FILIATION DES IDÉES
pas même Baillet ni Tiraboschi, hommes dont la mémoire ne laissait pas échapper une date ou un nom propre. Charles II vient reprendre possession du trône anglais, que Gromwell avait occupé. Avec Charles II, l'imitation française envahit la littérature anglaise ; Shakspeare est enfin jugé, mais sévèrement; on lui reconnaît des beautés antiques et barbares. Ce que Ton aime par-dessus tout, c'est la tragédie de Dryden, ampoulée et factice, un roman de la Calprenèdê mis en dialogue.
Ainsi la justice, assez prompte à venir pour Cervantes, est lente pour Shakspeare. Comme il a plus d'obstacles à vaincre, sa conquête sera plus belle ; il s'agit de conquérir le Nord tout entier.
La révulsion se fait au milieu du dix-huitième siècle : Shakspeare se relève alors de la manière la plus inattendue ; il a pour résurrecteurs Pope le satirique, le classique Johnson et Voltaire lui-même. Le génie puritain s'est afTaibli lentement dans la Grande-Bretagne, qui commence à se dégoûter du fanatisme sombre des uns, des idéalités romanesques des autres, et surtout de la lourde parodie française des Rochester et des Waller; l'impartialité lumineuse de Shakspeare se fait jour. On y est préparé ; on se plaît ù trouver dans son monde théâtral le monde réel avec ses nuances, ses personnages, ses variétés de forme et de couleur. Un siècle et demi, voilà ce qu'a demandé de temps l'éducation des intelligences. Alors on se met à lui payer en gloire et en idolâtrie les arrérages de son obscurité ; son influence grandit, s'étend, pénètre en France. L'homme de génie est proclamé surtout par ceux qui ne le comprennent pas. Le pauvre et modeste acteur conquiert, cent ciû-
fcante ans après sa mort, une gloire postlmme et iBalteodae. Une nouvelle littérature, celle de TAllemagne, est fondée exclusivement sur Tétude de Shakspeare ; à loi se rapportent, comme à leur modèle et i leur KesBL, et Gœthe, et Schiller, et l^leland, et même les philosophes nouveaux de la Germaoie. Us retrouvent en lui la sève primitive du génie ieutonique, Finspiration septentrionale dans sa pureté, la profondeur et le sang-froid de Fobservation, la haute impartialité, mêlée à une connaksance des hommes, du monde, des passions, que personne n'a possédée au même point. Toutes les études poétiques de nos Toisins allemands se dirigent vers Shakspeare; les irius grands de leurs poètes ne font que le traduire ou rimiter; c'est la source universelle, l'Homère de la Germanie moderne.
I^s influences qu'il répand ne s'arrêtent pas là. Ce génie septentrional et inexorable pénètre en Italie et eu Espagne, il iui^ire Rossini et devient populaire (dans le monde civilisé. L'Angleterre lui décerne un culte, enfin la plus belle création de Shakspeare dans les temps modernes, c'est Walter Scott, lequel aperi^ini le monde exactement du même point de yne que le contemporain d'Elisabeth.
Deux siècles ont donc été nécessaires au développement d'une seule influence.
(t 11 y a, dit saint Chrysostome, des idées qui germent dans un siècle et qui s'épanouissent dans un autre siècle. Le germe chrétien était dans la Bible; C*est dans l'Évangile qu'il a fleuri. »
Voilii toute la pensée de ces études, qui ont été celles de ma vie, et que j'essaye de recueillir ici, tout incomplètes qu'elles sont. Je me suis laissé séduire
par ce beau spectacle : — Finfluence lointaine de l'intelligence sur les intelligences ; le magnétisme de la pensée sur la pensée ; la force de fécondité qui est en elle, et qui, du sein d'une vie obscure, jaillit pour conquérir des peuples éloignés ou des siicles futurs. Cette force éternellement active de la pensée humaine brave les temps et les distances, et résiste à la force brutale. A travers tous les obstacles, elle éclate; en vain, la féodalité étend son réseau de fer; au huitième et au neuvième siècle, les cottes de mailles se heurtent, les masses d'acier brisent les crânes des combattants ; et l'activité de la pensée ne cesse pas plus que les sympathies humaines n'interrompent leur œuvre éternelle et génératrice.
Comment les nations ont agi les unes sur les autres. «-Part d'action exercée par chacune d'elles sur la civilisation littéraire* — La France. — L'Italie. — L'Espagne. — L'Angleterre. — L'Allemagne. — Double action et situation centrale de lai France.
Les influences intellectuelles sont constantes h travers l'histoire. — L'Italie modifie la France, et la France l'Espagne ; l'action est incessante comme la réaction ; nulle époque, si barbare ou si malheureuse qu'elle soit, qui ne concoure à cet immense travail.
