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DÉLIVRER UNE FILLE POSSÉDÉE PAR LE MALIN ESPRIT A LOUVIERS

Ce procès-verbal, qui date de 1591, est en réalité une suite de procès-verbaux rédigés par plusieurs magistrats, en présence de nombreux témoins, rapportant avec précision tous les faits vus et observés par eux, faits interprétés, il est vrai, avec les idées de démonolâtrie du xvie siècle, mais ayant un

1. Manuscrit de la Bibliothèque nationale, publié, pour la première fois, par M. A. Bénet, archiviste-paléographe, avec une introduction de M. B. de Moray, en 1883. Delahaye et Lecrosnier, édit.

caractère d’authenticité indiscutable, — et d’ailleurs indiscuté.

Le premier procès-verbal est ainsi conçu :

« Du samedy dix-septiesme iour d’aoust mil cinq « centz quatre vingtz vnze, de matin, à Louuiers, en la « cohue dudit lieu, devant nous, Loys Morel, escuier, « sieur de la Tour, conseiller du Roy, Préuost général « en la mareschaussée de France et en la prouince de « Normandie, tenant garnison pour le seruice du Roy « aulx villes et chasteaux du Pont de l’Arche et Louuiers, « avec vng lieutenant, vng greffier, et cinquante ar- « chers, assisté de M' Robert Behotte, Iicentié es loix, « aduocat et lieutenant général de Monsieur le Viconte « de Rouen, estant réfugié aud. Louuiers, présence de « M" Loys Yauquet, nostre greffier.... »

11 est dit, dans ce procès-verbal que, dans une maison de Louviers, appartenant au sieur Le Gay, deux sous-officiers de la troupe d’occupation commandée par le sieur du Rollet, qui y avaient été logés temporairement, portèrent plainte à leur chef « d’un esprit, qui revenait dans ladite maison et les tourmentait. » Or, cette maison n’était habitée que par trois femmes : Mme Le Gay, une de ses amies, Mme veuve Deshayes et une servante du nom de Françoise Fontaine.

Le capitaine Diacre, qui avait le commandement du quartier de la ville, constata le désordre général de la maison, le renversement des meubles, l’affolement des deux dames, et plusieurs blessures sur le corps de la domestique.

Celle-ci, soupçonnée d’avoir des intelligences avec le diable, fut arrêtée et conduite à la prison de la ville, où elle fut trouvée

nantie d’une bourse contenant un teston, un demi-teston et une pièce de dix solz.

Ce procès-verbal n’a pas grande valeur. Les •femmes pouvaient être sous l’influence d’un cauchemar, les soldats pouvaient être ivres, le bruit pouvait être produit par mille causes possibles. Mais il était nécessaire de le mentionner, pourcomprendre les procès-verbaux subséquents.

Le deuxième procès-verbal, rédigé et signé par les mêmes personnages, constate que la servante Françoise Fontaine est née à Paris, faubourg Saint-Honoré, et qu’elle a 22 ans; qu’elle a déjà été témoin de semblables phénomènes dans la maison « hantée » dit-elle, par des esprits malins,' qui l’effrayaient au point d’aller coucher chez une voisine, quand sa maîtresse était absente. Cette assertion est constatée dans les six procès-verbaux suivants, contenant les dépositions des voisines Marguerite Le Prévost, Suzanne Le Chevalier, Marguerite Le Chevalier et Perrin e Fayel.

Le procès-verbal suivant dit que le samedi 31 août 1591, devant Loys Morel, sieur de la Tour, conseiller du roi, assisté de son greffier, le sieur Vauquet etc

« s’est présenté Pierre Alix, dict la Prime, geollier et garde des prisons dudit Louuiers, lequel s’estoit iecté à deux genoux deuant nous, tenant les clefz desd. prisons en ses maius, pasle, desfaict et espouuanté, lequel nous auroit remonstré qu’il y auoit vng sy grand estonnement dans lesd. prisons, à raison du malin esprit qui tour-.

mentoit ladite Françoise Fontaine, qu’il luy estoit impossible de la pouuoir plus garder, ny les autres prisonniers, qui vouloient rompre les prisons pour s’enfuir et eulx sauuer, ayant présentement veu comme ladite Fontaine, qui estoit en vng cachot ou casouart, l’on lui auoit ietU une grande et vieille porte sur elle, et sur ce qu’elle s’ estoit escrye'e, plusieurs personnes y seroient accouruz auec ledit geôlier, ayant trouué ladite Fontaine comme esuanouye, ayant la gorge enflée, laquelle s’estoit fort débattue, se iettant ça et là comme vne personne qui est possédée du malin esprit, nous supliant y vouloir donner ordre et nous transporter ausd. prisons, déclarant que, de sa part, il nous rendoit et remettoit les clefz d’icelles prisons en noz mains, et ny rentreroit iamàis tant que ladite Fontaine y seroit, pour l’espouuantement qu’il auoiteu.

