Gautier de Coinsi, Mincies de Notre-Dame
LES MÉDECINS AU MOYEN AGE
Tout le monde tait esmerveillier En Salerne, n’a Montpellier N’a si bonne fisicienne Tant soit bonne medecienne,
Tous ceux sanes (1), oui tu atouches. (1) guéris.
Cette tendance de la femme à offrir ses soins aux malades était générale. Dans nos anciens poètes et romanciers, dit Roquefort, on voit souvent des jeunes filles employées à guérir des plaies \ parce qu’on prétendait qu’elles étaient plus compatissantes et qu’elles avaient plus de légèreté dans les mains. En voici un exemple :
Gérard de Nevers ayant été blessé, fut mené dans un chastel, alors : « Une pucelle de léans le prist en cure, sy en pensa tellement, que en peu d’espace commença fort à amender; tant le fist assoulagier, que assez competamment le fit mengier et boire, tellement et si bien en pensa la pucelle, que avant que le moys fut passé, il fut remis sus et du tout guery. »
Déjà, au vie siècle, nous voyons, dans les Récits des temps mérovingiens, d’Augustin Thierry, que la reine Radegonde, femme de
1. Le pansement des plaies se faisait avec des chiffons appelés mies et de Yestoupe.
Le pié avoit tel meschief (1), (1) accident.
Et la jambe si boursouflée,
Si vessiée (1) et si enflée, (1) gonflée.
Si pleine de treus (1) et de plaies, (1) trous.
Qu’il i avoit, ce croi, de mies (1) (1) chiffons.
Et d’estoupes demi giron (1), (1) tour, circuit.
Boue et venin tout environ.
De toutes parts en saillait fors.
Gautier de Coinsi.
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Clotaire Ier, avait transformé la maison royale d’Aties en un hôpital pour les femmes indigentes. « L’un des passe-temps de la reine était de s’y rendre, non pour de simples visites, mais pour remplir l’office d’infirmière dans ses détails les plus rebutants. »
A l’époque de la féodalité, il était de mode de faire entrer dans l’éducation des jeunes filles de qualité quelques notions de médecine pratique, un peu de chirurgie et particulièrement cette partie de la chirurgie qui regarde le traitement des plaies. Cela leur était utile pour leurs pères, leurs frères et leurs maris quand ils revenaient des combats ou des tournois, mutilés et estropiés. Souvent leurs mains délicates rendaient les mêmes services aux chevaliers étrangers qui arrivaient blessés dans un château. C’est la raison pour laquelle ces guerriers rendaient des honneurs sans fin au. sexe faible auquel ils devaient tant d’amour et de reconnaissance.
Dans un fabliau : Auccissin et Nicolette, nous trouvons ce passage : « Nicolette alarmée l’interrogea sur la cause de ses douleurs ; elle lui tâta l’épaule pour s’assurer si elle était déboîtée, et fit si bien qu’elle la lui remit en place. Sa main ensuite appliqua sur le mal certaines fleurs et plantes salutaires dont la vertu lui était connue. »
Quoique l’Eglise fut hostile à la philosophie d’Aristote, dont les ouvrages furent brûlés publiquementen 1209, parordre d’un Concile, Pierre de Vernon publia dans ce même xmrj siècle un petit poème ayant pour titre :
H LES MÉDECINS AU MOYEN AGE
Les Enseignements d’Aristote , qui paraissait avoir pour but de vulgariser la partie scientifique dos œuvres du grand encyclopédiste grec.
Ces enseignements commencent par les vers suivants :
Primes saeiez ke icest frétiez Est le secré de secrez numez,
Ke Aristotle le Philosophe y doine,
Le fiz Niehomache de Maeedoine A sun deciple Alisandre en bone îei,
Le grant, le fiz à Philippe le Rei.
Le fist en sa graunt vielesce..
En voici la traduction : « D’abord apprenez que ce traité est le secret des secrets qu’Aristote le philosophe, fils de Nicomaque, donne à son élève Alexandre le Grand, fils du roi Philippe, et qu’il composa dans sa vieillesse. »
En rappelant qu’Aristote était fils de Nicomaque, Pierre de Vernon, probablement, voulait fixer l’attention plus sur les connaissances médicales et naturelles, que son auteur tenait de son père, le médecin célèbre, que sur le brillant élève de Platon.
Parmi les passages intéressants de ce petit poème, nous en distinguerons quelques-uns qui se rapportent à l’abstinence et aux maladies qu’engendrent les excès de table :
Une gent sunt, devez saver(l) (I) savoir.
