XI
Caractère particulier de Sidoine et nature de son talent. — Portraits contemporains. — Procès d'Arvandus. — Scènes de mœurs. -^ Maximus évêque. — Une matinée chrétienne à Clermont en 460.
Sidoine Apollinaire, s'il eût été ému d'une vive sympathie pour l'agonie de l'Empire, aurait brisé son stylet et ses tablettes ; jamais âme romaine n'eût écrit ce portrait du Visigoth. Gomme la plupart des hommes distingués du cinquième siècle, il n'était ni romain ni gaulois ; il était chrétien. L'infamie et la lâcheté de Rome, quand elle livre à Ricimer la fille de son empereur, pour obtenir un peu de répit, éveillent à peine chez l' évêque une étincelle de remords patriotique. Il décrit la pompe nuptiale : temples, marchés, forum, théâtres, écoles et prétoires, couverts d'épithalames en l'honneur des époux; tribunaux déserts; boutiques fermées ; affaires suspendues ; la robe consulaire aux palmes d'or, revêtue par le fils des Gètes ; et le peuple attroupé devant les tréteaux des baladins, applaudissant à leurs scènes bouffonnes. D laisse échapper un regret timide et pense que tout cet argent est assez mal dépensé {eventilatas tifrîiitqtte imperii opes) ; il n'est pas très-sûr non plus que ce mariage (m spem publicœ securitatis.,..) conclu dons l'espoir de la sécurité publique, rétablisse les affaires: mais il se soumet, il se résigne. C'est la grande vertu
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de son temps. A propos de cette dernière expression m spem, remarquons en passant que les traducteurs auraient dû la reproduire, ce qu'ils ont oublié. Elle cache une finesse et une faiblesse.
Les honnêtes gens, tels que Sidoine, se détachant du cadavre qui s'appelait encore république, embrassaient le dernier espoir des intelligences élevées et des âmes tristes, la patrie chrétienne. Les fripons et les aventuriers, les parvenus et les délateurs, vivant de la ruine générale et trouvant mille passions à exploiter, ne quittaient pas un champ si fertile que la misère des temps leur livrait ; ils colportaient leurs services du camp des Barbares au camp ennemi, achetaient, vendaient, trafiquaient, dénonçaient ; gens d'affaires, banquiers, avocats, négociateurs, entremetteurs, agioteurs. En décrivant cette race éclose dans les eaux troubles des orages publics, Sidoine ajoute que leur plus grande crainte était de voir la paix renaître. «Leur ferme espérance gît dans l'incertitude des révolutions, un temps inquiet les rassure. » Que feraient-ils en effet d'un gouvernement stable et d'une législation vigilante ? Portés par le flot immonde de ces mœurs vénales, ils arrivent aux grands emplois. Le préfet des Gaules, Arvandus, un homme du genre de ceux que nous venons de citer, veut livrer sa province aux Barbares après l'avoir épuisée par ses exactions. Son procès, détaillé dans une lettre de Sidoine qui le plaint tout en avouant son infamie, est un document historique. La légèreté du coupable, l'impunité dont il est sûr, les excuses de son ami, le dernier effort de la sévérité romaine contre une corruption invétérée, composent un tableau unique.
Arvandus fait écrire, par son secrétaire, une lettre adressée au roi des Goths ; il lui conseille de partager les Gaules avec les Bourguignons, se moque de la faiblesse de TEmpire, raille Fempereur, et indique les points d'attaque du côté de la Bretagne, de la Vendée et de la Loire. Cette lettre tombe entre les mains des ennemis d'Arvandus, Gaulois que ses concussions ont irrités. On le dénonce, il est prisonnier, on le conduit à Rome. Sa sécurité ne se dément pas. « Laissez-moi, dit-il à ses amis qui s'inquiètent, arranger cette affaire ; vous n'y entendez rien, et vos terreurs sont absurdes. » Il a devant les yeux tant d'exemples de trahison ! le sénat est si faible I L'accusation capitale qui pèse sur lui ne l'empêche pas de lever la tête. 11 se fait friser, affiche une élégance et un luxe peu conciliables avec sa situation, se promène sur la grande place du Capitole, rit avec ceuxci, reçoit les éloges de ceux-là, trouve des flatteurs, les encourage, parcourt les boutiques des bijoutiers et des merciers, marchande des étofTes, déploie des soieries, examine des diamants, achète des perles, puis va s'asseoir, couvert d'une tunique blanche, en face des députés gaulois, qui portent le deuil de leur province. Lecture est donnée de la pièce principale, la lettre au roi des Goths.
