‹ Le moyen age médicalChapitre 84 sur 89 · Eugène Noël, Rabelais médecin, écrivain et philosophe · texte numérisé non relu

Eugène Noël, Rabelais médecin, écrivain et philosophe

« piot universel, que princes, rois, empereurs et pau- « vres gens y vinssent d’eux-mêmes boire ensemble « gaiement. La vérité, — d’accès difficile et scabreux, — « doit être ni plus ni moins que l’Evangile de Dieu, « présentée sous forme vivante si humaine et débon- « naire, qu’enfin acceptée de tous, elle réveille l’âme de « tous à la pensée commune. Quel moyen y a-t-il, sinon « en s’appuyant sur l’éternelle conscience, de conter « aux bonnes gens les histoires qu’ils aiment qu’on leur « conte, d^s histoires qu’eux-mêmes ils ont faites ? Par « exemple, les Chroniques de géants, tant et tant impri- « mées à notre âge, depuis la découverte de cet art divin « que vous pratiquez, me semblent très propres à cela. « Par toute la France, j’entends conter les prouesses « épouvantables de l’énorme géant Gargantua ; il fau- « drait s’emparer de cette histoire, y enfermer le monde « tout entier, et la rendre, ainsi anoblie aux bonnes « gens qui l’ont inventée. Voilà le véritable secret : em- « prunter aux plus simples leur idée, et la leur rendre « ornée de tout ce que l’étude et la philosophie nous ont « révélé. La pensée rustique et villageoise, tel est le « point où je voudrais rattacher tous les trésors enfouis, « cachés jusqu’ici par les ennemis de la lumière. »

Tel était le plan conçu par Rabelais, qui devait lui servir bientôt pour écrire Gargantua et Pantagruel. Cependant, sous la forme frivole d’une histoire impossible, suivant les conseils de Dolet, il se proposait d’attaquer dans son livre les préjugés hypocrites, les idées surannées, les superstitions politiques et religieuses du moyen âge ’, il préparerait ainsi la révolution, qui devait un jour s’accomplir dans nos mœurs sociales, au profit de la science et de la raison. Pour donner le

1. Dans l’heureuse abbaye de Théléme que Gargantua veut faire bâtir, (et dont la description a peut-être bien

bu moyen âge

change aux gardiens de l’autoritarisme orthodoxe et monarchique, il devait avoir recours à tous les stratagèmes, dissimuler ses plans d’attaque et prendre le langage et les idées des classes supérieures. Celles-ci, en entendant leurs expressions grossières et souvent obscènes dans la bouche de ses personnages, en retrouvant leur amour effréné du luxe et de la parure, leurs penchants batailleurs, leurs tendances à la sensualité, dans les différents livres du roman projeté, ne comprendraient pas l’ironie ni le sens de ses paraboles. Ils accorderaient par conséquent à l’auteur leur investiture officielle, ne voyant en lui qu’un gai compagnon, dont la philosophie n’était pas dangereuse pour leurs prérogatives nobiliaires, et dont les doctrines ne présentaient rien de subversif, ni pour le pouvoir séculier, ni pour la domination sacerdotale. Cependant les Sorbonnistes, qu’il avait eu l’imprudence de railler, se doutaient peut-être de la place qui leur était réservée dans la satire rabelaisienne, car, depuis quelques années, ils lui étaient

pu inspirer à Fourier le phalanstère destiné à ses élus), il faut voir l’inscription mise sur la grande porte :

Ci n’entrez pas hypocrites, bigots,

Vieulx matagots, mariteux, boursoflés.

flaires, ragots, caphards empantouplés, Gueux mitouflés, frapparts escarniflés.

Ci n’entrez pas, maschefaim practieiens, Clercs, basochiens, mangeurs de populaire. Ofhciaulx, scribes et pharisiens,

Juges anciens

sourdement hostiles, et le fait était grave.

La condamnation au feu de Louis Berquin, comme propagateur de la Réforme, les poursuites exercées contre Desperriers accusé d’athéisme, et les lueurs rougeâtres, qui s’élevaient alors de tous côtés, déterminèrent Rabelais, avant de publier son ouvrage, à quitter la Touraine et à aller demander asile à la Faculté de Montpellier. Son goût prononcé pour les sciences naturelles, son avidité à étendre continuellement le cercle de ses connaissances, et surtout les franchises de la vie universitaire l’attiraient d’ailleurs depuis longtemps vers l’étudede la médecine.

C’est dans ces conditions qu’il quitta Longey pour se rendre à Montpellier, où sa réputation d’érudition, de finesse d’esprit alliée à la plus parfaite bonhomie l’avait devancé, depuis longtemps déjà.

La lecture des auteurs grecs et principalement d’Aristote l’avait initié aux sciences naturelles, à ce point qu’il put se faire recevoir bachelier en médecine, quelques jours après son arrivée à Montpellier, dans les circonstances suivantes : Il avait suivi la foule des étudiants, qui se rendait dans la salle des thèses publiques ; il se trouvait mêlé ainsi aux auditeurs d’une séance doctorale. La discussion s’était engagée sur un point de botanique. Les arguments des orateurs lui paraissaient si faibles qu’il en arriva à manifester son impatience par une mimique très accentuée, immédiatement remarquée par le doyen. Invité à entrer dans l’enceinte réservée aux docteurs et à prendre part à la

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discussion, il s’excusa d’abord d’émettre son opinion devant des savants, alors qu’il n’était pas seulement bachelier. Puis, il aborda la question, la traita magistralement, avec tellement d’éloquence et de savoir que les applaudissements partirent de tous les côtés de la salle à la fois. La Faculté lui décerna, séance tenante, le baccalauréat. C’était en novembre 1530.