Ke ( l) sanz vin ne purrunt manger, (1 ) que.
Et autre gent sunt sanz dutance (1), (1) doute.
Ke de vin beivre ont grevance (1) ; (1) tort.
Esquels le manger od (1) vin beu (1) avec.
Est en l’estomac corrumpu.
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Et repleciun fet, e engrutement (1) (1) maladie.
E fievres engendre ensement (1). (1) semblablement.
Il s’agit donc delà gastralgie par acidisme de l’estomac.
Les signes de mal estomac en sun E de fîeble digestiun,
Sunt pesantume de cors et molesce,
Enflure de face et peresse,
E baaler (1) de bûche suvent, (1) bailler.
E pesantume des oils (1) ensement (2) (1) yeux (2 ) pareil-
[lement.
Les signes de la maladie consistent en mauvaise digestion, prostration des forces, boursoufflure de la face, bâillement et alourdissement des yeux.
E si vus avez eructatiuns et breluns( 1) Egre (1), ceo est par l’enchesun (2)
E signe kel’estomach, avez Freit (1) saciezde véritez La mescine de ceo ke devez receivre Est ke devez chaude eve (1) beivre (2).
(1) rots.
(1) aigre (2) avant [tout.
(1) froid.
(1) eau (2) boire.
Ce qui veut dire que les éructations et les rots aigres indiquent un état de frigidité de l’estomac qu’on doit traiter en buvant de l’eau chaude.
D’ailleurs, voici quelques bons conseils relatifs aux avantages de la sobriété.
La santé bien gardé pleinement Est en quite (1) è movement,
E en beivre è en mangiez saciez E en voider superfluitez (1) :
Et si est aussi sans dutance (1) En mesure et en observance.
(1) repos.
(1) et en laisser superfluité.
(1) sans doute.
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Le lia et méisun (1) ou meindre (2) (1) maison (2) de-
[deit (3) [meurer (3) doit.
Net (1) et tempre (2) par tut seit (3) (1 ) propre (2) le ma-
[tin (3) soit.
La sobriété a encore un autre avantage :
Se tu es de caude (!) nature, (1) chaude.
Et tu es espris de luxure,
N’enten n’a boire, n’a mengier,
Car par droit font luxurijer.
L’auteur continue un peu plus loin à faire l’hygiène de la bouche, des gencives et des dents qu’il faut lotionner, après les repas, avec une infusion de plantes amères.
Puis après si froterez Vos dents et gencives assez,
Od (I) les escorces tut en tur (2)
D’arbre chaud, sec, amer de savur,
Kar iceo (1) les dents ennetit (2),
E vice de bûche fut ennientit (1),
La langue bien parlant rent (1)
E la parole clère ensement (1).
(1) avec (2) tout [autour.
(1) celui-ci (2) puri- (1) détruit. [fie.
(1) rend.
(1) pareillement.
Malgré leur forme peu scientifique, ces préceptes contrastent encore beaucoup avec les pratiques superstitieuses employées par les moines dans le traitement des maladies.
Aussi, quand l’action à distance des saintes reliques futépuisée, ils eurent recours au pouvoir surnaturel qu’ils attribuèrent à l’attouchement des mains royales sur les malades. Car ce sont eux qui eurent l’idée d'amener les scrofuleux et les goitreux à Philippe Ier et à saint Louis. Ces souverains n’avaient peut-être pas toujours une foi excessive dans le don miraculeux qu’on voulait bien leur
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prêter. Mais la raison d’Etat les forçait à accepter cette supercherie monacale , qui avait lieu régulièrement le jour de la Pentecôte. La mise en scène était réglée habilement : le roi de France, après la communion au couvent de Saint-François, sortait entouré d’hommes d’armes et de bénédictins ; puis il touchait les écrouelles de son peuple, en disant à chacun de ses sujets : Rex-tangit te, Deus sanat te, in nomine Patris et Filii et S pi rit us sancti L
Black prétend que le roi d’Angleterre jouissait en plus du pouvoir de guérir l’épilepsie; et il fait observer, à ce propos, que cette invention n’était pas nouvelle ; car Pyrrhus, roi d’Epire, possédait la vertu de guérir les individus attaqués du mal de rate, en pressant de son pied droit sur ce viscère.
