Becuz, noirs
288 LA MÉDECINE DANS LA LITTÉrATÜRË
certaines provinces du nord de la France. Il y en aura toujours.
Les fonctions intestinales avaient une importance au moins égale aux yeux du public. Et les médecins n’étaient pas toujours consultés pour savoir s’il y avait lieu de se médicamenter. On envoyait chez l’apothicaire commander un clystère avec casse et autres ingrédients, selon la formule suivante de la pharmacopée : Cassia pro clysteribus, — Est eadein pulpa cassiœ cum decocto herbarum aperitivarum extrada et saccharo Thorriœo condita. Oportet autem illas herbas adhibere recentes, parumque decoquere, alias viribus aperitivis omnio priuantur : siccœ autem per se tarent virtute ilia aperitiva.
Grands et petits étaient donc tributaires de M. Fleurant. Ainsi, dans la Revue historique, d’Angers, on trouve un document qui se rapporte à la vie intime du cardinal de Richelieu ; il a pour titre : « Parties fournies pour la personne de Monseigneur éminentissime cardinal duc de Richelieu, durant Vannée 1G35, par Perdreau appothicaire de mondit seigneur. » Ce mémoire porte pour cette seule année 75 clystères et 27 bols de casse, sans compter les médecines laxatives et les bouteilles de tisane, le tout pour la somme de 1401 livres 14 sous.
« C’était beau temps alors » pour les apothicaires, et l’on peut dire que Molière leur a fait un tort considérable.
Revenons à Maître Pathelin. Il commence à respirer, car Guillemette a congédié leur créancier rébarbatif , en lui disant qu’on
DU MOYÉN AGË
pourrait gloser de sa présence chez elle, et que les physiciens allaient venir. Mais ce repos ne sera que de courte durée; le drapier reviendra presque aussitôt réclamer son drap ou son argent , quoique la maligne garde-malade lui affirme derechef que son mari va mourir de « frenaisie ». Et, en effet, Maître Pathelin recommence devantle tenace marchand de drap une nouvelle scène de simulation maniaque. Gela vaut la peine de l’entendre :
Las tost ! la Royne des Guiternesl A coup qu’ell’ me soit approuchée ?...
Je scay bien qu’elle est accouchée De quatre petits Guiternaux.
Le drapier « enraige » toujours d’avoir son argent. Pathelin est donc forcé de recourir aux grands moyens ; il se met à délirer en patois limousin, flamand, bas-breton, dans la pensée que plus ses paroles seront inintelligibles et incohérentes, plus il convaincra de sa folie :
Mère de Diou, la coronade,
Par fié, y m’en voul anar,
Or renague biou, outre mar !
Ventre de Diou ! zen dict gigone,
Castuy carrible, et res ne donne.
Ne carillaine, fuy ta none;
Que de l’argent il ne me sone.
Avez-vous entendu, beau cousin ?
Passons le baragouin flamand, qui n’a pour nous aucun intérêt ; c’est assez de pouvoir comprendre notre fou dans sa propre langue, surtout quand il fait usage de dia-
lectes différents, comme dans cet autre passage :
Or cha, Renouart au Tiné,
Bé dea, que ma c est pelouse 1 1
EU' semble une catte pelouse Ou a une mousque a miel.
Bé 1 parlez a moy, Gabriel ?
Les playes Dieu ! Qu’est-ce qui s’ataque À men c... ? Est-che or une vaque.
Une mousque ou ung escarbot ?
He dea, j’ay le mau Sainct Garbot !
Le symptôme psychique, qui domine dans le délire simulé de Maistre Pierre Pathelin, est surtout la mobilité des idées et l’incohérence du langage. L’auteur de cette fine comédie avait certainement observé l’instabilité progressive de la pensée chez certains maniaques, l’impossibilité de Axer leur attention, les idées se succédant trop vite pour qu’il soit possible de saisir leur ordre : c’est cette mobilité qu’on remarque dans la première scène. Dans la seconde, il y a plus : — il y a incordination absolue, une sorte d’automatisme cérébral, qui annonce un état beaucoup plus grave, l’affaiblissement des facultés intellectuelles, principal caractère de la démence. L’incohérence, qui se manifeste par des phrases saccadées, entrecoupées et inintelligibles, est un signe pathognomonique de la manie, mais c’est aussi celui dont il faut se méfier le plus, car il est très fréquemment employé dans la simulation de la folie.