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Prologue de Pantagruel

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quinze cents livres de rente sur son domaine et thrésor ecclésiastique, pour lui avoir guéri une bosse chancreuse, qui tant le tourmentoit, qu’il en cuida devenir boiteux toute sa vie » La bosse chancreuse, c’est le bubon inguinal dont la suppuration était considérée alors comme un phénomène favorable de la maladie.

Le bon Pantagruel n’échappa pas plus que les autres à la contagion : au milieu de ses périgrinations,

« il tomba malade, et fut tant prins de l’estomach qu’il ne povoit boire ni manger, et parcequ’un malheur ne vient jamais seul, lui print une pisse-chaulde, qui le tourmenta plus que ne penseriez : mais ses médecins le secoururent très-bien, et avecques force drogues lénitives et diurétiques le feirent pisser son malheur. Son urine était tans chaulde que depuis ce temps-là elle n’est encore refroidie. Et en avez en France en divers lieux, selon qu’elle print son cours, et l’on appelle les bains chaulds comme A Coderets (Cauterets), A Limons (Limoux), A Dats (Dax), A Belleruc (Balaruc), A Néric (Néris), À Bourbonnency (Bourbon-Lancy).

« Et m’esbahi grandement d’un tas de fols philosophes et médicins, qui perdent leur temps à disputer d’ond vient la chaleur de ces dictes eaux, ou si c’est à cause du baurach ou du souphre, ou de l’alun ou du salpêtre qui est dedans la minière : car il n’y font que ravasser, et mieulx leur vaudrait se aller frotter le cul au panicault, que de perdre ainsi le temps à disputer ce dont ils ne savent l’origine. Car la résolution est aisée et n’en faut enquester d’advantagc, que lesdicts bains sont chaulds parcequ’ils sont issus par une chauldepisse du bon Pantagruel h »

1. Cette origine de nos sources thermales est assez curieuse, et certainement ignorée de leur clientèle ordinaire.

Les chapitres qui témoignent le plus des connaissances médicales de Rabelais sont ceux qui se rapportent aux perplexités de Panurge sur la question du mariage. Pantagruel a longuement commenté le pour et le contre, mais l’intéressé n’a pris aucune détermination; il ne veut demander la solution du problème ni aux dés, ni aux songes, ni aux oracles de la sibylle. 11 consent cependant à prendre conseil de Her Trippa, nom allégorique par lequel Rabelais désigne l’allemand Camille Agrippa de Netesheim, philosophe et médecin célèbre par ses travaux sur l’alchimie, la magie et les sciences occultes1. Celui-ci lui proposa de lui dévoiler sa destinée conjugale par « la pyromantie, l’aéromantie, l’hydromantie, la gyromantie, etc. » : « Ou bien encore « par nécromantie. Je vous ferai soubdain, dit-il, ressusciter quelqu’un par ci-devant mort, comme feit Apollonius de Tyane envers Achilles, comme feit la pythonisse en présence de Saül, lequel nous en dira totage, ne plus ne moins qu’à l’invocation de Erichto, un défunt prédit à

1. Agrippa a défini le rôle de ceux qui s’occupent de la magie, dans son ouvrage De vamtate scicntiarim , caj). de magia naturali. Il dit : « Les mages, ainsi que très diligents enquesteurs de la nature, conduisans et adressans bien à propos les choses qu’elle a préparées, appliquans les actives avec les passives, bien souvent font voir des effets extraordinairement et avant le temps, lesquels le vulgaire juge eslre miracles, combien que ce ne soyent qu’œuvres naturelles, advancées aucunement du temps. » Traduction de Louis de Mayer ne- Turq uet, médecin du roi Henri IV. 1603.

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Pompée tout le progrès et issue de la bataille pliarsalique... »

Panurge refuse toujours, mais il finit par accepter de prendre l’avis d’un théologien, d’un médecin, d’un légiste et d’un philosophe, pour élucider la question. La consultation du médecin Rondibilis, c’est-à-dire de Guillaume Rondelet, l’ancien condisciple de Rabelais à la Faculté de Montpellier, est particulièrement intéressante pour nous, en raison des arguments physiologiques et anatomiques qu’il fait valoir.

