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IX

Mélange de vertus délicates et de vices énervés. — Action bienfaisante du Christianisme sur les unes et sur les autres. — I organise les éléments sociaux de ce temps. — Exemples. — Les lettres formées.

Du quatrième au cinquième siècle toutes les âmes étaient affaiblies.

Le vice et la vertu avaient quelque chose de mol et d'énervé qui, n'excluant pas la pudeur, la grâce, la timidité, ne permettait guère les dévouements énergiques, les grands déploiements de la pensée, les ardentes démonstrations de l'héroïsme, les puissantes résolutions. A la subtilité des esprits se joignait l'alanguissement des cœurs. La Gaule, comme nous l'avons vu, s'endormait au sein des voluptés raffinées. Jlicet à deliciis in • delicias ropiebamur^ dit un des hommes les plus honnêtes de cette époque. La douceur abondait, la force manquait. Le martyre chrétien devenait l'unique symptôme de vie morale que les peuples montrassent ; il leur restait la grandeur passive, celle qui souffre et qui meurt. Souvent, à l'aspect de ces dernières vertus, on aurait pu se tromper et croire à la renaissance d'un meilleur monde, d'une société plus forte et plus morale; c'était partout, à Rome et dans les Gaules, des raffinements de délicatesse, des scrupules de chasteté, des recherches de pudeur que n'avaient point connus

SlDOIiNE APOLLINAIRE. 107

^^s contemporains de Caton. « Ne croyez pas, dit

^^ Sidoine, que nous souffrions, dans nos maisons de

« campagne et au milieu de nos plaisirs, les luttes

« indécentes des athlètes nus, ou leurs enlacements

« dont la déshonnêteté blesse l'œil ; nous les bannissons

« de nos tableaux et de nos sculptures ; la verge de

« nos gymnasiarques corrige les fautes des athlètes

« vivants, quand il leur arrive de blesser la décence. »

— A voir tant de réserve dans les plaisirs, on croirait

que la société est sauvée.

Pour que les nations se régénèrent, il faut plus de temps et de plus rudes épreuves. Ce n'est pas assez pour elles d'avoir conquis les faibles vertus des âmes faibles. Il y a des vices vigoureux qui annoncent la virilité des peuples ; le brutal et sévère Caton devenait impossible sous Théodose, et ce monde voluptueux ^t ruiné, qui se baignait dans les larmes par forme d^expiation, ne pouvait faire éclore que des résignations féminines et des patiences douloureuses.

L'admirable résultat du christianisme fut de réunir et de couler pour ainsi dire en un seul bloc les qualités dernières des Romains dépravés, et les forces brutes des barbares. Réparateur des vices que la vieillesse des sociétés amène, éducateur, si l'on nous passe ce mot, des hordes nouvelles sorties des antres du Caucase et des bois de la Germanie, le christianisme couvrit l'Europe ensanglantée d'un voile de bienfaisance protectrice. Aux plaisirs sensuels des uns, il opposait le spiritualisme; aux rapines sanguinaires des autres, le dogme de la fraternité universelle ; corrigeant la barbarie par les lumières, conservant avec soin le dépôt des lettres et la tradition des arts, il tempérait la puérilité des intelligences par le sérieux

de ses préceptes, et rétablissait les communication ^ entre les provinces divisées que les Goths et les Bur^ gondes se disputaient. Le dernier lien de la société, sa main le tenait ; le premier rayon du monde futur émanait de lui. L'autorité organisatrice du christianisme, au sein de cet effroyable chaos, est écrite à toutes les pages des auteurs que j'étudie .

« Nos évoques, dit Sidoine, étendent jusqu'aux « dernières limites des Gaules la recherche de leur

« charité » Un évêque gauloi» remplit des greniers

du blé qu'il achète ; et lorsque le flot dévastateur de l'irruption gothique a détruit les- moissons du paysy l'évoque nourrit cette population affamée ; la détresse générale n'a que lui pour recours : post gotkieam depopulationem, post segetes incendto abstmptas, pecuUari sumptu inopiœ communi per desolatas Gallias gratw'ta frumenta misisti, écrit encore Sidoine à un évèque. Ces seigneurs de l'Église, ces princes du nouveau monde chrétien, presque tous sénateurs romains, gouverneurs de province, hommes opulents, lettrés, élevés à l'école des anciens philosophes, le meilleur sang de Rome antique, méritaient que la reconnabsance du monde leur fît une mémoire divine et les plaçât dans une sphère de splendeur et de sainteté.