« A l’instant nous sommes transportez ausd. prisons, assisté dud. Vauquet greffier, et Iean Vymont, l’un de noz archers ; en la court de laquelle prison nous auons trouué ladite Françoise Fontaine couchée et estendue par terre comme esuanouye, estant deuant vng cachot, auprez de laquelle estait vng appellé Anfreuille, religieux de l’abbaye de Mortemer, lequel estoit enferré par les iambes, que nous auons prisonnier par le commandement et commission du Roy pour luy faire son procès comme criminel de leze Maiesté, lequel estoit pasle, desfaict et fort espouvanté.

« Icelle Fontaine auoit dict aud. Anfreuille qu’il falloit qu’elle s’en allast peigner ses eheueux, et pour ce faire estoit icelle entrée dans vng grand cachot qui estoit deuant lad. court, deuant lequel ilz estoient, et dans lequel cachot il y auoit vne grande et vieille porte, vng cuuier à lessiue et quelques poussons vuides ; laquelle Fontaine, comme elle commençoit à se peigner, s’estoit escryée, lequel Anfreuille auoit veu lad. porte qui estoit tombée sur lad. Fontaine, sans auoir veu personne dans ledit cachot qui eust faict tomber icelle porte sur elle ;

qui auoit esté cause que ledit Anfreuille et les autres prisonniers là présentz, auee led. la Prime geollier estoient entrez audit cachot pour secourir icelle Fontaine et la tirer hors de dessoubz lad. porte, qui estoit tout ce que sept à huit hommes pourroient leuer;et comme ilz s’estoient efforcez tous ensemble de leuer lad. porte, pour tirer lad. Fontaine qui estoit dessoubz, ilz auoienl ueu lesd. cuuier et poussons qui estoient dans ledit cachot s’esleuer en l’air auec vng grand bruit, chose qui les auoient grandement espouuantez ; ce que aiant entendu, et qui nous a été ainsy asseuré et refféré, tant par ledit geôlier, ses seruiteurs, que autres prisonniers, et voyant que icelle Fontaine estoit touiours comme esuanouye et ne se reuenoit aucunement, ayant la gorge enflée, nous auons commandé audit Vymont, l’un de noz archers, faire uenir deuant nous vn médecin, vng apothicaire et vng cirurgien, pour- veoir et visiter ladite Fontaine, laquelle s’estoit reuenue comme de pasmoison, fort lasse et débille, et. se plaignant.

« A laquelle nous auons remonstré sy elle nous voulloit recongnoistre la vérité, et comme ce malheur luy estoit arriué, nous luy sauuerions la vye, laquelle Fontaine ne nous auoit respondu autre chose que se plaignant et souspirant, qui a esté cause que nous auons délibéré de la mener dans la salle et parquet de la iurisdiction dudit lieu pour, là, l’ouyr et interroger sur ce que dessus.

« Et estans rentrez dans lad. iurisdiction, la porte et entrée de laquelle est dans le porche et allée de lad. prison, icelle Françoise ne seroit entrée que enuiron fix pas dans lad. iurisdiction, et nous et nostred. greffier sommes entrez dans le parquet où est la chaire du iuge et se tient la iurisdiction, et comme nostred. greffier commençoit à escribre nostre présent procès verbal, que nous luy nommions, il s’estoit escrié, et nous auoit monstré lad. Fontaine qui estoit auprez la porte de ladite iurisdiction, laquelle nous auons veu enleuer en l'air enuiron deux piedz hors de terre , toute droicte, et aussi iost estoit tombée à terre sur son dos, toute de son long, ayant les deux bras estenduz comme une croix, et aprez, icelle traisnée la

teste, deuant, estant tousiours sur son doz, le long de lad. iurisdiction, sans que personne la louchast ny feusi auprez d’elle , comme led. la Prime geollier, ledit Nicolas Pellet, vallet dudit geôlier, sa femme et plusieurs prisonniers qui estoient venus dans lad. iurisdiction, ont veu chose qui nous estonnoit grandement.

