‹ Le moyen ageChapitre 22 sur 49 · VII · texte numérisé non relu

VII

Oivilisation de la Gaule méridionale au v* siècle. — Caractère équivoque et brillant de cette civilisation et de cette époque intermédiaires.

On le voit, la Gaule, à Tépoque de Tévêque de €lermont, Caïus SoUius, que les savants ont nommé Sidoine Apollinaire, la Gaule du v® siècle ne manquait pas d'éclat et de mouvement.

Fixant ses yeux sur Tavenir, ardente aux nouveautés, nourrice des lettres, riche en philosophes, abondante en recherches de civilisation, industrieuse, aimant ses aises, poëte et architecte, estimant les douces vertus, facile à vivre, bonne dialecticienne^ couvant des avocats sans nombre et récompensant leur faconde par les honneurs, la gloire et la fortune; elle se voyait grande et parée ; les voluptés du corps et de l'esprit ne lui suffisaient pas, elle voulait les secrètes voluptés de l'âme. Le mysticisme assaisonnait tous ses festins. Elle arrangeait de petits vers, des soupers délicats, des hymnes pour les saints et des impromptus pour les banquets. Une certaine mélancolie gracieuse brochait sur le tout et flottait comme un voile à la surface de cette civilisation naissante et mourante, païenne et chrétienne, épicurienne et chargée de douleurs.

Ce caractère équivoque appartient aux siècles limitrophes entre deux civilisations, dont l'une a donné tous ses fruits, et dont l'autre s'annonce à peine. Ces époques offrent la plus confuse des énigmes, on ne sait où les placer. Où finissent-elles ? •où commencent-elles ? A quoi senent-elles ?

Clomment, par exemple, expliquer la métamorphose inaperçue du monde romain ? Pourquoi la pensée et rame de la civilisation, païennes sous Auguste, furent-elles toutes chrétiennes sous Majorien? Pendant les cinq siècles qui séparent ces deux trônes, rien qui ressemble à un point d'arrêt, à une séparation, à une limite ; tout se suit logiquement ; tout s'écoule également ; le flot va toujours, entraîné dans le môme lit par une impulsion semblable ; il est vrai que c'est un flot singulièrement limoneux et troublé. On est républicain, philosophe, orateur, eunuque, grammairien, affranchi, prêtre de Lampsaque et lévite du duist ; le tout quelquefois successivement, d'autres fois simultanément. Le passé se sunit, l'avenir s^annonce, le présent a foi dans sa propre grandeur. ny a bien plus d'opinions que de personnes ; chaque homme renfenne dans son sein une douzaine d'opinions diff'érentes et l'anarchie de l'individu reflète fidèlement l'anarchie générale. Curieuse situation, et que lïrruption du monde barbare vient compliquer encore ; moment de fusion, moment qui dure des siècles. La transition s'opère sans dissonances apparentes ; c'est môme le nombre des dissonances qui en «auve Tâpreté : toutes vont s'éteindre à la fois dans un vaste et inexplicable murmure. Le point de départ a été le polythéisme sous la république ; le but sera le christianisme sous la féodalité ; dans l'espace intermédiaire se pressent, comme dans un abîme, mille éléments disparates : paganisme, judaïsme, cultes orientaux, mœurs romaines, souvenirs philosophiques, espérances de régénération. L'immense chaudière contient, sans éclater, les trois mondes de ce qui fiit, de ce qui est, de ce qui sera ; et, pour résultat de

cette évocation magique, on voit enfin la nouvelle Europe, comme l'enfant couronné de Macbeth, lever sa tête ingénue et annoncer son règne futur.

La naissance d'un monde social et la décadence d'un autre s'opèrent toujours dans ce crépuscule vague et mobile. Non-seulement un demi-reflet se montre encore après que le soleil d'une civilisation antécédente a disparu de l'horizon, non-seulement cette clarté crépusculaire survit aux clartés réelles; mais l'aurore d'une civilisation qui est à naître, s'annonce quelques siècles plus tôt que son apparition véritable. La première aube des sentiments chrétiens colore déjà la poésie de Virgile et mêime les œuvres de Gicéron (1) ; l'un et l'autre sont plus humains, plus sensibles aux peines de l'âme, moins attachés aux tables d'airain de la loi romaine, moins inaccessibles aux délicatesses féminines et aux passions morales, que tous leurs prédécesseurs. Gicéron pleure la mort d'un pauvre esclave ; Virgile adopte sa Didon ; il aime à déployer l'âme de la femme dans sa beauté mélancolique, il s'associe à ses faiblesses ; l'un et l'autre choisissent, dans les derniers produits de la civilisation grecque, les fruits les plus doux et de la plus tendre saveur, ceux qui plus tard viendront se mêler naturellement aux doctrines chrétiennes. L'un et l'autre, Gicéron et Virgile, sont destinés à modifier dans l'avenir les intelligences européennes, quand elles seront soumises à la loi catholique.