Voici donc ce qu’il répond à Panurge au sujet de la question du mariage :

« Vous dites que senty en vain les poignants aiguillons de la sensualité. Je trouve en notre faculté de médicine, et l’avons prins de la résolution des anciens platoniques, que la concupiscence charnelle est réfrénée par cinq moyens :

« Par le vin ; car l’intempérance du vin advient au corps humain refroidissement de sang, résolution des nerfs, dissipation de semence générative, hébétation des sens, perversion des mouvements, qui sont tous impertinences à l’acte de génération. De faict, vous voyez peinct Baechus, dieu des ivrognes, sans barbe et en habit de femme tout efféminé, comme eunuche. Aultrement est du vin prins temperamment. L’antique proverbe nous le désigne auquel est dict : que Venus se morfond sans la compagnie de Cèrès et Baechus. »

Les effets généraux de l’alcoolisme sur le système nerveux sont très justes. Quant aux ellets particuliers sur les fonctions de la génération, il est admis par tous les hygiénistes que l’alcool pris passagèrement en excès excite les désirs vénériens, mais que pris

habituellement il affaiblit les fonctions génératrices. Amyot avait déjà dit que ceux qui boivent beaucoup de vin sont lâches à l’acte cle la génération et ne sèment rien qui vaille et qui soit de bonne trempe pour bien engendrer.

Rondibilis était donc dans le vrai. Examinons les autres moyens proposés par lui à son client :

« Secondement, par certaines drogues ou plantes lesquelles rendent l’homme refroidi, maléficié et impotent à la génération. L'expérience y est en nymphéa heraclia, amérine, saule, chenevé, periclyinenos, tamaris, vitex, mandragore, ciguë, orchis le petit et aultres, lesquelles dedans les corps humains, tant par leurs vertus élémentaires, que par leurs propriétés spécifiques, glacent et mortifient le germe prolifique; ou dissipent les esperits qui le debvoient conduire aux lieux destinés par nature ; ou apilent les voies et conduicts par lesquels povoit estre expulsé. »

Nous ne pouvons discuter la valeur anaphrodisiaque de toutes les herbes citées par Rondibilis. On reconnaît cependant encore cette propriété à Vagnus castus (vitex ou poivre aux moines), à la belladone, à la ciguë, à la digitale, au lupulin du houblon, au nénuphar, au camphre, etc. Quant au chenevé (chenevis), au peryclimenon (chèvre-feuille), au tamarin, au saule; leur action est au moins douteuse. Mais, par cet exemple, il est permis de conclure que les propriétés thérapeutiques des plantes étaient déjà passablement bien connues au xvi6 siècle.

« Tiercement, dist Rondibilis, par labeur assidu, car

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en icellui est faicte si grande dissolution du corps, que le sang qui est par icellui espars pour l’alimentation d’un chascun membre n’ha temps ne loisir ne faculté de rendre celle résudation séminale et superfluité de la tierce concoction. Nature particulièrement se la réserve, comme tiop plus nécessaire à la conservation de son individu, qu’à la multiplication de l’espèce et genre humain. Ainsi est dite Diane chaste, laquelle continuellement travaille à la chasse. Ainsi jadis estoient dicts castres, comme castes, esquels continuellement travailloient les athlètes et souklars. Ainsi escript Hippocrate, lib. de Aere, Aqua et lotis , de quelques peuples de Scythie, lesquels de son temps plus estoient impotents que eunuches à l’esbatement vénérien, parceque continuellement ils étaient à cheval et au travail. Comme au contraire, disent les philosophes, oisiveté estre mère de luxure »

Il n’est pas besoin de longs commentaires pour démontrer que les travaux manuels et encore plus le surmenage physique éloignent les personnes qui s’y adonnent des idées érotiques. Les ouvriers et les paysans sont, comme tout le monde le soit, moins portés à l’amour que les citadins et les oisifs. Et les raisons que donne le médecin du moyen âge sont admises aujourd’hui par tous les physiologistes.