Mais il n’est plus question aujourd’hui de ces cures miraculeuses, ajoute l’auteur anglais, depuis que le peuple ne croit plus à la divinité des têtes couronnées. Cependant Gilberfet Daniel Turner, médecins du xiii0
1. Dans les Miracles de saint Louis, on trouve une observation de guérison obtenue de la grâce royale, observation comme savaient en écrire les moines du xne sièr cle. Il s’agit d’une tumeur blanche de l’articulation du genou gauche chez un homme.
« Entour l’an de Nostre-Seigneur IP sexante et qua- » torse, ou sexante et quinze, avint que entre la feste de » Touzsainz et la feste de S1 André, leva (survint) une » maladie en la jambe senestre vers le genoul à Jehan » Dugué, de Ja ville deCombreus, du dyocèse d’Orliens, » en laquele il ot (eut) pluseurs pertuis en la char, qui » getaient hors moult de porreture et desous le genoil >> et dessus... »
(Miracles de saint Louis, p. 45.)
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siècle, y ajoutèrent une foi entière, dans leurs écrits. Avaient-ils d’ailleurs le droit d’avoir une opinion indépendante?
Les prêtres ne pouvant s’occuper des accouchements ni des affections utérines, les ventrieres ou ventreres en étaient seules chargées à cette époque et faisaient l’office de sages femmes. Elles étaient admises également comme experts en justice, mais elles devaient être toujours au nombre de trois pour examiner une affaire. Voici un passage du Livre de Jostice et de Plet, où l’on constate, en effet, que trois sages-femmes furent appelées pour examiner une nouvelle mariée que le mari accusait d’être enceinte :
« Si uns hom dit que sa femme soit grosse, » et ele le nie, il est bien que l’en eslise la » maison à une preude femme, ou que la » femme viengne illec ait trois ventreres es-
» provées et l’eans qui l’esgarderont
» S’ele respont que ele est grosse, doit le » Prevos appeler les ventrières, selonc ce » que nos avons dit devant, et se t.otes les » ventrieres disent qu’ele n’est pas grosse, » l’en demande s’ele puet par ceste cause » plaidier à son mari par aucion de tort fet, » et je croi que oïl bien, se issi est que li » maris la feist voer pour cause de faire le » tort. »
Les matrones jurées, dans leurs statuts et règlements, qui contenaient la formule des rapports à présenter en justice, quand elles étaient nommées pour visiter les filles qui se plaignaient d’avoir été déflorées, admettaient quatorze traces de viol. Laurent Jou-
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bert, fameux médecin de Montpellier, a transcrit trois rapports, dont nous reproduisons celui qui fut adressé au prévôt de Paris le 23 octobre 1672 1 :
« — Nous Marie Miran, Christophlette Reine, et Jeanne Porte poullet, Matrones jurées de la ville de Paris, certifions à tous qu’il appartiendra, que le 22. jour d’Octobre de l’année présente, par l’ordonnance de Monsieur le Prévôt de Paris en datte du 15 de cedit mois, nous nous sommes transportées dans la rué de Pompierre dans la maison qui est située à l’Occident de celle où l’Ecu d’argent pend pour enseigne, une petite rué entre deux, où nous avons vu et visité Olive Tisserand âgée de trente ans, ou environ, sur la plainte par elle faite en Justice contre Jaques Mudont Bourgeois de la ville de la Roche-sur-mer, duquel elle a dit avoir été forcée, et violée, et le tout vu et visité au doigt et à l’œil, nous avons trouvé qu’elle a :
« Les loutons devoyez, c’est-à-dire la gorge flétrie : Mammœ marcidœ et flaccidœ ; les barres froissées, c’est-à-dire l’os pubis, ou bertrand : Os pubis collisum ; le lippion recoquillé, c’est-à-dire le poil : pubes in orbern finuatci ; Pentrepet ridé, c’est-à-dire le périnée : perinœum corrugatum ; le pouvant débiffé, c’est-à-dire la nature de la femme qui peut tout: Vulva dissolutci et marcessens ; les balunaux pendants : c’est-à-dire les lèvres : labia pendentia ; le lippendis pelé,
\. Journal de gynécologie de Ménière d’Angers.