« Laquelle Françoise estant reuenue, l’auons faicte releuer et à elle remonstroit qu’il y auoit grandement de sa faulte en ce qui s’estoit passé, et que sy elle nous vouloit recongnoistre la vérité, et qui estoit l’occasion qu’elle estoit ainsy tourmentée, nous luy pardonnerions.

« Laquelle Françoise ne nous a respondu aucune chose, et ne faisoit que souspirer et se plaindre, pendant lequel temps ledit Vymont archer estoit reuenu. qui nous auoit dict qu’il auoit esté en la maison de M" Nicolas Roussel, médecin de Rouen, réfugié audit Louuiers, Baugeoys Gautier, cirurgien, et un nommé Urbin, apoticaire, qui lui auoient dict que sy tost qu’ilz auroient disné et prins leur réfection, ils nous viendraient trouuer en lad. prison.

« Auquel Vymont nous auons de rechef commandé se transporter au logis du curé dudit Louuiers et luy faire commandement nous venir à l’instant trouuer auec vng autre prestre, et apporter de l’eau béniste, mesmes amener avec luy lesd. médecin, apoticaire et cirurgien ; et continuant nostred. procès verbal, nous auons de rechef veu lad. Françoise tombée sur son doz contre terre, de son long, ayant tousiours les bras estenduz comme vne croix, et estant tousiours à cinq ou six pas prez de la porte de lad. iurisdiction, sans qu’elle soit passée plus outre, laquelle se traynoit sur te doz, la teste deuant, se de’iettant ça et là, qui nous a donné occasion nous aprocher d'elle, l’ayant veu se trayner sur le doz, la teste deuant, à l’entour de nous, sans que personne la louchast , et sembloit, à la veoir comme elle se déiettoit, qu’elle aucit tous les bras et cuisses cassées, et, estant arrestée sur son doz, les bras estenduz comme vne croix, nous auons veu qu’elle auoit la gorge fort enflée, les yeux qui luy sortoient hors la teste, et suoit par le front à grosse goutte, luy aiant mis nostre main sur son nez et sa,

bouche pour veoir sy elle respiroit, que nous auons trouué sans aucune halene, et néanmoins, aiant mis la main sur son pouls, auons trouué qu’elle auoit le pouls bon, et son bras de chaleur ordinaire, lequel bras par ce qu’elle l’auoit estendu, nous auons voulu faire plier, ce qui nous a esté impossible, encore que nous y sommes efforcez, ayant pour ce faire mis nostre pied sur sondit bras, et icelle prinse par la main de toute notre force, pour luy faire plyer le bras, ce qui nous a esté impossible \

« Pour raison de quoy, nous sommes retirez dans le parquet, et continuer nostred. procès verbal, en quoy faisant, ledit Yymont archer nous estoit venu trouuer et faict entendre comme ledit curé, médecin, apoticaire et cirurgien luy auoient dict qu’ilzn’auoient la comodité de venir à présent nous trouuer, et qu’aprezleur disner, ilz y pourraient venir ; ce que aiant entendu, et voiant que cest affaire estoit de conséquence et chose supernaturelle et méritoit prompte expédition, nous auons commandé audit Yymont prendre avec lui sept à huit de ses compagnons noz archers et contraindre lesd. curé, médecin, apoticaire et cirurgien, par emprisonnement de leurs personnes, à nous venir trouuer présentement, ce que ledit Vymont aurait faict.

« Ce faict, lad. Françoise estoit tombée de rechef sur son doz contre terre, se déiettant ça et là, ce que voiant, nous sommes aduisez que l’éuangile Saint Iean auoit beaucoup de puissance contre les Diables, nous estant délibéré de la dire ; et de peur que lad. Françoise ne s’aperceust de ce que nous voullions faire, nous nous sommes couuert le visage de nostre manteau, iusques au dessus des yeulx ; ayant approché d’icelle Françoise, auons faict le signe de la croix deuant et derrière nous, comme l’on a acoustumé de faire quant l’on dict l’éuangile à l’église, et commencé à dire : Imtium sancti Euangelii secundum Johanern. In principio erat Verbum; et comme nous continuyons à dire lad. éuangile, le corps de lad.

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