Même aux yeux de la philosophie, quels plus grands hommes que saint Martin, saint Rémi ou saint Ambroise? Conservateurs de l'ancienne discipline romaine, ils rattachaient à la civilisation antérieure l'avenir ; ils fondaient et organisaient une république morale. Ils avaient leurs signes secrets, leurs moyens de reconnaissance et de ralliement, leur gouvernement spécial, leurs caisses d'aumône. C'était une influence toute politique qu'ils exerçaient. Morale-

^ent plus forts que les conquérants, ils s'emparaient de l'âme des Barbares.

Entre les merveilles historiques, il en est peu de plus intéressantes que cette franc-maçonnerie du christianisme primitif, procédant à travers mille dangers à la reconstruction du temple social ! Ce gouvernement occulte se développait sous les décombres d'un État ruiné, et TÉglise procédait comme une conspiration véritable. Pour reconnaître ceux qui étaient à elle, elle avait imaginé les « lettres formées, » litteras infoi^matas^ données par les évoques aux chrétiens qu'ils voulaient recommander à leurs collègues. Ces titres de franc-maçonnerie portaient des signes mystérieux qui en assuraient Tauthenticité. On prenait mille précautions pour qu'elles ne pussent pas être contrefaites. A la tête de ce passe-port du christianisme primitif, se trouvaient d'abord les quatre lettres P^ U^A^ P, initiales (selon Mabillon) des quatre mots grecs, signifiant les trois personnes de la Trinité, et le bienheureux saint Pierre, mais plutôt de la Trinité seule {Pater ^ Uios, Agion Pneuma), Au bas on lisait Amen, Plus loin, rangées l'une près de l'autre, quatre lettres donnaient les initiales des noms de celui qui écrivait, de celui à qui l'on écrivait, de celui pour qui l'on écrivait, et de la ville où l'on écrivait. Tous ces caractères, y compris le mot Amen^ et l'indication courante du jour et de l'année, exprimaient une certaine valeur numérale que l'on avait soin de relater dans le corps de la lettre. L'évêque la scellait de son sceau, pour l'envoyer à son collègue. On tenait secret le chiffre qui protégeait contre les tentatives de falsification ces lettres de change tirées sur la charité des suzerains du monde moral.

N'était-ce pas là une confrérie bien organisée? Touchant au peuple par des élections presque populaires, souvent tumultueuses et improvisées, les évoques approchaient des rois barbares, leur' servaient de conseillers, de maîtres et d'instructeurs. Pendant que les uns faisaient tonner la parole divine, d'autres employaient les moyens d'une diplomatie pacifique. « Le très-féroce roi des Goths, dit un contem- « porain à saint Ferréol, subissant l'influence de ta (( parole emmiellée, grave, piquante, inusitée, a fait « ce que tu voulais ; il s'est éloigné des portes d'Arles ; « et ce que les armées d'Aétius n'avaient pu accoin- « plir, tu en es venu à bout... par un dîner. » Dans la vingt-cinquième lettre du livre IV des Lettres de Sidoine, on voit deux pieux évoques élire tout à coup, au milieu du peuple assemblé, l'homme politique qui doit tenir la crosse épiscopale. Dans la lettre sixième du livre suivant, un spectacle plus curieux s'ofPre à l'observateur : les habitants de Bourges, ayant confiance dans l'évêque de Clermont, vont le chercher et le prient de leur donner un évêque de sa main.

Le lien social étant détruit, on renforçait d'autant le lien religieux. « Peu nous importe, » écrit un évêque à son collègue, « que la province soit politiquement « divisée, si elle est religieusement unie.» — Mmùnum refert quod nobis est in habitatione divisa provinda^ quandOy in reiigioney causa conjungitur. Ce travail politique des évoques mérite mention et nous l'avons signalé plus haut en esquissant la vie de saint Gyprien.

Détails de mœurs. — Puérilité corrigée par le sérieux du christianisme. — Eloquence et poésie descriptives. — Caractère de la critique à cette époque. — Amour du détail.

Le monde païen était puéril. L'homme de guerre reculait devant le soldat burgonde ; le bas peuple gémissait et attendait ; l'homme de lettres s'occupait à faire des vers rétrogrades et des acrostiches, ou, comme Sidoine, à peindre en trois cents vers douze chars lancés dans la carrière.