A ce phénomène d'un demi-christianisme, précédant de trois siècles l'avènement des institutions chrétienes, joignez le phénomène contraire d'un

(1) V. nos Études sur l'Antiquité, Quelques mots sua Virgile.

semi-paganisme qui viendra se mêler au règne du christianisme triomphant. Le crépuscule d'un jour expiré se confond avec Taurore d'un matin qui commence. Nous avons vu Virgile préluder au christianisme. Six siècles après Virgile, un Mehr-Bode^ évidemment Germain de race, réveille le paganisme. Il écrit, sous le nom de Merobaudus, des poésies admirables, dont Niebuhr a recueilli les fragments ; c'est une clameur douloureuse, que ce païen lance vers le ciel, en face du monde qui change. « Tu changes, lui dit-il ? haoi je reste inflexible I tu dégénères, je te brave ! tu te perds, je te maudis ! » Mehr-Bode, au milieu des chrétiens, est plus païen que Cicéron ; ce Mehr-Bode est cependant contemporain de Sidoine, de saint Loup et de saint Rémi.

§ Vliï.

Le Roman au \* siècle. — Naissance véritable du Roman moderne. — L'Europe et l'Asie livrées à la confusion. — Résultats littéraires de cette situation et de ces mœurs.

Sidoine, que nous regardons comme Tun des plus amusants explicateurs de l'époque intermédiaire qui sépare la chute de Rome du moyen âge proprement dit, est païe;n par ses études, aime Virgile, étudie Térence, lit VHecyra avec son fils ; cependant il est chrétien et évêque. Il touche ainsi aux deux mondes à la fois.

Rien de plus bizarre et de plus romanesque que cette situation ; rien de plus commun alors ; le Roman, qui n'est autre jchose que le poème épique

lOi , SIDOINE APOLLINAIRE.

des accidents de la vie et du conflit des passions avec les situations, coulait à pleins bords. La confusion de tous les états, le mélange de toutes les fortunes, l'intrigue, la ruse^ la cupidité, le hasard jouaient mille drames extraordinaires qui se retrouvent par lambeaux décousus chez Sidoine et Ausone, Salvien et saint Jérôme.

Le Roman, qui donne à la personnalité humaine toute sa valeur, et qui ne s'était pas développé chez les païens, prend donc la société moderne et chrétienne au berceau , l'enveloppe de langes de toutes Couleurs, la berce, lui chante des chansons de nourrice, lui montre des hochets, et ne la quitte plus. A peine l'empire romain commence à déchoir, voici Pétrone ; voici Apulée ; voici Lucien. Infatigables et amusants conteurs, ils annoncent et installent les maîtres du roman moderne.

On voit poindre chez eux le génie de Cervantes et de Fielding ; ce n'est pas qu'il ne date de plus loin, et qu'il n'ait trouvé son germe antérieur dans les fables asiatiques et milésiennes. Mais au lieu de ce petit récit amusant, dont les citoyens de l'Attique >avaient auparavant varié les formes pour leurs menus plaisirs, le Roman proprement dit, levant la tête après l'ère chrétienne, se môle tout à coup d'éloquence, de poésie, de satire, de connaissances chimiques et bibliques.

La grande combustion qui avait lieu donnait pour résultat un métal de Gorinthe. Les peuples étaient embarrassés de leur savoir hétérogène, témoin les efforts de Macrobe, d'Athénée, d'Aulus Gellius, Nie Photin, de Marcianus Gapella pour en recueillir quelques parcelles et s'approprier les débris du grand

trésor qui débordait de toutes parts, ei courait risque de se perdre par sa richesse jnôme« A cette confusion des souvenirs et des savoirs se joignaient la confusion de toutes les forces sociales et le mélange singulier des peuples et des croyances.

Aussi le Roman fait-il une entrée triomphale chez les chrétiens. Non-seulement les évoques écrivent des récits d'aventures et d'amours, mais le monde entier est un roman en action.

Vous ne pouvez ima^ner les faits bizarres qui se jouent sur les vagues de ces tempêtes grondantes, >uis le troisième jusqu'au sixième siècle. Enlèvents, stratagèmes, passions effrénées, passions dé- 1 ites, caprices, mélanges de races et de professions; ici des femmes qui instituent des sérails, là des eunuques chefs d'armée ; chrétiens qui vivent dans le mariage pour s'exercer à la chasteté virginale, païens qui imitent les chrétiens ; voluptés africaines entrant dans la vie mystique des métaphysiciens du'Nord ; sortilèges^ initiations, incantations ; Eleusis à côté du Christ ; la brutalité du Cosaque et la dure grandeur du Germain tombant à la fois sur le monde livré aux gourmets de Byzance, aux avocats de Bordeaux et aux sénateurs de Rome ; quoi de plus curieux? L'histoire s'arrête, le Roman commence.

La vie d'Apulée le prouve : il épouse une veuve qui l'enrichit, plaide contre son beau-père, se fait élever une statue, est accusé de magie, passe de Rome en Afrique, d'Afrique à Rome, pénètre dans les mystères égyptîens, et meurt en cherchant le grand arcane. La vie de Salvien, celles d'Ausone, de saint Augustin, de Sidoine, tous chrétiens, sont nuancées d'accidents

i06 SIDOINE AI^OLLINAIRE.

étranges qui n'auraient pu se produire, que Voi/ n'aurait pas môme compris dans une société solidtr et reposée.

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