‹ Le moyen age médicalChapitre 58 sur 89 · Contracture cataleptique · texte numérisé non relu

Contracture cataleptique

Françoise qui estoit lors contre terre, la face en hault, les bras estenduz comme vne croix, a commencé à se trayner contre terre, la teste deuant, descoiffée, les cheueux hérissonnés, et aussy tost s’estoit le corps d’icelle Françoise esleué hors de terre de trois à quatre piedz de hault, de son long , la face en hault, et porté le long de lad. iurisdiction, sans toucher à rien, ny veu aucune chose qui la retint, estant led. corps ainsy en l’air venu droit à nous, qui nous a donné vne iremeur et esté occasion que nous sommes retirez dans le parquet de lad. iurisdiction et fermé la porte sur nous, continuant tousiours lad. éuangille Saint Jean iusques à la fin, lequel corjis est tousiours venu en Pair et nous a suiuy iusques audit parquet, contre la porte duquel ledit corps a frappé de la plante des piedz, et aussi tost a esté remporté ainsy en l’air, la face en hault, la leste deuant , hors lad. iurisdiction; qui a tellement épouuanté le geôlier, ses seruiteurs, nosd. archers, et grand nombre de prisonniers qui estoient là présens avec plusieurs personnes dudit Louuiers, qui s’en sont fuys, les vngs dans lad. prison, et les autres dans la rue, ayant fermé les portes sur eulx.etle corps de ladite Françoise auoit esté enleué hors de ladite iurisdiction et demeuré en l’allée de lad. prison, entre la porte d’icelle et celle de la rue, que ceulx qui s’en estoient fuiz auoient fermez; ce que aiant veu et considéré, sommes demeurez fort estonné, et iusques à ce que vng nommé Desiardins et aultres prisonniers auoient ouuert la porte de la prison, et dict qu’ilz nous assisteroient, qui nous a donné occasion de sortir hors dudit parquet et de ladite iurisdiction, ayant trouué icelle Françoise couchée contre terre, joignant la pot te de lad. prison.

« A l’instant, seroit arriué ledit Roussel médecin, et ledit Baugeoys Gautier cirurgien, ausquelz nous auons faict entendre tout ce que dessus ; et comme nous conférions auec eulx pour sçauoir ce que ce pouuoit estre, lad. Françoise estoit de rechef tombée en leur présence deuant nous sur son doz, contre terre, de son long, les bras estenduz ; ce que aiant veu lesd Roussel et Bau-

geoys Gaultier, et que lad. Françoise auoit la gorge fort enflée, se deiettant ça et là, estoient comme nous demeurez fort estonnez, et auoit diot ledit Roussel que s’il auoit de la racine d’une herbe qu’il auoit nommée, le nom de laquelle nous auons oublyé, pour mettre dans la bouche delad. Françoise, il eust veu sy c’est de maladie ou du malin esprit qu’elle est possédée ; et aussi tost le corps de ladite Françoise auoit de rechef esté tragné, estant sur le doz, le long de lad. iurisdiction, ce que aiant veu icelluy Roussel médecin, qui se disoit estre de la nouuelle prétendue religion, a dict que lad. Françoise estait possédée du malin esprit, et n’estoit en sa puissance d’y donner ordre ; acheuant lesquelz propos, led. Vymont, notre archer, a amené Me Pierre Pellet, curé de cested. ville de Louuiers, qui auoit amené auec luy vng clerc et faict apporter de l’eau béniste ; auquel curé nous auons faict entendre tout ce que dessus en la présence desd. Roussel médecin et Baugooys Gaultier cirurgien, estant tousiours le corps de lad. Françoise contre terre, la face en haut et les bras estenduz comme vne croix, se déiettant ça et là.

Nous passons le récit interminable que fait Françoise au curé et au conseiller du roi, relativement aux obsessions diaboliques auxquelles elle a été sujette pendant toute sa vie. Disons seulement qu’elle avait consenti « à laisser prendre une mèche de ses cheveux à un diable en forme de grand homme noir, avec lequel elle avait cohabité », dans les conditions ordinaires des hystériques-démonomanes, en proie aux violences des incubes.

Le procès-verbal continue ainsi :

« Etcomme lad. Françoise nous racontoitceque dessus, estant à deux genoulx deuant nous, qui estions assis sur vng banc que nous avions faict apporter, lad. Françoise

estoit tombée le visage contre terre, comme sy l’on l’eust iettée du hault en bas, et les chandelles qui estoient dans les chandeliers estainctes, réservé celle qui estoit sur le bureau où nostred. greffier escribuoit, qui fut soufflée par plusieurs fois, sans qu’elle feust estainte, ny veu personne la souffler, laquelle chandelle feust enleuée hons du chandelier , allumée qu’elle estoit et frottée contre terre pour icelle esteindre, laquelle en fin fut esleinte, ayant ouy vng grand bruit sans auoir veu aucune chose ny personne qui prinl lad. chandelle, qui estonna grandement lcd. curé, nostred. greffier, lesd. Vymont archer, la Prime geollier et plusieurs autres qui estoient là présentz, qui se retirèrent et nous laissèrent seul , estant lors viron les neuf heures du soir.

