‹ Le moyen ageChapitre 15 sur 49 · VOYAGES D'UNE FABLE · texte numérisé non relu

VOYAGES D'UNE FABLE

un paysan marié. Le paysan était vieux, la femme jeune; un galant se présenta, fut bien accueilli, et lui persuada de le suivre, d'abandonner le vieux mari, et de courir fortune sous la conduite de l'amour. Elle saisit l'occasion favorable, lie en paquet tout ce qu'elle possède, et, pendant que le villageois s'occupe des soins du labourage, elle quitte la maison. Tous deux font voyage ensemble et atteignent les bords d'une rivière. Gomment la passer? Le paquet dont ils sont chargés les embarrasse. On délibère ; l'amant propose de traverser seul et à la nage les eaux du fleuve qui les arrête, de transporter ainsi sur l'autre rive les objets que la femme a enlevés et de revenir prendre sa maîtresse pour l'aider à passer le fleuve à son tour. Elle y consent; il s'élance dans la rivière, la traverse et s'enfuit emportant la propriété dérobée. La pauvre femme reste seule sur la rive et pousse des cris plaintifs ; elle s'assied, se repent et pleure.

Alors un bruit se fait entendre ; un chakal, portant un morceau de viande dans sa gueule, suit le bord du même fleuve. Il s'arrête, voit un poisson qui se joue dans l'onde transparente, lâche sa première proie pour en saisir une nouvelle, essaye inutilement de s'emparer du poisson qui lui échappe^^ et laisse un milan, qui planait dans les airs, lui ravir le morceau de viande qui flotte sur l'eau. La femme abandonnée ayu cette scène ; malgré sa douleur elle ne peut s'empêcher d'en rire : le chakal irrité se tourne vers elle :

« Vous qui vous moquez de ce que jai fait, lui dit-il, « vous êtes aussi folle que moi ; vous voilà seule, nue « et désolée au bord de ce fleuve que vous ne pou- « vez traverser. Vous n'avez plus de mari, et vous

« n'avez pas d'amant. Pour moi, je n'ai plus ni la « viande ni le poisson. »

Cette jolie invention se trouvait dans le livre sanskrit, intitulé : Pantcha-Tanfra, ou les Cinq Sections ; elle faisait partie de la section consacrée owx biens que r homme perd {Labhda-Pranasana), et raillait, d'une manière aussi ingénieuse que dramatique, la folie qui sacrifie le certain pour l'incertain, l'avenir au présent, le bonheur au plaisir.

Telle est la fortune faite par cette antique conquête de la sagesse humaine. On retrouve d*abord cette fable chez l'Arabe Lockman, dont la date est peu sûre et l'antiquité contestée. I<îi, plus de femme infidèle, plus d'amant voleur; le chien et le milan restent seuls en scène, et font tous les frais du drame. Le chien mal avisé veut courir après deux proies différentes ; il perd son morceau de viande, ne se rend pas maître du poisson qu'il convoite, et abandonne son déjeuner au milan, qui profite de la sottise. Le fabuliste arabe offre le fragment détaché, le débris traditionnel de la leçon hindoustanique. Un autre Persan, soit qu'il ait devancé ou suivi Lockman, altère ingénieusement la même histoire : ce n'est plus un poisson que le chien aperçoit dans le miroir du fleuve, il y voit l'ombre même du déjeuner suspende à son cou. 11 lâche sa proie, veut saisir l'ombre, et perd l'une et l'autre. « N'agissez pas comme lui, dit le sententieux auteur de Kalila et Dimna^ ne renoncez pas à ce qui est réel pour chercher ce qui est chimérique! »

Cette rédaction nouvelle et spirituelle, qui a germé dans un cerveau indien ou persan, se présente encore dans un livre dont le type est sanskrit {Sendabad).

VOTAGBS D'UNE FABLE. 4!

Une imitation arabe, une traduction hébraïque, un rifaccimento grec (Suntipas) de cet original indien sont parvenus jusqu'à nous ; ils nous montrent le même apologue, la proie délaissée pour Tombre ; vérité saisissante qui a paru plaire à toutes les nations. Une fois admise dans le trésor des traditions populaires, elle produit mille rejetons. Ésope la résume avec sa brièveté ordinaire ; Phèdre la réduit en vers élégants et peu naïfs ; le moine Gabrias, Romulus, Nilantius, Galfred, Faërnela recueillirent en Taltérant selon les mœurs de leur pays, les habitudes de leurs couvents et la portée de leurs esprits. Les Minnesingers allemands s'en emparent ; Accio-Zuccho, Tuppo, Verdizetti lui prêtent quelques parures italiennes; Marie de France, spirituelle Normande, répète aux barons anglais cette fable qu'elle développe en vers gracieux ; un cénobite français la place dans sa Mer des histoires ; elle séduit Alciat, Guillaume Gorrozet,. Guillaume Haudens, fabuliste qui n'est pas sans niérite ; Vincent de Bauvais en fait un sermon, et le bon Thomas Morus ne perd pas cette occasion de moraliser. Elle tombe ainsi aux mains de Benserade et de Le noble, qui la gâtent. Longtemps avant eux, deux poètes inconnus, Ysopet-Avionnet et Ysopetll, noms arbitraires qui descendent d'Aviénus et d'Ésope, avaient introduit parmi nous ce récit ; ils en connaissaient le prix et en comprenaient bien le sens.

Qui tout convoite doit tout perdre,

dit le premier de ces poètes, dans un vers digne da la Fontaine.

Par ce conte pouvez entendre Qu'au certain se fait lH)n tenir.

Qui fait deux choses tout ensemble, Ne les fait pas bien, ce me semble.

Le second- de ces poètes oubliés et anonymes (Ysopet II) s'exprime ainsi :

Un chien fut, qui passait Un fleuve ; et si (alors) portait Un quartier de mouton.

En Yyave (l'eau) il se mirait ; Son ombre ressemblait Un chien de sa façon.

La chair il veut tollir (enlever) Que il voit resplendir.

Si (alors) a sa gueule ouverte (il ouvre la gueule) Le chair (viande) si H chat (en est tombée) Dolent (triste) fut de sa perte.

' Assez de cAair (viande) avait,

Et l'autrui (celle d'autrui) convoitait, .

Dont il perdit sa proie.

Qui autressi (ainsi) ferait

S*ainsi (si de même) ren avenait (il lui arrivait)

Chacun en aurait joye.

La fable primitive s'est dépouillée de ses couleurs pour se réduire à la moralité nue. En voyageant vers le Nord, le conte romanesque, allégorique, sentimental, s'est transformé. Femme abandonnée, amant voleur, chakal plein de convoitises, double leçon donnée à l'amour et à l'ambition ; le paysage indien, les bords du fleuve et le milan dévastateur et habile qui se contente de saisir sa proie ; — toute cette heureuse invention s'est desséchée et flétrie, pour n'être plus qu'un axiome de morale pratique. La poésie s'est évaporée, le sens moral reste seul.

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