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c’est-à-dire le bord des lèvres : làbiorum orœ pili, s defectae ; les baboles abbatuës, c’est-àdire les nymphes : nymphae depressae ; les baierons démis, c’est-à-dire les caroncules canine ulœ dissol utae; l’e n t rec h e n a t re to u r n é , c’est-à-dire les membranes qui lient les caroncules les uns aux autres : membrana connectais inversa; le barbideau écorché, c’està-dire le clitoris : clitoris excoriata ; le guilboquet fendu, c’est-à-dire le cou de la matrice : collum uteri ; le guillenard élargi, c’est-à-dire le conduit de la pudeur \flnus pudoris ; la dame du milieu retirée, c’est-àdire l’hymen : hymen deductum ; l’arrièrefosse ouverte, c’est-à-dire l’orifice interne de la matrice : Os internum, matricis.
« Le tout vu et visité feuillet par feuillet,
nous avons trouvé qu’il y avoit trace de
O/nrÿbus figillatim perspectis et perforutatis, etc. Et ainsi nous dites Matrones certifions être vrai à vous Monsieur le Prévôt au serment qu’avons fait à ladite ville... »
Les médecins n’étaient donc pas chargés par la magistrature de la constatation des attentats aux mœurs, en ce qui concerne les femmes. Ils se désintéressaient, d’ailleurs, de presque toutes les questions de gynécologie. Nous ne voyons, en effet, parmi les médecins de l’antiquité, qu’Hippocrate, qui se soit occupé des maladies utérines, et Aétius des accouchements. C’est au seizième siècle seulement que cet art vint prendre sa place parmi les sciences médicales, avec Rhodion, Ambroise Paré, Reif, Rousset et Guillemeau.
les médecins au moyen âge
Un peu avant eux, c’est-à-dire au quinzième siècle, Jacques de Forli avait publié ses Commentaires sur le traité de la génération d’Avicenne, mais toutes ses idées sont empreintes de considérations astrologiques absurdes. Il prétendait que l’enfant n’est pas viable à huit mois, parce que si dans le premier mois, la grossesse est protégée par Jupiter, de qui vient la vie, et dans le septième par la lune, qui favorise la vie par son humidité et sa lumière, elle est sous une influence hostile dans le huitième où règne Saturne, qui mange ses enfants. Mais l’action bienfaisante de Jupiter se faisant sentir de nouveau au neuvième mois, c’est pour ce motif que l’enfant n’est apte à conserver la vie qu’à cette époque de la gestation.
C’est à la philosophie scolastique qu’il faut attribuer ce préjugé général du moyen âge que le corps humain, étant dans un rapport direct avec l’univers et surtout avec les planètes, il est impossible d’obtenir aucun changement en lui, sans tenir compte de l’influence des constellations. Aussi, l’astrologie était-elle considérée comme une partie essentielle de la médecine. Cette croyance à l’action des astres venait de l’Orient et nous avait été transmise par les croisades.
Quant au Traité des maladies des femmes, attribué à Trotula, matrone de l’Ecole de Salerne, ce n’est qu’un formulaire de recettes à l’usage des femmes : bains de sable de iner à l’ardeur du soleil, pour les faire maigrir, signes auxquels on reconnaît une bonne nourrice, manière de façonner, par une sorte
les Médecins au moyen âge
de pétrissage, la tète, le nez et les membres des enfants nouveau-nés, qu’on doit tenir ficelés dans des langes, l’emploi de la spalule fétide et de la vigne-vierge macérées dans du miel contre les rides de la vieillesse.
« Le Commentaire de Bernard de Provincial nous fait connaître, a écrit Daremberg, certaines pratiques ou passablement dégoûtantes ou tout-à-fait superstitieuses auxquelles se livraient les femmes de Salerne, médecins ou non médecins. En voici quelques-unes : Manger elles-mêmes et faire manger à leurs maris des excréments d’âne frits dans la poêle, pour combattre la stérilité; manger du cœur de truie farci pour oublier les amis morts, etc... » 1
On peut juger, d’après cela, ce qu’était la thérapeutique des médeciennes de l’Ecole de Salerne.
Il est vrai qu’à cette époque on prescrivait un peu partout les médicaments les plus impossibles et les plus fantaisistes. Gilbert l’Anglais conseillait, avec le plus britannique sang-froid, d’attacher un cochon au lit du malade atteint de léthargie ; il ordonnait dans l’apoplexie de la chair de lion, de l’huile de scorpion et des œufs de fourmis; et, pour dissoudre la pierre dans la vessie, du sang d’un jeune bouc nourri avec des herbes diurétiques.
Pierre d’Espagne, qui devint archevêque, puis pape, sous le nom de Jean XXI, et dont les historiens ont dit qu’il fut plus célèbre