« Ce queaiant veu et nous trouuant seul, nous sommes recommandez à Dieu et uzé de ces motz tout hautement : Mon Dieu, faietz moy la grâce de ne point perdre l’esprit, le diable ne me sçauroit que faire ; diable, ie te commande, par la puissance que i’ay comme iuge, de laisser ce corps (parlant de lad. Françoise), et t’adresser à moy et me dire ce que tu demandes, à l’instant de quoy nous nous sommes trouuez saisiz par les iambes, corps et bras, vray est que ce qui nous tenoit par le bas des iambes auoit de la chaleur, et pour le reste, qui nous tenoit par le corps et bras, n’y sentions aucune chaleur, mais me grande pesanteur et entortillement comme d’un grand vent, ayant entendu frapper plusieurs coups sur lad. Françoise qui cry oit et s’esclamoit,et aussy tost nous auons esté grandement battu et offensé par le mollet des iambes auec quelque chose qui estoit dur comme bois, et par aprèz auons receu vng grand coup sur le visage du costé dextre, qui nous a escorché et enleué la peau iusques au sang , depuis le dessus de l’oreille iusques au menton le long de la mâchoire.

« Ce faict, nous nous sommes souuenus de mettre la main à l’espée que nous portions à nostre costé, et voulant tirer icelle de la main droite, l’on nous a saisy le bras droit, sans toutefois auoir senti/ aucun attouchement de personne, qui nous a empesché de tirer nostred. espée, ayant receu vng coup au poignet de la main droictc, qui nous a fortpicqué et ofjencé , et iusques au sang, nous aianl enleué la peau, de

largeur de quatre poulces de la façon d’vng grand tiret à fermer uue lettre; et estait demeurée lad. peau attachée à nostred. poignet , comme sg elle eust esté tenne’e comme la peau d’un gant, nonobstant lesquelz empeschemens nous aurions tiré nostre espée, laquelle nous auions manyéepar leil. parquet, pendant lequel temps lesd. curé Pellet, Vymont, le geollier et autres, mesmes le sieur de Mercey, gouuerneur de Vernon et ses gens, estaient deuant lad. iurisdietion qui oyoient et entendoient vng grand bruit ; et comme nous commandions au diable et malin esprit de parler à nous, estoit ledit curé entré dans lad. iurisdiction et venu dans led. parquet, lequel nousauoit saisy par le corps pour nous enleuer et tirer hors de là, ce qui luy a esté impossible et à nous aussy de sortir dud. parquet; auquel curé nous auons prié se retirer et faire venir en diligence des torches et flambeaux pour nous esclairer, ce qu’il a faict; et pendant son absence, ayant l’espée nue en la main dans led. parquet où il n’y auoit aucune clarté, comme nous faisions commandement au diable et malin esprit de parler à nous et nous dire ce qu’il demandoit, l’on nous a saisy la main droite, de laquelle nous tenions nostred. espée nue, et senty comme vng pesant fardeau que nous auions sur le doz, sans toutefois que ce qui nous ternit eust aucun sentiment de personne, réserué quelque chose qui nous ternit par le bas des ïambes, qui auoit de la chaleur, que nous croyons estre lad. Françoise, sur laquelle nous entendions frapper de grandz coups, et en fin nous nous sommes senty deschargé, et le bras duquel nous tenions nostre espée libre, de laquelle nous auons frappé plusieurs coups aux enuirons de nous sans auoir touché personne que nous ayons .senty ; et nous voiant libre, et qu’aucune personne n’apportoit de la clarté, nous auons commencé à auoir quelque frayeur, estant nostre manteau que nous auions sur les espaulles tombé à terre ; pour raison de quov, nous sommes sortiz en la rue fort eschauffé, ayant peyne de reprendre nostre haleine, comme sy nous eussions eu l’estomac enflé, qui nous auoit donné occassion de desboulonner nostre pourpoint; et led. curé et aultres ayantz apporté grand

nombre de torches et flambeaux alumez, nous sommes rentrez auec eulx dans lad. iurisdiction, pour veoir où estoit lad. Françoise, laquelle nous auons trouuée à l’entrée dud. parquet, tout de son long, le visage contre terre, comme esuanouye et blessée à sang au visage, et nostre manteau auprez d’elle, que nous auons reprins.

« Laquelle Françoise nous auons faict relever par le geollier et autres qui estoient là présentz et auons trouué et veu qu’elle auoit tout le visage en sang, fort esgratinée par les deux ioues, depuis le dessus des temples jusque au dessoubz du visage et de la mâchoire, de largeur de deux doigtz, et découppé menuz comme esgratigneures des ongles d’un chat, et entrelassées sur la fin comme un cordon faict en lacz d’amour, iettant grande quantité de sang par plusieurs petites veynes des deux costez du visage par lesd. découpures ou esgratingnures, et en auoit ietté en quantité de plus de deux potz de sang.

« Ce faict, nous auons icelle faict emmenotter auec des menottes de fer par les mains, de peur qu’elle ne s’offençast, et commandé aud. geôlier la faire soigneusement garder de peur qu’il n’en arriuast aucun inconuénient, à quoy se sont présentez plusieurs prisonniers qui estoient là présentz, lesquelz nous ont dict et remonstré que, sy nous leur voulions faire déliurer du boys, de la chandelle et quelque peu d’argent pour auoir à boire la nuict, qu’ilz la garderoient, ce que nous leur auons accordé et à l’instant à eulx faict déliurer de l’argent par nostre greffier, et nous sommes retirez, attendu qu’il estoit neuf à dix heures du soir, et aussy que n’auions beu ny mangé de ce iour là ; ausquelz prisonniers led. curé Pellet auoit laissé de l’eau béniste, laquelle Françoise a dict ne savoir signer, à'cause qu’elle estoit trop tourmentée.

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