Râpées
DU MOYEN AGE
qu’ello a bien compris la chose récite à son mari la fable du Renard et du Corbeau, dont Lafontaine, deux siècles plus tard, se souviendra, pour composer, à son tour, un de ses plus jolis poèmes.
Mais à quel stratagème, à quel « bon appoinctement », comme dit Patlielin, vont-ils avoir recours tous les deux, pour se débarrasser du drapier, quand il viendra le soir « manger de l’oe », et toucher sa facture? C’est bien simple : Patlielin va se mettre au lit et simuler la folie, ou plutôt cette forme vulgaire d’excitation maniaque, qui est encore si fréquemment employée de nos jours, par tous ceux qui cherchent à éviter la responsabilité légale de leurs, crimes ou délits, excitation caractérisée principalement par une loquacité intarissable, la mobilité des idées, l’incohérence, les illusions, etc.
Ces scènes de simulation sont vraiment très curieuses et très intéressantes. A peine le drapier est-il entré que Guillemette le prévient de ne pas faire de bruit dans la maison : Parlez plus bas, lui dit-elle,
Il garde la place Ou il est, le povre martir !
Unze semaines, sans partir.
Onze semaines de maladie, sans pouvoir sortir de sa chambre !
Mais le drapier n’accepte pas cette explication. Il n’y a pas onze semaines qu’il est dans son lit, puisqu’il lui a livré six aulnes de drap, le jour même. Il réclame donc, fait tapage et... réveille le malade. Ecoutons-le, le malade :
28fi LA MEDECINE DANS LA LITTÉRATURE
Guillemette ? Un peu d’eaue rose !
Haussez-moy, serrez-moi derrière !
Trut ! à qui parlay-je ? L’esguiere ?
A boire ? Frottez-moy la plante ?
L’eau rose était employée, comme cordial, pour ranimer les forces des malades. Les apothicaires la désignait sous le nom de Aqua cordialis temperatci. On la prescrivait dans les cas suivants : In mortis subitis et ma lignes, ubicunque magnus est uiriunx lapsus, praescribitur : quemadmodum etiam prodest a morbo convalescentibus, ad vires instaurandas.
Pathelin continue, en simulant maintenant des hallucinations de la vue :
Ostez ces gens noirs !... Marmara,
Garimari, carimara.
Mots sans significations employés par les charlatans de la magie dans leurs conjurations. Il continue :
Tu ne vois pas ce que je sens :
Vêla un moine noir qui vole?
Prens-le, baille-luy une estole...
Au chat, au chat ! Comment il monte !
C’est-à-dire : passe-lui une étole autour du cou, comme on le faisait aux possédés, pour chasser le démon ; il ajoute :
Ces physiciens m’ont tué
De ces brouilliz qu’ilz m’ont fait boire :
Et toutefois les faut-il croire,
Us en œuvrent comme de cire.
Il accuse naturellement les médecins de lui avoir donné des drogues (des brouilliz), qui lui ont fait du mal, drogues dont ils
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usent, les physiciens, comme de cire, comme si c’était à propos.
Malgré cela, le drapier n’est pas convaincu ; il veut son argent. Et Pathelin le prend alors pour le médecin :
Ha ! maistre Jehan ! Plus dur que pierre,
J’ai chié deux petites crottes Noires, rondes comme pelotes,
Prendray-je ung autre cristere ? 1
Ces trois petis morceaulx becuz 2 Les m’appelez-vous pilloueres,
Ilz m’ont gasté les machoueres.
Pour Dieu ! ne m’en faites plus prendre,
Maistre Jehan : ilz m’ont fait tout rendre.
Ha ! il n’est chose plus amère.
Et mon orine
Vous dit-elle que je meure ?...
Se peussiez esclaircir ma merde,
Maistre Jehan : elle est si très dure,
Que je ne scay comment je dure,
Quand elle yst hors du fondement.
Nous savons l’importance que les médecins attachaient alors à l’examen des urines, quoique ne sachant y reconnaître ni l’albumine, ni le sucre, ni les autres principes morbides qu’elles peuvent contenir. Les charlatans exploitaient surtout la médecine des urines, et exerçaient illégalement dans les campagnes, sous le nom de jugeurs d’eau. Il en existe encore en Normandie et dans