LA FONTAINE
§vn.
La Fontaine. — Ce qu'il a fait des fables antiques. — L'originalité
dans Timitation.
Alors un génie naïf et rêveur s'empare de l'axiome et le répète en quelques vers dignes d'un philosophe et d'un enfant :
Chacun se trompe ici-bas :
On voit courir après l'ombre
Tant de fous qu'on n'en sait pas
La plupart du temps le nombre.
Au chien dont parle Ésope, il faut les renvoyer. Ce chien voyant sa proie, en l'eau représentée, La quitta pour l'image et pensa se noyer :
La rivière devint tout à coup agitée;
A toute peine il regagna les bords,
Et n'eut ni l'ombre ni le corps.
C'est le dernier résumé de cette sagesse, remaniée par douze siècles et cent peuples.
Donner les annales de cette longue élaboration intellectuelle, ce serait écrire l'histoire de l'humanité elle-même, dans sa partie la plus intime, la plus cachée et la plus vivante. C'est assurément quelque chose de plus profond que l'histoire des guerres et celle des traités de paix. On ne peut la comprendre sans étudier les récits qui ont fait le délassement de tous les peuples, et que les peuples se sont transmis, comme un jouet et un héritage. Des emprunts d'une aussi mince valeur apparente ne se déguisent pas ; ces fables deviennent des documents d'histoire; ils éclairent ce qu'il y a de plus ignoré dans les an-
nales du monde, Tinfluence des races sur les races, réducation de l'Occident par TOrient et les phases de cet enseignement mutuel que nous subissons, que nous exerçons et que nous continuons à notre insu.
Les esprits les plus naïfs et les plus originaux subissent cette nécessité ; la Fontaine en est la preuve.
Je ne trouve pas, dans l'Europe moderne, un homme de génie plus original que notre la Fontaine. Railleur sans ironie, doux sans fadeur, passionné sans emportement, raisonneur sans pédantisme, tendre sans faiblesse, il porte dans les sentiments de son âme, dans les opérations de son esprit, je ne sais quelle modération insouciante et gaie, bienveillante et narquoise, sage et enfantine, dont le fond est tout français.
Cette qualité autochthone de son génie n'a pas échappé aux étrangers, qui l'estiment singulièrement et le placent au-dessus de Boileau, même du grand Molière. Cette sève naturelle et vive qui s'épanche en rameaux féconds; cette sincérité d'un esprit qui ne veut redire que ses sensations propres et cède toujours à un mouvement instinctif; cette indépendance d^un style que nulle doctrine ne rend esclave et qui ne veut se priver d'aucune ressource antique ou moderne, ont séduit Lessing, Bolingbroke, Gœthe, et> dans ces derniers temps, un écrivain peu connu,. Walter Savage Landor, excellent critique.
En général, ce que le tribunal littéraire de TEurope nous reproche, c'est de manquer de liberté et de sacrifier trop, à de certaines convenances sans valeur, l'originalité propre, l'inspiration secrète, la
ORIGINALITÉ DE LA FONTAINE. 4î>
puissance de Tâme, la force de la pensée. Cette accusation, intentée avec justice contre Fontenelle, Boileau, la Motte et la Harpe, n'a pu atteindre }a Fontaine. On ne peut pas môme lui demander compte, comme au grand Corneille, de ses emprunts faits à FEspagne; ou, comme à Voltaire, de ses captures sur r Angleterre philosophique. Cependant il a recueilli mille traditions conteuses, mille apologues remarquables ou intéressants ; il a consulté Bidpay, Esope> Gabrias, les misionnaires, les voyageurs, TArioste, Paërne, le Gesta Romanorum^ les fabliaux, le théâtre espagnol, même les ascétiques. S*il a formé sa gerbe immortelle des épis glanés dans toutes les moissons du Nord et du Midi, cet homme, qui a emprunté à tout le monde, ne doit rien à personne.
L'originalité du génie est le fond du génie et naît de l'originalité du caractère : celui de la Fontaine se composait d'une sensualité enfantine, corrigée par un doux mélange de platonisme et de tendresse de cœur. Une âme charmante s'est exhalée dans un style délicieux et nouveau. Nonchalant par l'esprit, passionné par le cœur, on sent dans ses vers de la moquerie et de la naïveté, de la sensibilité et de la volupté; le goût delà philosophie pratique, prôchée par Molière et Gassendi, se mêle d'une saveur héroïque, grandiose, môme élégiaque. La combinaison de ces éléments produit cette douce et vive flamme de sa poésie, dont l'ardeur est une caresse. Cette nature exquise non-seulement de l'intelligence, mais de • l'être moral, l'élève si haut qu'elle le rend difficile à juger. Cervantes avait quelque chose de cela. On s'étonne, au milieu du récit le plus simple, de voir s'entr'ouvrir l'âme de la Fontaine, par exemple dans
cette fable héroïque et enfantine où il parle avec un enthousiasme ingénu
. ..d'une âme espagnole Plus grande encore que folle I
L'étude des hommes de génie et de leurs œuvres présente donc deux problèmes et se partage en deux études difTérentes. 11 s'agit de savoir, d'une part, comment se sont formées les idées que l'écrivain supérieur travaille et livre à la circulation ; d'où lui viennent les matériaux qu'il exploite ; — puis de quelle nature est la flamme même de ce génie qui reçoit, transforme, jette dans un nouveau moule et frappe d'irpmortalité, les idées reçues et transmises. La première de ces études appartient à l'histoire de la civilisation, la seconde est un travail d'analyse psychologique. On n'a encore ni reconnu les limites de l'une et de l'autre, ni approfondi le mystère de leur fusion. Ceux-ci croient que l'homme de génie invente, à l'instar de Dieu ; ils ont foi dans ce qu'ils appellent l'invention, chimérique puissance. Virgile, Molière, Dante, Shakspeare, la Fontaine, Corneille n'ont rien inventé. D'autres, qui remontent aux sources, trouvent Homère dans Virgile; Scarrdn, Plante et Grazzini dans Molière ; les Hecatomythi dans Shakspeare, le Pantcha-Tantra dans la Fontaine, et toute l'Espagne dans Corneille ; ils en déduisent une théorie de plagiat perpétuel, favorable aux médiocrités. C'est une double erreur.
L'histoire intellectuelle du monde ofTre une double et perpétuelle action : — celle du genre humain, qui pense, médite, observe, agit, et celle des hommes supérieurs qui vont chercher l'or brut dans la mine,