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Laplace. Traité du calcul des probabilités

LÀ

DU MOYEN AGE

Tous les savants qui ont dirigé leurs études vers la partie littéraire et historique de la médecine ont reconnu le puissant intérêt qu’offre, pour leurs recherches, la lecture des poètes et des auteurs dramatiques. C’est dans les œuvres de ces écrivains qu’on trouve en effet l’appréciation la plus exacte des idées médicales d’une époque, parce qu’on ne peut juger les mœurs de celle-ci, critiquer ses défauts, se rendre compte de ses tendances, sans faire intervenir, à un moment donné, la science médicale, soit avec ses enseignements, soit avec ses erreurs et ses préjugés.

En ce qui concerne le moyen âge, nous trouverons les premiers dans les écrits des philosophes, dans certaines œuvres dramatiques connues sous le nom de Moralités , parce qu’elles avaient pour but de démontrer, sous la forme de l’allégorie, un précepte

de morale. Les personnages qu’elles mettaient en scène représentaient toujours les idées les plus abstraites et les plus fantasques : Le Monde, la Justice, la Bonne-Compagnié, la Gourmandise, le Dîner, le Banquet, l’Expérience, la Goutté, la Jaunisse, l’Apoplexie... — Les seconds,. erreurs et préjugés, manquent rarement dans quelques œuvres poétiques, dans les Farces et les Sotties, poèmes satiriques et bouffons, qui rappellent les Atellanes du théâtre latin.

Essentiellement empreintes de l’esprit gaulois, ces petites pièces, jouées par les clercs de la basoche, contenaient une critique mordante des travers et des faiblesses de chacun et des médecins en particulier. Elles sont considérées avec raison comme l’embryon de notre théâtre français, auquel elles ont prêté plus tard leurs meilleures scènes immortalisées par le plus illustre de nos auteurs comiques, mais aussi par le plus hypocondriaque des malades.

Une franche gaieté jaillissait souvent en étincelles brillantes des dialogues de ces œuvres primesautières, et suffisait à en assurer le succès. Le public riait avec entrain, sans bégueulerie, il « s’esbaïssait » de bon cœur, autour des eschajfaults publics où se donnaient les représentations. Aussi, quand auteurs et artistes étaient en verve, jetant à tous les vents leurs satiriques tirades, tant pis pour ceux qui passaient : tantôt, c’était le clergé, le pape lui-même, comme dans la sottie du carnaval de 1511, ou bien la royauté, — l’avarice de Louis XII en sut quelque

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chose, — ou la justice représentée par ses procureurs, ses avocats et ses sergents ; mais tantôt aussi c’était la Faculté, Facilitas saluberrima medicinae parisiensis, chansonnée comme les autres, sans aucun respect pour sa robe et son bonnet.

Que disaient donc de notre docte aïeule, ces esprits frondeurs du bon vieux temps : Maître Jehan Bouchet, par exemple, sous son pseudonyme de Traverseur des voyes périlleuses, et Pierre Gringore, sous celui de la Mère sotte, et Nicolos Rousset, et Coustelier, et Jacques Grevin, et Pierre Blanchet, et tous les autres, membres de ces joyeuses confréries sans souci, sans prétention, mais non sans talent?.... Si l’honneur professionnel ne fut jamais par eux mis en cause, la gravité un peu pédantesque de nos anciens, leur accoutrement doctoral, leurs consultations sentencieuses formulées en latin barbare eurent souvent à supporter de leur part de railleuses et piquantes épigrammes. Nous trouverons, en revanche, dans les autres œuvres que nous nous proposons d’analyser, les mêmes idées fausses du public sur l’art de guérir, la même tendance à toujours vouloir nous induire en erreur et à nous accuser injustement de tous les accidents qui lui arrivent, malgré nos avis les plus sages et les conseils de l’hygiène et de l’expérience.

Qu’un médecin prescrive, par exemple, à son malade, atteint de la fièvre, de mettre arrêt à ses libations quotidiennes, il se trouvera toujours des voisins et des commères pour critiquer l’ordonnance, pour exciter le

patient, à se soustraire au despotisme doctoral. Cela s’est toujours vu depuis qu’il y a des médecins et des malades, aussi bien au moyen âge qu’à toutes les époques; et Olivier Basselin en a témoigné dans un de ses charmants Vaux-de-Vire ', compositions poétitiques, rondes et chansons bachiques, qui datent déjà du xive siècle : l’histoire n’est pas longue, il s’agit d’un ivrogne auquel on ne donne à boire que l’eau de la bie \ et qui recouvre la santé, au dire du poète, dès qu’un ami charitable lui rend sa grande bouteille. Nous l’avons souvent lu avec plaisir :

Au voizin de fiebvre morant,

On faisoit boire l’eau de la bie.

« Hélas ! vous me tuez, dizoit-il en plorant.

« Me deffendre le vin, c’est m’arrachier la vie.

« Hélas ! Je desiroy tousjours « Morir avec toy bon breuvaige !

« Quand j’ai plus jamais besoing de ton secours,

« Ung sourdault médecin me deffend ton uzaige.

« Cher amy, ne me quitte pas « Sur le dernier poin’ct de ma vie,

« Sans toy j’estimeroy rigoureulx mon trespas,

« Je ne puis avoir bien hors de ta compaignie.