« Quartement, par fervente étude. Car en icelle est faite incrédible resolution des esprits, tellement qu’il n’en reste de quoi porter aux lieux destinés ceste resudation générative, et enfler le nerf caverneux, duquel l’office est hors la projecter, pour la pr opagation d’humaine nature. Qu’ainsi soit, contemplez la forme d’un homme attentif à quelque estude, vous voirez en lui toutes les artères du cerveau bandées, comme la chorde d’une arbaleste, pour lui fournir dextremeut esperits suffisants à emplir les ventricules du sens commun, de l’imagination

et appréhension, de la mémoire et r cordation ; et agilement courir de l’un à l’aultre par les conduicts manifestes en anatomie, sur la fin du rets admirable ', auquel se terminent les artères, lesquelles de la senestre armoire du cœur prendent leur origine, et les esprits vitaux affinent en longs ambages,pour estre faits animaulx. De mode qu’en tel personnage studieux vous voirez suspendues toutes les facultés naturelles, cesser touts sens extérieurs... »

A ces explications physiologiques assez discutables, nous nous contenterons d’ajouter que l’excès des travaux intellectuels, appliqués aux sciences, aux lettres ou aux arts est reconnue comme cause d’affaiblissement de la puissance virile, de l’éloignement des désirs vénériens et enfin de l’impuissance.

« Quintement, par l’acte vénérien. Et suis en ceste opinion que plus aptement ne pourroient les ermites de Thébaïde macérer leurs corps, dompter ceste paillarde sensualité, déprimer la rébellion de la chair, que le faisant vingt-cinq ou trente fois par jour. »

Cela revient à dire qu’une cause certaine d’impuissance consiste dans les excès de l’appareil génital, de quelque nature qu’ils soient; et, à cela, nous ajouterons ce que n’a pas mentionné le médecin de Montpellier, qu’ils entraînent après eux la spermatorrhée, dont on connaît les effets morbides sur l’économie.

Nous ne suivrons pas maître Rondibilis dans ses dissertations sur les imperfections

1. Selon les anciens anatomistes, enlacement de vaisseaux situé près de l’os sphénoïde.

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anatomiques et morales de la femme, qu’il attribue à l’égarement du bon sens ordinaire de Nature, qui a pensé, « en forgeant la femme, plus à la délectation de l’homme et à la perpétuité de l’espèce humaine qu’à la perfection de l’individuale muliébrité. » Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il a parlé avec un grand esprit physiologique, et que le bon Panurge, enchanté de cette savante leçon, n’oublia pas les honoraires : « S’approchant de lui, il lui mist en main, sans mot dire, quatre nobles à la rose, que Rondibilis preint très bien. » C’étaient quatre pièces d’or très fin frappées en 1334 par Edouard III d’Angleterre. Elles portaient d’un côté la figure d’un navire, et de l’autre celle d’une rose, armes des maisons d’Yorck et de Lancastre. La consultation était royalement payée.

En continuant notre étude, nous verrons que Rabelais était un contagioniste très convaincu, mais qu’il ne connaissait d’autre prophylaxie contre les maladies pestilentielles que la fuite du pays contaminé. C’est ce qu’il fait faire à Pantagruel, lorsque celuici était dans une ville « où il se trouvoit fort bien et y eust demouré quelque espace, n’eust été que la peste l’en chassa. » Dans un autre passage, il dit : « La cause de la peste, ha esté pour une puante et infecte exhalaison.» Il faut se rappeler que la peste était pour ainsi dire endémique, à cette époque, et le peuple, sur la parole des prédicateurs, en attribuait la cause à la colère divine. Les routes ôtaient encombrées de pèlerins allant

faire dos vœux et des prières aux chapelles de Saint-Sébastien. Combien de fois Rabelais a-t-il essayé de combattre ces superstitions 1

« Les faux prophètes, leur disait-il, vous annoncent cet abus! ils blasphèment en telle façon les justes et saints de Dieu, qu’ils les font semblables aux diables. Ainsi prêchait un cafard, dans mon pays, que saint Antoine mettait le feu aux jambes, saint Eutrope faisait les hydropiques, saint Gildas les fous, saint Genou les gouttes. Je m’ébahis si notre roi les laisse prêcher par son royaume de tels scandales ; car ils sont plus à punir que ceux qui, par magie ou autrement, auraient mis la peste dans le pays. La peste ne tue que les corps ; mais de tels imposteurs empoisonnent les âmes. »