11 n’avait pas encore pris son bonnet de docteur que son grand talent était déjà reconnu et apprécié par les professeurs et par tout le Corps médical de Montpellier où, grâce à sa bonne humeur, à son esprit, à sa gaîté communicative, il ne comptait que des amis.

C’est avec deux d’entre eux, Antoine Saporta. qui fut plus tard doyen delà Faculté, et Guillaume Rondelet, qu’il inaugura à Montpellier les représentations théâtrales des farces célèbres, et qu’il joua la Femme mute composée par lui, — farce qu’il fait raconter ainsi, dans Pantagruel , par Panurge, sous le titre du Bon mari qui avait épousé une femme mute : « Le bon mari vouloit qu’elle parlast. Elle parla par l’art du médicin et du chirurgien, qui lui couparent une encyliglotte qu’elle avoit soubs la langue. La parole recouverte, elle parla tant et tant, que son mari retourna au médicin pour remède de la faire taire. Le médicin respondit en son art bien avoir remèdes propres pour faire parler les femmes, n’en avoir pour les faire taire. Remède unique estre surdité du mari,

contre cestui interminable parlement de femme. Le paillard devint sourd, par ne sçai quels charmes qu’ils feirent. Puis le médicin demandant son salaire, le mari respondit qu’il estoit vraiment sourd et qu’il n’entendoit sa demande.

« Les médecins voulant lui rentre l’ouïe, à force de drogues pour cela le font devenir fou. Adoncques le fol mary et la femme enragée se raslièrent ensemble, et tant bastirent les médicin et chirurgien, qu’ilz les laissèrent à demy morts. »

Cette farce, représentée à Montpellier par une troupe de bacheliers en médecine, eut un grand succès, et inspira probablement à Molière une scène du Médecin malgré lui.

Ses productions littéraires ne nuisaient pas cependant à ses travaux scientifiques. Pendant les quelques années qu’il séjourna à Montpellier, il publia une traduction de quelques œuvres d’Hippocrate et de Galien, en même temps que le commencement du Pantagruel, où l’histoire de la médecine peut trouver quelques documents, car il s’y montre presqu’à chaque ligne médecin autant que philosophe1.

Nous ne relèverons pas, cela serait trop long et peu intéressant, toutes les expressions, qui rappellent son érudition anatomique, et dont il sait se servir avec tant d’art

1. La première édition de Pantagruel date en effet de 1533 et l’année suivante il était médecin à l’hôpital de Lyon où il fit le premier, avant Yésale, des levons d'anatomie sur le cadavre.

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et d’à-propos dans son œuvre littéraire. On peut s’en faire une idée assez juste par la description du combat de frère Jean contre les soldats de Pichrocole, qui avaient envahi l’abbaye de Sévillé, description qui se termine par ces lignes drolatiques : « Les uns mourroient sans parler; les aultres parloient sans mourir; les uns se mouroient en parlant, les autres parloient en mourant. »

Dans tous ses chapitres, il est facile de voir que l’auteur de Pantagruel n’oublie jamais qu’il est médecin, et, par conséquent, philanthrope. Il plaint tous ceux qui souffrent, et d’abord les goutteux auxquels il a dédié en partie ses écrits ; il le dit en tête de son prologue de Gargantua. C’est à eux qu’il apporte la gaîté: « pour ce que rire est le propre de l’homme. » On ne peut que l’approuver.

C’est le même sentiment d’humanité qui le poussa à donner ses soins désintéressés aux malheureux syphilitiques que les médecins du xvie siècle délaissaient avec mépris. En 1538, il était à Paris et faisait tous ses efforts pour les arracher au traitement barbare auxquels ils étaient soumis. On sait que leur nombre était grand. Il nous l’apprend à sa manière par le récit qu’Epistemon donne de l’enfer où, sans le pape Sixte, il en avait compté plus de cent millions. « Car croyez, ajoute-t-il, que ceulx qui n’ont eu la vérole en ce monde-ci, l’ont en l’aultre. » Mais la tiendront-ils des mains de Vénus où des angles crochus des microbes de l’Ether?...

Cela serait assez important à savoir

Il plaint donc les pauvres vérolés, atteints

d’hydrargyrisme. « 0 quantesfois, dit-il, nous les avons veus, à l’heure qu’ilz estoient bien oingtz, et engraissez à poinct; et le visaige leur reluisoit comme la clavure d’un charnier, et les dents leur tressailloient comme font les marchettes d’un clavier d’orgues ou d’espinettes, quand on joue dessus, et le gousier leur escumoit, comme à un verrat que les vaultres ont aculé entre les toilles ’. »

Il faut savoir cependant qu’on employait déjà les sudations dans le traitement de la syphilis, comme paraît le prouver ce passage de la nativité du très redoubté Pantagruel : « Car toute sueur est salée, ce que vous direz estre vrai, si voulez taster de la vostre propre, ou bien de celle des vérolés, quand on les faict suer. »

Nous savons, d’ailleurs, que G. Torella, affirmait que « le meilleur moyen de guérir la vérole, c’est de faire suer le malade dans une étuve où un four chaud, pendant quinze jours de suite, à jeun. »

La syphilis, comme nous l’avons dit déjà, était très fréquente au xvie siècle, si l’on s’en rapporte aux écrits des spécialistes italiens et français. Rabelais corrobore ce fait, car il est très fréquemment question de cette maladie dans ses ouvrages. Les grands personnages n’en étaient pas exempts, pas plus le pape et le sacré-collège que les rois, le peuple et la noblesse. Nous lisons, en effet, dans le cap. xvii de Pantagruel :

« D’advantage le pape Sixte me donna

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