Suggestion mentale
ils sont susceptibles do disparition rapide, souvent suivis de récidives. Ces accès de délire s’observent : avant les attaques convulsives, sous la tonne de mélancolie ou d’agitation, avec hallucinations de la vue et de l’ouïe; pendant les attaques convulsives, dans la période des attitudes passionnelles, sous les formes les plus variées, par des gestes en rapport avec les hallucinations qui obsèdent l’esprit des malades. On voit alors celles-ci exprimer les sentiments souvent les plus opposés, de piété, d’érotisme, de frayeur ; après les attaques convulsives, sous la forme de désespoir, de honte, de colère, de tristesse avec abondance de pleurs ; en dehors des attaques convulsives, et, dans ce cas, le délire peut tenir lieu de toutes les phases de l’attaque : c’est l’hystérie larvée, qui a la plus grande analogie, d’ailleurs, avec l’épilepsie larvée.
Le délire de ces malades, en résumé, a donc pour caractères essentiels une grande exaltation de l’intelligence, la fixité particulière des idées, la perversion des sentiments, l’absence de volonté, la tendance à l’érotisme. Dans plusieurs observations de délire chez les hystériques en état d’hypnotisme publiées récemment, on a constaté des visions se rapportant tantôt au coït avec des chats et des singes, tantôt à l’apparition de fantômes et d’assassins, — visions qui étaient le résultat d’hallucinations complexes, et qui ont une certaine similitude avec celles des hystérodémonomanes du moyen âge. Et si les démons ne viennent pas actuellement jouer le
rôle principal dans ces hallucinations, c’est que l’imagination n’a pas ôté nourrie antérieurement de la croyance aux êtres surnaturels et à leurs rapports sexuels avec les hommes.
Ce fut en 1491, h propos du procès de Jeanne Pothière, qu’on s’aperçut que les filles réunies en communauté étaient sujettes à une affection mentale épidémique, leur faisant croire et dire qu’elles étaient tombées au pouvoir des esprits malfaisants. Cette espèce de délire se trahissait aux yeux des observateurs par une série d’actes bizarres et extravagants. L’on retiendra que ces malades avaient déjà la prétention de lire dans l’avenir et de prophétiser '.
Les pratiques religieuses abusives, les idées fausses sur la vie future, l’entraînement au mysticisme, la crainte de l’enfer et des pièges du démon, le développement de la névrose hystérique, chez un sujet, l’autosuggestion inhérente à l’imitation : telle fut l’histoire succincte de l’épidémie des moinesses de Cambrai. Jeanne Pothière, leur compagne, dénoncée par elles, fut condamnée à la prison perpétuelle, pour avoir cohabité « 434 fois », disait-elle, avec un démon, et avoir introduit celui-ci, dans la communauté. Car ce ne pouvait être apparemment qu’un démon qui faisait courir les moinesses à travers la campagne, qui les aidait à grimper aux arbres, à se suspendre
1, Calmeil. Ouv. cil.
aux branches, à deviner les choses cachées, à présager l’avenir, à être sujettes aux convulsions ! etc.
Soixante ans plus tard, en 1550, on vit tout à coup survenir un grand nombre d’épidémies d’hystéro-démonomanie semblables, dans les couvents de femmes. Les nonnes d’Uvertet, à la suite d’un jeûne rigoureux, furent prises d’abord de troubles nerveux divers. Pendant la nuit, on les entendait pousser des gémissements ou se laisser aller à des rires involontaires. Ensuite, elles accusèrent une force supérieure de les tirer à un moment donné de leur lit ; elles avaient en même temps des contractures, qui se manifestaient dans les muscles du visage et des membres. Elles se jetaient parfois les unes sur les autres en se portant des coups furieux; d’autres fois, on les trouvait étendues sur le sol, comme inanimées, et à cette espèce de léthargie succédait une agitation maniaque d’une grande violence. Comme les moinesses de Cambrai, elles montaient aux arbres et en redescendaient comme les chats, la tête en bas et les pieds en l’air.
On attribua ces accidents à un pacte; et la justice, s’en rapportant aux accusations de ces saintes filles, arrêta comme sorcière une sage-femme des environs qu’on s’empressa de mettre à la question, jusqu’à ce que la mort s’ensuivit.