La philosophie radotait. L'étude ne s'attachait qu'à des détails ridicules. La poésie ne songeait qu'aux vaines recherches du rhythme. Tout, dans la littératare, devenait forme, bruit, écho et couleur. La critique était vague, sans corps et sans principe. « Merci, « écrivait Sidoine à un littérateur, de vos épîtres, « toutes remplies de perles, de diamants et de nec- « tar... Litteras plenas nectaris, floruniy margaritarum, » Il croyait, en disant cela, qu'il était un grand critique ; comme s'il y avait eu le moindre sens dans ces paroles éclatantes. On louait un poëte quand il était bon ouvrier de versification ; lorsque les hendécasyllabes coulaient bien, que ses hexamètres ôrMî5sa2en^ agréablement, lorsque le second vers du distique élégiaque rimait avec le premier, au moyen de Vanadïplosis; toutes ces niaiseries avaient des noms propres. Ar- Qutus artîfex erat. Faciebat siquidem versus oppi'dô exactos tàm pedum mira qicam figurarum varietate; hendecasyllabos lubricos et enodes ; hexamètres crepan^ tes et cothumatos ; elegos vero, nunc echoîcos, nunc

récurrentes ; nunc per anadiplosim, fine principiisque^ connexos, La poésie abaisse ses ailes, et n'est plus qu'une méprisable ouvrière de rhythme et de rime ! A cette époque aussi, le genre purement descriptif dominait l'éloquence ; chacun voulait décrire les paysages, les prés, ifes champs, la mer, les maisons, les intérieurs. La littérature s'abîmait dans le pittoresque; il est vrai qu'elle y trouvait quelquefois des rajeunissements heureux ; l'élégiaque et charmant Cowper, ou Bernardin de Saint-Pierre, semblent avoir dicté ces lignes de Sidoine : « L'extrême automne abrège maintenant le jour ; à présent la feuille tombe en bruissant de tous les arbres des bois; et l'oreille inquiète du voyageur l'entend frémir autour de lui. D est bien difficile de gravir jusqu'à la ville que tu m'indiques, ville située au sein des Alpes glacées... etc. » — Le commencement de cette épître est d'une harmonie mélancolique toute moderne.

Trop souvent on érigeait en système ce procédé descriptif, si fastidieux et si commode. — « Ne cri- , « tiquez pas une description trop détaillée, dit Sidoi- « ne ; vous avez tort ; c'est que vous n'avez pas lu les « Bains, V Hercule, la Chevelure, le Tivoli, ni les Silo^ « de Stace. Ce dernier se garde bien de resserrer ses « descriptions dans les entraves de deux ou de qua- « tre vers. 11 les étend, il les décore, il les recouvre « d'une foule de lieux communs, ainsi que de mor- « ceaux de pourpre. » — Ainsi une brève description n'eût pas suffi. 11 fallait les vastes draperies de la poésie lyrique, le déploiement des couleurs et des reflets, tout ce travail du lieu commun brillant dont Stace avait donné l'exemple.

Cette mauvaise littérature, professée et encouragée

par les sophistes, ne laisse aucune place à la vérité, à la raison, à la simplicité, à la passion. Ils trouvent une ingénieuse excuse pour faire approuver du lecteur les détails les plus minutieux : « Il faut en accuser, disent-ils, non la page descriptive, mais rétendue et l'importance .des lieux que le poôte copie. » {Quapropter bonus arbiter et ar^ tifex lector, non pagtnam quœ spatta describit^ sed w/lam quœ spatiosa desoribùur^ grandem pronunttabunt,) On voit que, pour décrire un domaine de cinquante lieues, il faut nécessairement cinquante ^ rames de papier.

