‹ Le moyen ageChapitre 2 sur 49 · DU BUT QUE L'AUTEUR S'EST PROPOSÉ DANS CES ÉTUDES · texte numérisé non relu

DU BUT QUE L'AUTEUR S'EST PROPOSÉ DANS CES ÉTUDES

Fécondité et filiation des idées. — Misère du génie, — Destinées diverses des grands écrivains et de leurs œuvres. — Cervantes en prison. •— William Shakspeare à Londres.

Vers la fin du seizième siècle, il y avait dans un pauvre village d'Espagne un homme inconnu qui gémissait au fond d'une prison. Il était manchot et couvert de blessures. Il avait servi sur mer et sur terre, et approchait de sa soixantième année : je ne sais quelle tracasserie judiciaire, suscitée par les alcades du village, l'avait jeté dans ce cachot sans gloire, où personne ne le soupçonnait, où sa pauvreté le retint assez longtemps. On lui permettait d'écrire, et il composa un roman pour s'amuser.

Cet auteur, assez méprisé alors, qui vivait dans une grande misère, et que ses nobles protecteurs, l'archevêque de Tolède et le comte de Lemos, empêchaient tout au plus de périr de faim, s'ap-

pelle Michel Cervantes Saavedra. Créateur de Dom Quichotte, il a vécu obscur, et il meurt obscur. Je traverse la mer; j'aborde en Angleterre à la même époque.

Dans un des faubourgs de LoBdres^ voici une petite Qiaison dont un homme modeste occupe un seul étage, ou plutôt une chambre (I). Il est doux, mélancolique, de mœurs faciles et timides; quand ses occupations ordinaires lui en laissent le temps, il fait des sonnets à la manière de Pétrarque, pour sa consolation et son plaisir. Une inspiration triste et tendre le domine. 11 ne prend aucun parti dans les agitations politiques de l'Angleterre. Les puritains ont levé la tête, et il n'est pas puritain; les catholiques se révoltent, et il n'est pas catholique. Dans ses sonnets, ses œuvres de prédilection, il s'occupe surtout de s'interroger, de s'observer, de se blâmer. Il a des amours que sa raison désapprouve, et dont il ne peut se détacher. Le sort l'a fait pauvre, et il est devenu acteur ; métier dédaigné à cette époque. Ce métier l'afftige horriblement. Il se plaint, il souffre ; l'automne de sa vie commence et il est mécontent de lui-même. « Sa vie, dit-il, ne lui offre qu^mi tas de cendres; son âme s'est consumée elle-même, et il vient s'asseoir tristement près de ce foyer éteint, qu'il contemple d'un œil plein de larmes. » Toutes ces méditations sont consignées dans les sonnets dont je viens de parler, sonnets qui furent imprimés en 1569. Ce sont les révélations intérieures, les confessions du doux Shakspeare {sveet Shakspeare), comiae disaient ses amis. — \U n'avaient guère deviné sob génie ; ils l'estimaient

. (1) Shak^eare and hi» Tlam. by limitai Drake, etc.

DESTINÉE DBS ÉCRIVAINS. 5

surtout pour raménité du caractère et la grâce élégiaque de ses vers d^amour.

11 avait peu d'instruction scolastique.H fallait vùnre 7 on vendait autour de lui de petits romans et des diro^ niques, à six pence le volume, la plupart traduits on imités de l'italien. Il s'en empare et en fait des drames. Le drame était alors ce que le journal est au dixneuvième siècle, la ressource des talents sans fortune. Ces drames passent dans la foule des drames; on ne les trouve ni supérieurs ni détestables; on dé^ cerne une honnête médix>CFité à Shakspeare. On lui préfère le puissant Ghapman et le brûlant Marlowe ; on ne songe pas même à le comparer avec le célèbre Lilly ; c'étaient les grands hommes à la mode ; toutety les époques ont eu leurs grands hommes. Cent cinquante ans aprèsleur décès, les curieux en littérature^ les resurrection-men, vont déterrer ces gloires dans le cimetière des bibliothèques. Ghapm^m et Marlowe ^sans compter Lilly et Webster) prenaient doxie le pas sur William Shakspeare.

Quand il eut fait représenter une trentaine de drames, construits avec des chroniques nationales, ballades, contes, romans populaires, ou même avec de vieux drames recrépis et arrangés, il ne prit pas le soin de publier une édition complète de ses œuvres,. ' — Gomme il avait épargné un peu d'argent, il s'en alla paisiblement dans son village natal tendre la main à ses vieux amis et voisins du village, où il mourut paisible et ignoré.

Une fois Cervantes et Shakspeare morts, la scène change. On traduit Don Quichotte dans toutes les^ langues; Don Quichotte devient type. Cervantes, que ses contemporains, daas leurs pamphets, traitaient de

manchot, de vieux soudard, de bavard hargneux, occupe le trône littéraire de son pays. .La philosophie pratique de Sancho s'accrédite en Europe ; on reconnaît, dans le personnage du chevalier de la Triste-Figure, ridéalisme expirant, la chevalerie mourante. L'immortelle épitaphe de la chevalerie, c'est le roman du manchot, qui l'a écrit dans une cave d'un petit village inconnu.

Assurément, l'influence de Cervantes, sa pensée caustique et ingénue, se sont propagées dans l'Europe moderne, on retrouve le sillon et la trace de cette pensée chez Voltaire, Swift et le Sage. La destinée de Shakspeare est plus extraordinaire encore. Michel Cervantes croyait à son génie et avait foi en lui-même ; William Shakspeare, fort indifférent à ce sujet, a produit, après sa mort, deux écoles et deux littératures.

Dans son testament il parlait de sa fille, de sa femme, d'un ou deux compagnons de plaisir et de peine, — et ne parlait ni de sa renommée ni de ses œuvres.

Il meurt; le dix-septième siècle commence, la pensée religieuse mariée à la pensée politique saisit l'Angleterre avec une telle violence, elle l'embrasse d'une étreinte si rude, que le théâtre anglais meurt étouffé (1). Personne ne se rappelle plus le nom de Shakspeare, deux hommes exceptés, Milton et Charles I*'. Ces esprits adverses, tous deux élevés et tendres, conservent le culte de leur doux Shakspeare, En France, en Italie, en Espagne, nul érudit du dixseptième siècle n'a entendu parler de ce nom obscur^,

(1) V. Shakspeare, directeur de théâtre.

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