Lapis-lazuli
Un autre plus niais me fait exorciser,
Ou par un circoncis se fait cabaliser :
Bref, ces beaux guarisseurs, afin de me destruire Par mille inventions s'efforcent de me nuire,
Et le tout pour néant ; car, sans guères tarder Je reviens des goutteux les jointures darder,
Et frémir de courroux d’avoir été chassée.
Telles étaient les drogues employées contre la goutte, et certainement elles ne sont pas toutes indiquées dans l’énumération que donne la malfaisante déité. Le traitement d’Alexandre de Tralles, par exemple, non moins bizarre que ceux-là, n’y figure pas, comme on peut s’en convaincre ; et il est assez original pour dire en quoi il consistait : La myrrhe, le corail, la girofle, la rue, la pivoine et l’aristoloche étaient pilés et mélangés dans de certaines proportions, pour faire un antidote que son inventeur prescrivait pendant 365 jours, de la manière suivante : Cent jours consécutifs et trente jours d’arrêt, puis cent autres jours suivis de quinze jours d’arrêt ; enfin tous les deux jours, pendant 260 jours.
Ce traitement est un exemple du système méthodique; il repose sur des données superstitieuses, dit Sprengel. Mais on peut découvrir, dans cette superstition apparente, cette grande vérité, que la goutte est une maladie constitutionnelle produite par le luxe, et par conséquent incurable aux médicaments, un régime sévère étant seul capable d’en atténuer les effets.
Cependant, il ne faut pas oublier que la thérapeutique possède une action puissante sur la goutte, et que Cœlius Aurelianus avait
DU MOYEN AGE
déjà recours aux purgatifs et aux eaux miminérales. Si parmi les simples dont les goutteux usaient au moyen âge et essayaient les vertus, on avait par hasard trouvé la pâle veillotte des prés, c’est-à-dire la fleur et le bulbe du colchique, l’altière podagre n’eut pas été aussi dédaigneuse des armes de la médecine. Elle n’aurait pas osé tenir ce langage aux physiciens et aux mires :
Gardez-vous, Si riens,
Menteurs magiciens,
Vendeurs de thériaque,
Qu’elle ne vous attaque.
Il faut convenir, il est vrai, que le coup était bien porté, et qu’on ne pouvait mieux fermer la bouche aux médecins d’autrefois qu’en les appelant vendeurs de thériaque ! Comment en effet cette drogue absurde, inventée par un esclave de Néron, et conservée depuis lors dans les pharmacopées, ad ostentationern artis, comme a dit Pline, a-t-elle pu jouir d’une réputation que n’ont jamais pu justifier ni ses trente-six ingrédients aromatiques, ni les différentes gommes inertes qui entraient dans sa composition !
Dans la troisième scène, la Goutte rappelle aux médecins les victimes illustres qu’elle fit dans l’antiquité; elle leur dit :
Priam, dispos à courir fut goutteux,
Par moi périt Achille, il fut boiteux Le forgeron, Bellorophon volage,
Œdipe aussi sentirent même rage,
Plisthène issu d’un sang pélopéan,
Ce vil podagre, et le fils de Péan.
324 LA MEDECINE DANS La LITTERATURE
Et tant d’autres. Puis, appelant à elle ses fidèles serviteurs, elle leur ordonne de porter sur ses ennemis un feu que tous leurs remèdes ne sauront éteindre :
Toy, brûle ici par des douleurs nouvelles Le chef premier, les cuisses et tendons,
Toy, couvertis leurs nerfs en noirs charbons,
Et vous aussi, d'une fureur soudaine,
Froissez leurs mains, rendez leur drogue vaine.
Et superbe, elle termine enfin par cette péroraison :
Or dea. Messieurs, de vostre chirurgie,
Faites nous voir maintenant l’énergie Faites nous voir maintenant le pouvoir De vos ongents ; faites votre devoir :
Un médecin se doit guarir luy mesme.
Vous reluirez d’une gloire suprême Si je sucombe au combat entrepris Et que sur moi vous emportez le prix :
Car aussi tost dans l’obscure caverne Du noir Cocythe, et au fond de l’Averne Lieux de silence inconnus aux mortels Je m’enfuiray et quitteray mes autels.
Aux pauvres mires devenus subitement goutteux, graveleux, arthritiques, il ne restait plus qu’une chose à faire : avouer leur impuissance et demander grâce à l’horrible Podagre. C’est ce qu’ils firent, et pour cela il leur fut beaucoup pardonné, comme nous le dit, du moins, le sire J. D. L. de Blambeausault, l’auteur du poëme.
t>U MOYEN AGE
Condampnacion des bancquetz à là louenge de diepte et sobriété pour le prouffit du corps humain.
Cette Moralité, à laquelle nous pourrions donner l’épithète d’hygiénique, parut en 1507, sous la signature de son auteur, Nicole de la Chesnaye, en même temps qu’un autre ouvrage en prose : la Nef de santé et gouvernail du Corps humain.
Nicole de la Chesnaye n’était pas seulement poète, il était aussi médecin et d’une notoriété suffisante pour avoir été le médecin du roi Louis XII, à l’instigation duquel il écrivit cet ouvrage considéré par les critiques comme un chef-d’œuvre du genre, comme un poème original, aussi curieux pour l’histoire des mœurs du temps que pour l’histoire du théâtre. Dans un prologue, Nicole de la Chesnaye nous apprend comment il a été conduit à se faire poète, ou plutôt à écrire en vers, pour être représentés
sur l’eschaffaut public, ' les préceptes d’hygiène et de diététique acceptés par les doctrines médicales de son époque. La première partie de ce prologue est assez intéressante pour être citée :
« Combien que Orace en sa Poeterie ait escript : Swmile materiam vestris qui scribitis aptam viribus. C’est-àdire : O vous qui escrivez ou qui vous meslez de copier les anciennes œuvres, elisez matière qui ne soit trop liaulte ne trop difficile, mais soit seullement convenable à la puissance de capacité de votre entendement. Ce néantmoins, l’acteur ou compositeur de telles œuvres peut souventesfois estre si fort requis et sollicité par plus grand que soy, ou par aucuns esprouvez amys, ou par autres, desquels les requestes luy tiennent lieu de commandement, qu’il est contraint (en obeyssant) mettre la main et la plume à matière si élégante ou peregrine que elle transcede la summité de son intelligence. Et à telle occasion, moy, le plus ignorant, indoct et inutille de tous autres qui se meslent de composer, ay prins la cure, charge et hardiesse, à l’ayde de Celuy qui linguas infantium facit disertas, de mettre par ryme en langue vulgaire et rédiger par personnages en forme de moralité ce petit ouvrage qu’on peut appeler la Condampnacion de Bancquet : à l’intencion de villipender, detester et aucunement extirper le vice de gloutonnerie, crapule, ébriété, et voracité, et par opposite, louer, exalter et magnifier la vertu de sobriété, frugalité, abstinence, temperence et bonne diette, en ensuyvant. ce livre nommé la Nef de santé et gouvernail du coips humain. Sur lequel ouvrage est à noter qu’il y a plusieurs noms et personnages des diverses maladies, comme Appoplexie , Epilencie, Ydropisie , Jaunisse, Goutte, et les autres. »
L’objet de cette Moralité est donc de prouver les dangers de l’intempérance et les