Cette étude est grande et pleine d'attrait. On a trop souvent analysé les livres, c'est-à-dire la phrase et la diction, et l'on n'a pas assez étudié l'âme des livres. Us possèdent cependant leur âme ; c'est elle qui frappe la nôtre ; c'est par elle que s'opère la merveille
de communication électrique qui renouvelle les sociétés en fécondant les esprits. Par cette vie secrète, Bayle le protestant touche à Montaigne le catholique; le gibelin Dante, aux servants d'amours provençaux ; Molière donne la main à Térence, toutes les intelligences sont enchaînées dans une parenté étroite et dans une miraculeuse harmonie. C'est aussi par cette magie que chaque nation, ayant pour guides ses propres grands hommes, agit sur les nations et les générations.
Au lieu d'admirer seulement les écrivains comme régulateurs du style et dictateurs de la phrase, c'est comme propagateurs de la civilisation universelle et particulière qu'il faut étudier ces hommes bien dotés, qui ont reçu le pouvoir d'éveiller plus de sympathies et de dominer tout ce qui les approche. Il serait curieux de connaître la part qui leur fut assignée, ce qu'ils tenaient de leurs prédécesseurs, ce qu'ils ont livré à leurs héritiers ; de calculer Faction de la pensée sur la pensée, la manière dont les peuples se sont modifiés mutuellement, ce que chacun d'eux a donné ou reçu, l'altération des nationalités par l'effet de cet échange ; — comment le génie septentrional, longtemps isolé, s'est laissé enfin pénétrer parle génie du Midi; quelle a été la puissance magnétique de la France sur l'Angleterre, et de l'Angleterre sur la France ; comment chaque membre du corps européen a subi l'action des autres et les a dominés à son tour; l'influence spéciale de l'Allemagne théologique, de l'Italie artiste, de la France active, de l'Espagne catholique, de l'Angleterre protestante ; comment l'ardeur du Midi a réchauffé l'analyse profonde de Shakspeare, et comment le génie romain et celui de
GARACTtRB DE U FRANCE. il
ritalie ont embelli et orné le calvinisme de Milton : — enfin, attractions, sympathies, répulsions, constante relation de toutes ces pensées vivantes ; influences acceptées comme des plaisirs, et renvoyées comme pouvoirs. C'est l'histoire intime du genre humain ; c'est le drame de la littérature.
L'échange des sensations intellectuelles entre toutes les nations de l'Europe offrait donc un objet digne des plus longs travaux, et méritait d'occuper une vie. Mais le plan à tracer et la route à suivre offraient des difficultés et des obstacles.
Fallait-il, comme Quadrio ou Schlegel, embrasser d'un vague coup d'oeil l'ensemble de toutes les littératures ; ou, comme Warton, consacrer sa vie à la vingtième partie d'une seule histoire littéraire ?
Il m'a semblé qu'en portant tour à tour sur certains points précis et divers une observation attentive et soutenue, je pourrais découvrir des rapports et des^ corrélations ignorés entre des faits éloignés. L'étude du détail prêtait de la précision à ces travaux. La diversité des découvertes que j'entreprenais au Nord et au Midi, la persévérance des fouilles que je voulais pousser hardiment dans toutes les directions, me permettaient d'espérer des résultats utiles; ma nationalité même me servait.
Notre pays, on le sait, est le pays sympathique par excellence. La France ne se refuse à rien, pas même aux folies. Elle a des émotions pour toutes les émotions, et sait comprendre toutes les pensées; même absurdes. On Ta vue s'associer, depuis qu'elle existe, à toutes les civilisations. S'il se fait un mouvement . intellectuel au bout de l'Europe, soyez sûr que la France y prendra part. C'est, depuis six siècles, une .
-contrée sans sommeil, que toutes les impressions passionnent, qui veut séduire et être séduite, s'émouvoir et propager l'émotion. La France est entre les peuples une propagatrice involontaire. Elle ne se contente pas ée juger et d'absorber comme TAllemagne, Elle va vite, et, sans frayer la route, dès qu'elle la voit ouverte, elle s'y élance avec une étourderie contagieuse. Tout le monde alors s'ébranle et la suit. Ce que l'Europe est pour le monde, la France l'est pour l'Europe.
La science anatomique possède une expression applicable h la France. CSe pays est comme le « grand sympathique » du monde civilisé. Avec sa brillante mobilité d'impressions, elle doit faire plus d'une faute, et elle est en fonds pour les réparer. En littérature, elle s'est imprudemment livrée à l'étude pédantesque des anciens ; elle a idolâtré Ronsard. Avec la même violence et la même ferveur, elle s'est jetée ensuite dans l'imitation de l'Italie déchue, puis de l'Espagne qui tombait. Sous Louis XIY, corrigeant ces influences les unes par les autres, comme un homme qui échappe aux étourderies de son premier âge, elle n'a plus été ni pédante, ni affectée ni emphatique ; elle a créé sa littérature, modérée et contenue, mêlée <i'antique et de moderne, de sévérité et d'élégance ; littérature qui projette son reflet pur et grave sur la première moitié du dix-huitième siècle.
U est intéressant de voir notre pays, même quand il est soumis à l'influence de l'étranger, rester mattre des influences reçues. La France a fait accepter aux Allemands et aux Anglais, pendant le dix-septième siècle, le code poétique de Boileau ; devenue un peu •anglaise sous Yoltaire, elle a propagé l'influence an-