« Si je meurs, à mes bons amis « Ma grande bouteille je laisse.

1. Olivier Basselin était propriétaire d’un moulin dans le val de Vire où il composait ses petits poèmes, qu’on nomma vaux-de-vire.

2. Bie, canal ou ruisseau qui conduit l’eau à un moulin, d’où bief et biez. On nommait également bie le vase en terre, qui servait à aller puiser de l’eau.

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t< Mais que pleine elle soit comme elle estoit jadis,

« Jugeront comme moy, que c’est grande richesse. »

Ainsi mon voizin souspiroit.

Mais j’eus pitié de sa misère.

Je lui donnoi le vin que l’on lui refusoi ;

La fiebvre le quitta si tost qu’il eust a boire.

La bibliothèque du théâtre français contient un grand nombre d’autres compositions dramatiques, farces ou sotties, dans lesquelles les médecins sont mis en scène avec le rôle principal, il est vrai, mais le plus ■souvent dans le but de fournir aux auteurs des motifs de plaisanteries, allant presque toujours jusqu’à la licence. Quelques-unes cependant étaient faites avec esprit et sont restées dans nos recueils. Citons la Farce nouvelle du médecin qui guarist de toutes sortes de maladies, de Nicolas Rousset ; les Discours facétieux, de Coustelier ; la Vrcige médecine qui guarit de tous maux et de plusieurs autres, extrait du Plaisant jardin des Receptes ; la Médecine de maistre Grimache avec plusieurs receptes et remèdes ; le Triomphe de très liaulte et très puissante dame Vérolle, rogne du Pug d’ Amours, de François Juste; le Conseil du nouveau marié, à deux personnages : le Mar g et le Docteur ; la Farce nouvelle, très bonne et fort jogeuse, d’un Amoureux, à quatre personnages : l’Homme, la Femme, V Amoureux et le Médecin ; les Caquets de l’ Accouchée, etc. 1 Nous pourrions

1- Tous ces poèmes ont été réimprimés et font partie du liectieil de poésies françaises des xv’ et xvi’ siècles, mois.

ajouter les farces de Tabarin, mais elles appartiennent au xvii° siècle.

N’ayant à nous occuper que des œuvres présentant un véritable intérêt littéraire et médical, nous bornerons notre étude aux Farces cle maître Pathelin, du Munyer et de la Folie du Monde, aux moralités de l’Aveugle et du Boiteux, de Folie et d’ Amour, de Condamnacion des banquets, aux comédies de la Trésorière et de Lucelle, à la tragédie de la Goutte et au livre de Gargantua et de Pantagruel. Cela nous suffira pour avoir une idée du rôle de la médecine dans la littérature du moyen âge.

raies, facétieuses, historiques, réunies et annotées par M. A. de Montaiglon. Bibliothèque elzévirienne, P. Jannet,

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La Farce de Maître Pathelin.

La Farce de Maître Pathelin, qui a pour auteur Pierre Blanchet, est certainement le plus riche joyau de notre vieux théâtre français ; c’est elle qui a inspiré Molière dans plusieurs de ses oeuvres. Représentée pour la première fois en 1480, cette farce célèbre est un de nos plus précieux monuments littéraires, pour l’étude des mœurs au moyen âge. C’est un chef-d’œuvre d’esprit, de malice, de comique et de naïveté, dans lequel la médecine retrouve son bien à chaque scène, soit avec la simulation des maladies, soit avec les consultations, les drogues et l’éternelle ingratitude des malades.

Tout le monde érudit connaît le sujet de Maître Pathelin : Avocat sans cause, il vit d’expédients, fait des dupes, tout en conservant une certaine correction professionnelle dans son langage et ses allures. Guillemette, sa femme, est sa digne complice : C’est elle qui lui a reproché de ne plus avoir de clients, d’avoir perdu sa renommée d’autrefois, de

mourir, en un mot, « de fine 1 2 famine ». C’est elle qui l’excite, en lui disant ironiquement :

Maintenant chascun vous appelle Par tout : avocat dessoubz l’orme.

Noz robes sont plus qu’estamine

Reses * ;

Et Pathelin de lui répondre qu’il saura bien découvrir le moyen de remonter leur garde-robe et de « trouver des robes et des chapperons ! » C’est après cela qu’il va chez le Drappier, pour lui acheter la brunette nécessaire à la confection de leurs vêtements. Il faut le voir entrer dans la boutique; il entame la conversation en disant, en forme de salut, « Dieu y soit », en s’informant delà santé, le bien le plus précieux sur la terre, d’après la formule en usage :

Comment se porte la santé ?

Estes-vous sain et dru, Guillaume?

Puis, il lui parle de son père, « un bon marchand et saige! » auquel il ressemble de « visaige, comme droicte paintüre ».

Finalement il lui achète six aulnes de drap de Rouen, qu’il emporte sous son aisselle, et qu’il soldera quand le drapier viendra, le soir même, chez lui prendre sa part de « l’oye que sa femme rostit. » Après l’avoir flatté, il l’invitait à dîner..., c’était habile.

Voici donc Maître Pathelin revenu au logis, racontant à Guillemette le bon tour qu’il a joué au drapier. Celle-ci, pour montrer

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