G*est une observation aussi singulière que vraie, que Tamour du paysage saisit toujours les nations vieillies. On attache alors une extrême importance aux formes, auï sons, à tout ce qui est extérieur. Par exemple, Sidoine loue beaucoup un de ses amis de ce qu'il a placé de « grands mots dans de pauvres vers » ( Verba ditia versus pauper includU). Ce même critique trouve des phrases admirablement vagues et sonores quand il veut donner une idée du style qui était alors à la mode : — « La maturité constante « de votre langage, écrit-il à un célèbre écrivain de « ce siècle, admet une certaine tendresse agréable ; « et vous greffez à propos une certaine douceur au « milieu de la mordante satire. Ce qui fait que Tat- « tention du lecteur est soulagée, et que les membres « de son esprit fatigué par la discipline rude de la « philosophie sévère sont tout à coup rafraîchis voie luptueusement et vont se reposer dans le havre « délicieux de la rêverie. » Le texte original est encore plus maniéré : — At vero in libn's tuis jam illud quale estj et quod et teneritudinem quatnquain conitnuata ma-

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turùas admittit^ interseritque tempestivam censura dulcedinem, ut lectoris intentionem per eventilata cUsciplinarum philosophiw membra lassatam repente voluptuosù excessibus, quasi quibusdam pelagi sui portubus^ foveat. Le même écrivain veut-il vanter un orateur? — Cornmatîcus est, copiosus, dulcisy elatus. Toujours Toreille avant Tintelligence, les sens avant Tâme, les images avant la pensée. La lâcheté de la conduite se mêle à cette dégénérescence de Tesprit. Un noble romain prie un évêque de lui fabriquer des vers qui doivent être gravés sur une coupe d'argent offerte à une reine barbare. — Poposcùtis, ut epîgramma transmitterem duodecim versibus terminatum, quod possit aptari conchœ capaci quœ per ansarum iatus utrinque in extremum gyri à rota fundi senis cavatur striaturis : — « Vous me « demandez une épigramme de douze vers qui puisse « être gravée sur une vaste coupe ciselée en six rai- (( nures partant du fond, et en suivant les contours « jusqu'à l'ouverture, etc. »

Plaignez ce pauvre Romain, forcé de capter par un présent la bienveillance de Ragnar Hild, femme d*un Sicambre ; et cette muse qui, réduite à devenir la dernière ouvrière d'un atelier d'orfèvrerie, fait des lignes hexamètres que l'on va inscrire sur les rainures ouïes bosses d'un vase d'argent donné par la bassesse à la barbarie !

La manie de tout décrire, qui possède les écrivains de la décadence, est sans doute fort con* damnable sous le rapport du goût et de l'art. Cn homme qui s'amuse à compter les feuilles d'un arbre ou les mailles d'un point de dentelle, qui prend plaisir à copier nuance par nuance les ornements d'une tapisserie et les marbres d'une mosaïque»

sacrifie la gravité de la pensée à la curiosité la plus frivole.

Cependant c'est le mauvais goût d'Anne Comnène qui nous initie aux pompes et aux folies de la cour byzantine : nous apprenons d'elle quelle était la couleur des yeux de ce Barbare aux fortes épaules et à la grande épée qu'elle contemplait avec effroi et amour. Nous trouvons chez Sidoine toutes sortes de iiescriptions : un bain, une maison de campagne, un dîner, un assaut de beaux esprits, des élections d' évoques, une émeute populaire, un enlèvement de jeune fille, le portrait d'un parasite, celui d'un bouffon, celui d'un délateur, une course de chars, un banquet littéraire, jusqu'aux noces d'un Barbare, jusqu'aux rides de deux vieilles femmes gothes, logées dans un grenier, se querellant sans cesse, vêtues de haillons, un tableau de Van-Ostade. Le grand Théodoric « a de gros mollets ; on lui coupe tous les matins le poil des narines ; son dos est rentré, ses côtes font saillie ; il a les flancs larges et la cuisse forte ; ses cheveux nattés et tressés recouvrent ses oreilles ; les cils de ses paupières atteignent le milieu de ses joues quand il ferme les yeux ; son nez se recourbe avec majesté ; ses lèvres sont minces et il porte des favoris extrêmement épais qui ne descendent pas au-dessous des oreilles ; tous les matins un barbier épile la partie inférieure de son visage. » On éprouve un peu de dégoût pour l'admiration de Sidoine, qui décrit leBare comme on peindrait une belle bête curieuse. is on voit, on entend le grand Théodoric, on chasse et l'on joue aux dés avec lui ; voici ses gardes vêtus de fourrures ; — et les ambassadeurs de Rome qu'il daigne recevoir et congédie lestement. Ces

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traits, qui manquent à la grande histoire, donnent au passé la couleur vive de Tanecdote contemporaine et aux mouvements politiques l'intérêt de la vie privée.

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