce paysan de Loches en Touraine « qui se trouva tout nud errant par les champs, au matin », et qui donna pour explication qu’il avait, pendant la nuit, surpris sa femme se préparant à aller au Sabbat et qu’il l’avait suivie, emporté avec elle par le diable, jusqu’aux landes de Bordeaux?... Et cette fille de Lyon qui est aperçue par son amant en train do se frotter avec l’onguent magique, et qui est également transportée au Sabbat, où ledit amant arrive derrière elle, après avoir fait usage de la même pommade magique? Gomme le paysan, il se trouva seul, près de Lyon « tout nud » dit Bodin ; et il s’empressa de dénoncer sa compagne, « qui avoua et fut condamnée à estre brûlée. »

Pierre de l’Ancre a-t-il jamais fait constater par les agents du guet, les sergents ou les hommes de la maréchaussée, la présence du diable qu’il décrit, dans son Traité sur les démons, sous la forme d’un grand lévrier noir, ou d’un grand bœuf d’airain couché à terre, — beau corps de délit cependant à apporter au Châtelet? — Il est vrai que dans un autre passage, il démontre l’inconstance du démon, en faisant de lui cette naïve description, plus digne d’un aliéné que d’un magistrat : « Le diable, au Sabbat, est assis dans une chaire noire, avec une couronne de cornes noires, deux cornes au cou, une autre au front avec laquelle il esclaire l’assemblée, des cheveux

hérissez, le visage pasle et trouble, les yeux ronds, grands, fort ouverts, enflammez et hideux, une barbe de chèvre, la forme du col et tout le reste du col mal taillez, le corps en forme d’homme et de bouc, les mains et les pieds comme une créature humaine, sauf que les doigts sont tous esgaux et aiguz, s’appointants par les bouts, armez d’ongles, et ses mains courbées en forme d’oye, la queue longue comme celle d’un asne, avec laquelle il couvre les parties honteuses. 11 a la voix effroyable et sans ton, tient une grande gravité et superbe, avec la contenance d’une personne mélancholique et ennuyée. »

Qu’était-ce donc que la sorcellerie dans l’esprit de ces lieutenants criminels appelés à rendre plus de services à l’Inquisition que d’arrêts fixant la jurisprudence ? Un pacte, disaient-ils avec conviction, consenti entre l’homme et le diable : l’homme se vouant au culte de Satan et recevant en échange une part de sa puissance infernale !

D’après ce pacte, « le démon s’unit charnellement avec les sorciers et les sorcières ; mais, auparavant, ceux-ci s’enrôlent à son service, renient Dieu, Christ et Vierge et profanent les objets de sainteté.

« Ils deviennent zélateurs du mal et rendent hommage au prince des Ténèbres.

« Ils se font baptiser par le diable et lui vouent leurs enfants nés ou à naître.

« Ils commettent des incestes, font mourir les gens par poisons ou sortilèges et crever le bétail.

« Ils mangent de la charogne de pendus.

« Ils entrent dans un cercle cabalistique tracé par le Maudit, se font immatriculer au livre des Réprouvés, s’engagent à toutes sortes de forfaits contre l’humanité, et acceptent les stigmates secrets qui affirment leur vasselage complet à Satan.

« Enfin, ils répudient toute autorité autre que celle de leur Maître en Kabbale et abomination, et ils incitent le peuple à la révolte. »

Pendant que les juges et les inquisiteurs poursuivaient tous ceux qui avaient des intelligences avec les esprits malfaisants, Leloyer publiait sa monographie sur les Spectres ', qui a de grands rapports avec les théories spirites modernes.

Le célèbre conseiller angevin écrivait que l’âme, essence spirituelle qui anime l’organisme, en peut être distraite et séparée pour un instant, cojnme cela a lieu pendant l 'extase.

Or, nous savons que ce phénomène nerveux, qui peut être naturel, quand il se rattache à la catalepsie, à l’hystérie, au somnambulisme, ou provoqué, quand il est produit expérimentalement sur des sujets en état d’hypnotisme, coïncide presque toujours avec une vive impression morale et la suspension d’un ou plusieurs sens. C’est pendant la durée de ce phénomène que l’âme, d’après Leloyer, peut exécuter des pérégrinations lointaines, non orthodoxes d’ailleurs : car c’est pour avoir raconté ce que, pendant

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