Il fallait un certain courage pour tenir de tels propos au xvie siècle, en face des bûchers de l’Inquisition. Ce courage, Rabelais ne le prenait ni dans ses doctrines philosophiques, ni dans ses idées religieuses : il lui était inspiré par ses convictions scientifiques dont le saint office n’osa pas lui demander la rétractation, comme il le fit à Galilée. Car les papimanes de toutes les époques ont toujours évité d’entrer en lutte ouverte avec la science médicale. Et c’est le cas ici de rappeler la devise que Rabelais avait inscrite dans son cœur comme à la première page de tous ses livres : à François Rabelais médecin et à ses amis. Il était fier de son titre, et il considérait l’exercice de la médecine. — un ancien normalien, l’a écrit, lui qui n’appartient pas à la confrérie médicale, — comme une sorte de magistrature et de sacerdoce; mais il demandait aussi, comme première

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condition pour guérir, que le cœur de celui qui l’exerce soit sain.

C’était pour les malades, dont le sort le préoccupait constamment, qu’il avait composé son livre. Il voulait rendre le calme à leurs sens, par la révélation du grand spectacle du monde. Et on peut dire qu’il eut pour but d’inspirer aux hommes l’amour de l’humanité, n’ambitionnant lui-même d’autre rôle que celui de panser les souffreteux, les infortunés, les malades du corps et de l’esprit.

La mâle indépendance de son caractère s’attaquait par contre à toutes les oppressions, aussi bien à celles des princes de la science qu’à celles des princes de l’Eglise. Il refusait de se soumettre aveuglément à l’autorité des maîtres ; il se réservait de discuter librement leurs doctrines : « Hippocrate, Galien, Aristote, disait-il, aussi grands qu’ils aient été, n’ont pu tout observer. Il faut à la science le travail successif des générations ; et ce qu’elle a de mystérieux dans sa grandeur, c’est que plus nous saurons, plus nous verrons se présenter à nous de nouveaux problèmes à résoudre. La science comme la nature est infinie. » Ce fier langage étonnait profondément les esprits, et ameutait contre son auteur cette môme tourbe pontifiante et servile, qui rôdait déjà dans les antichambres des châteaux , qu’on voit aujourd’hui circuler en file indienne dans les couloirs des académies, des facultés, des ministères... et des chancelleries. Pour les nouveaux comme pour les anciens, c’est

toujours le môme mot de passe : Magister dixit. Cela ne change jamais.

Pendant qu’il professait à Lyon, Rabelais faisait son cours d’anatomie avec une telle éloquence, écrit Eugène Noël, il y montrait si bien comment l’homme, construit d’une si savante et si précieuse architecture, est un être de prédilection, que la foule accourait pour l’entendre. Dolet suivait ses leçons. Rabelais, un jour, disserta sur un pendu avec tant de chaleur d’âme, il montra si nettement sur ce cadavre le miracle de notre nature, que Dolet s’écria, en sortant, qu’il enviait le sort du pendu, lequel venait d’être l’occasion d’un discours si divin.

Quelques passages de cette leçon célèbre se retrouvent dans Pantagruel ; on voit qu’il enseignait, outre la grandeur de la création, le respect de la vie et combien le sang doit être sacré.

« Un seul labeur peine ce monde, disait-il, c’est forger sang continuellement. En ce travail, chaque membre a son office propre. La matière est fournie par la nature entière ; c’est le pain, c’est le vin, ce sont les aliments de toute espèce. Pour les trouver et préparer, les mains travaillent, les pieds cheminent et portent toute la machine ; les yeux conduisent, la langue goûte, les dents mâchent, l’estomac reçoit et digère. »

Ici le professeur décrit la formation du sang et le rôle que joue chacun de nos organes, puis il ajoute :

« Quelle joie parmi ces officiers, quand, après tant de travaux, de soins, de dépenses, ils voient ce ruisseau d’or ! Chaque membre se sépare et s’évertue de nouveau