Une névrose à peu près semblable s’empara la même année des religieuses du monastère de Sainte-Brigitte. Dans leurs accès, elles imitaient les cris des animaux et le
bêlement des moutons. A l’église, les unes après les autres étaient prises de syncope convulsive suivie d’étouffements et de spasmes œsophagiens persistant quelquefois pendant plusieurs jours et les condamnant à une diète forcée. Cette épidémie avait commencé à la suite des crises d’hystérie convulsive chez une jeune religieuse, qui était entrée au couvent pour cause de contrariétés amoureuses. Convaincue d’avoir amené le démon avec elle, on l’emprisonna pour toujours dans les prisons de l’Eglise.
A peu près à la même époque, on vit éclater une autre épidémie d’hystéro-démonomanie au couvent de Kintorp, près Strasbourg. Les religieuses se disaientpossédées. Les convulsions et les contractures musculaires, qui, avec le délire, suivaient les attaques, furent attribuées à l’épilepsie. Progressivement, et, par voie de contagion, toutes les religieuses furent atteintes. Quand les accès hystériques survenaient, elles poussaient des espèces de hurlements, comme les animaux, puis elles se jetaient les unes contre les autres, se mordaient et se déchiraient avec les dents et les ongles. Chez celles qui avaient des convulsions, les muscles du pharynx participaient à l’état spasmodique général. Les accès étaient annoncés par la fétidité de leur haleine et une sensation de brûlure à la plante des pieds. Un jour, quelques jeunes sœurs dénoncèrent la cuisinière du couvent, Elise Kame, comme sorcière, quoiqu’elle fut atteinte, comme les autres, d’hystérie convulsive. Cette accusation fut suffisante pour que
cette pauvre fille ainsi que sa mère fussent livrées aux flammes. Leur mort n’amena pas naturellement la guérison des religieuses; la maladie nerveuse, au contraire, se répandit dans tous les environs, attaquant les femmes et les filles dont l’imagination était frappée par les récits des faits arrivés aux pensionnaires du couvent.
Nous devons faire remarquer, à propos de cette observation, que la médecine ne connaissait pas, à cette époque, les convulsions de l’hystérie, qui étaient confondues avec celles de l’épilepsie. Les spasmes du larynx, les contractures musculaires que nous provoquons aujourd’hui expérimentalement, ainsi que tous les autres phénomènes de l’hystérie convulsive, dans la phase somnambulique de l’hypnotisme, étaient considérés comme des signes de la possession diabolique. Quant à la fétidité de l’haleine, qui décélait la présence du diable chez les religieuses, c’est un symptôme fréquent dans les affections graves du système nerveux. Elle est souvent un prodrome d’un accès ou d’une série d’accès maniaques ou convulsifs ; et j’ai constaté que cette fétidité de l’haleine coïncide avec une odeur nauséabonde de la sueur et des urines, à laquelle je crois pouvoir attribuer la même valeur séméiologique que celle de la bouche.
Une autre épidémie d’hystérie convulsive compliquée de nymphomanie, se montra, en 1554, à Cologne, dans le couvent de Nazareth. Jean Wier, qui s’empressa d’aller examiner les malades, reconnut que les religieuses
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étaient possédées du démon de la lubricité, et que la débauche la plus effrénée régnait dans le monastère.
P. Bodin lui-mcme nous en a fourni les preuves ; c’est lui qui a écrit cette histoire de religieuses érotiques :
« Quelquefois l’appétit bestial de quelques femmes fait croire que c’est un démon, comme il en advint en l’an 15G6, au diocèse de Cologne. Il se trouva, en un monastère, un chien qu’on disoit estre un démon, qui levoit les robes des religieuses pour en abuser. Ce n’estoit point un démon, comme je croy, mais un chien naturel. Il se trouva, à Toulouse, une femme qui en abusoit de ceste sorte, et le chien devant tout le monde la vouloit forcer. Elle confessa la vérité et fust brûlée.
« Mais il se peut faire que Satan soit envoyé de Dieu, comme il est certain que toute punition vient de luy, par ses moyens ordinaires ou sans moyen, pour venger une telle vilanie : comme il advint, au monastère du mont de Hesse en Allemaigne, que les religieuses fussent démoniaques ; et voioit-on, sur leurs licts, des chiens qui attendoient impudiquement celles qui estoient suspectes d’avoir abusé et commis le péché qu’ils appellent le péché muet \ »
Ainsi parle Bodin, l’accusateur public des sorcières laïques et religieuses. N’eût-il pas fait preuve d’une plus grande perspicacité, s’il avait humainement jugé les actions hu-