ENCHAINEMENT DES INFLUENCES
Création et destruction, vie et mort, ces deux puissances se balancent toujours. Vous vivez, dites-vous, dans un monde qui finit ; les institutions sont chancelantes, la ruine vous environne ; on se plaint amèrement et Ton accuse le ciel ; oh ignore que, dans les entrailles même de cette société ftiorte, la moitié d'une société nouvelle s'est mystérieusement préparée ; la société nouvelle vâ briser son enveloppe, elle apparaîtra complète, au moment où vous croirez qu'un anéantissement irrésistible semblera engloutir les nations.
Les vieilles idées sont décrépites, ou plutôt ce ne sont 4^e des formes, des mensonges, des fantômes. Soufflez sur les cendres : vous trouverez là des idées vierges, pleines* de flammes et d'avenir. Notre monde est, une étemelle renaissance, où la mort travaille au tissu de la vie, comme la vie y travaille aux œuvres de la mort. Là pensée incessante se renouvelle sans s'arrêter, et renaît sous des formes inouïes que personne ne pouvait prévoir. Au seizième siècle, la féodalité se débat dftns les convulsions de la Ligue ; rhymne de mort est chanté; mais il se mêle à l'hymne de naissance ; le berceau de Louis XIV est là.
Parlons d'une chufte plus haute et d'un tombeau plus tragique.- Rome expie par une agonie lente son injustice envers les nations. Ce linceul dans lequel elle se couche sert de langes funèbres à une autre civilisation plus fertile ; la civilisation chrétienne a germé dans les débris de la civilisation romaine, tombée en pourriture. Pendant la décadence d'un état social, toujours des influences secrètes, empruntées à des peuples nouveaux, oi^anisent la mystérieuse création d'une société nouvelle prête à éclore :
ces influences, ou, si vous voulez, ces filaments organiques, se développent et se coordonnent à Tépoque précise où Ton a besoin d'eux, où chacun regarde autour de soi pour voir si la société est dissoute. Lorsque, des profondeuf*s du sanctuaire, on entend des voix lugubres s'écrier :
— Les dieux s'en vont !
D'autres voix partent du point opposé de l'horizon : — Les dievx renaissent/
Quelle a été dans ce grand travail la part spéciale des littératures ; comment s'y sont-elles mêlées, pour l'activer, le contrarier ou l'exprimer?
Il faut bien en convenir ; les Dante et les Molière, les Caldéron et les Shakspeare furent aussi utiles, aussi actifs, que. les hommes politiques et les controversistes religieux. Shakspeare ou Walter Scott, Voltaire ou Sterne ont éveillé autant de pensées, avivé autant d'esprits que Mélanchthon et Zwingle. Il n'y a pasjusqu'aux intelligences frivoles qui n'aient coopéré à l'œuvre universelle ; tout compte dans la vie des peuples. Le salon de Ninon de Lenclos était l'antichambre du dix-huitième siècle ; Chapelle précédait Voltaire ; et les questions de la grâce efficace, en bou* levant l'idée de liberté humaine, firent incliner le catholicisme vers un calvinisme mitigé.
Ainsi se perpétuent et s'enchaînent ces influence intellectuelles dont la vitalité, je le répète, est le sonh verain prodige. Dans l'histoire des peuples nouveaux, il y a des noms qui retentissent toujours à l'oreille, et dont le son prolongé ne cesse point , de . se faire entendre. Saint Bernard a vécu plus de quatre siè* clés; deux controversistes du seizième siècle, deux commentateurs, Luther et Calvin, vivent encoire.