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à purifier, à épurer ce trésor. Le cœur, par ses mouvements diastolique et systolique, le subtilise et enflamme, tellement que, par le ventricule droit, il le met à perfection, et, par les veines, l’envoie à tous les membres.... L’harmonie des cieux n’est pas plus grande que celle du corps de l’homme. Ou se perd, on s’égare, quand on entre au profond abîme de ce microcosme. Croyez qu’il y a là quelque chose de divin ; ce petit monde est si bon, que, cette alimentation achevée, il pense déjà à ceux qui ne sont pas encore nés. »

Cet aperçu des doctrines médicales et philosophiques de Rabelais répond victorieusement à l’accusation de scepticisme si souvent formulée contre lui. C’est là qu’on peut constater qu’il y avait deux hommes dans le célèbre écrivain du xvie siècle : le savant qui parlait aux lettrés, et le philosophe populaire qui s’adressait aux déshérités de la fortune et de la science. C’est pour ceux-ci qu’il réclamait du pouvoir séculier le droit aux satisfactions matérielles de la vie, et au pape d’être relevé de ses vœux pour se faire leur infirmier. Il était vraiment l’incarnation de la philanthropie, et c’est par là surtout qu’il a honoré la profession médicale.

C’est encore pour les pauvres, pour les indigents, qu’il souhaitait d’être V arcliitriclin joyeux des pantagruelistes. C’est à eux qu’il disait : « Beuvez, ô mes amis, sempiternellement, à tire-larigot. Je serai en cette beuverie seigneuriale votre échanson, je dis infatigable ; et ne craignez que le vin faille, comme aux noces de Cana ; autant que vous en tirerez par la dille, autant en entonnerayje par le bondon • ainsi demourera le tonneau

inoxpuisible ; il a source vive et veine perpétuelle. »

Les souvenirs de sa jeunesse, vécue calme et heureuse, dans la salle du cabaret de la Lamproie, au milieu des braves beuvans et gaudissans , autour des cruches pleines de purée septembrale, furent toujours présents à son esprit, et eurent une grande influence sur ses idées de penseur et de philosophe. Il se rappelait les gais propos des vignerons qu’il avait entendus sous la tonnelle de son clos de la Devinière, et les refrains chantés en chœur qui « mouillaient leurs ailes », dans le divin piot. C’est là qu’était le bonheur pour maître François, et il ne pouvait jeter un regard vers le passé, sans être envahi par un vague et indéfinissable sentiment de poésie. Il disait alors :

0 bouteille !

Pleine toute De mystères, D’une oreille Je t’écoute.

Jamais il n’y avait dans son cœur ni fiel, ni tristesse. Il rêvait l’âge d’or, la fraternité universelle, la joie pendant la durée de notre exil sur la terre.

C’est au bon vin de France qu’il faut demander cette analgésie morale, qui chasse les passions et les soucis qu’engendre la sotte ambition du monde. A la tête d’un César il préférait la physionomie d’un brave ivrogne

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dont le nez semble « la fleute' d’un alambic, tout diapré*, tout étincelé de bubelettes \ pullulant, purpuré, à pompettes *, tout esmaillé, tout boutonné, et brodé de gueules. Et tel avez vu le chanoine Panzoult, et Piedebois, médecin d’Angers : de laquelle race peu furent qui aimassent la ptisane, mais touts furent amateurs de purée septembrale. »

Rabelais n’ignorait pas que ces « beuveurs » auraient un jour la goutte, et il n’oubliait pas de mentionner le pronostic des médecins sur le vorace Gargantua : « il sera toute sa vie subject à la gravelle. » Mais, qu’importe la gravelle, la goutte et la couperose nasale, auprès des chaudes consolations que donne à l’homme le petit vin pineau ; celui-ci rougit son sang et le console des amertumes de la vie, il lui fait oublier les injustices des uns, l’ingratitude des autres, ses misères, ses soucis, ses appréhensions. Le buveur est un sage, Horace l’a dit ou a dû le dire. Et Rabelais, qui avait lu le maître de la poésie latine, avait inscrit au frontispice de son temple ces deux mots :

Hic bibitur.

C’est ici que l’on boit,... « cette nectcirique; délitieuse, prétieuse, céleste, joyeuse, dêïjlque liqueur. »

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