Arvandus interrompt le greffier pour dire qu'elle est bien de lui, et qu'il l'a dictée ; on murmure : il répète en riant cet aveu. Les juges se lèvent de leurs bancs, s'écriant que les débats sont inutiles, que le crime est évident, que l'accusé s'est condamné luimême. Alors l'insolent pâlit et se trouble. 11 commence à craindre un dernier remords de la pudeur romaine. On le condamne en effet; son exil dans l'île
du Tibre, exil qui devait être suivi de la mort, se transforme en un bannissement perpétuel ; la lâcheté des mœurs Ta emporté sur la justice. Arvandus avait raison de compter sur la faiblesse universelle.
Des vertus nouvelles honoraient cependant ce siècle affaibli, vertus passives, qui ne réparent rien, mais qm préparent.
La compassion pour le faible entrait dans les cœurs. Bn voici un touchant exemple.
Un officier du palais, homme opulent et considéré, prête une somme à Turpio, qui a été tribun et qui meurt sans la lui rendre. Turpio laisse à son fils des aCTaires embarrassées ; dix ans s'écoulent sans que la somme ait été payée. Les intérêts à 12 pour WO par an ont doublé le capital ; le fils est incapable de faire honneur à la dette paternelle. Cependant les gens de (ci, chargés du recouvrement de la créance, continaent les poursuites commencées ; le débiteur, malade et ruiné, se voit menacé d'expropriation. Sidoine, alors évêque, se charge de calmer le créancier et d'obtenir de lui un délai ; il va rendre visite à Maximus, qu'il a connu autrefois brillant, vigoureux, ardent aux plaisirs et aux afTaires. Il le trouve fort changé. Maximus, dégoûté du monde, a embrassé le christianisme. L'homme de cour s'est fait ermite. Dans la villa qu'il habite, point de pourpre, de marbres ni de tapis ; tout est devenu simple et modeste comme le maître. Il parle peu, il prie et il veille ; il couche sur des joncs tressés et il se nourrit de légumes. Ses compatriotes ont voulu qu'il fût évoque, il a longtemps refusé cet honneur, et, en l'acceptant, il n'a point renoncé à la simplicité d'un moine. Ses portes sont couvertes d'étoffes grossières en guise de
draperies. Sa barbe est longue et son front rasé. Maximus accueille avec politesse l'évoque son confrère et l'invite à dîner. Après le repas, Sidoine parle enfin de l'objet de sa visite, dit à son hôte les malheurs qui ont accablé Turpio et sa famille, peint les gens de loi {circumlatrantes) aboyant autour du débiteur insolvable, et sollicite un délai. A ce récit, Maximus fond en larmes : « Je ne pleure pas, dît-il à son « collègue, la perte que je puis faire, mais les infor- « tunes de cette famille. Assurément, moi qui suis « évoque, je n'exigerai point d'un malheureux malade (( ce que j'aurais eu honte d'exiger autrefois, quand « mon débiteur était bien portant et heureux. Dites « au Ils de Turpio qu'il soit tranquille, que je le « regarde comme mon fils; que j'attendrai, enfin que « je lui accorde remise des intérêts qui ont doublé la « somme prêtée. Quant à cette dernière, je donne un « an pour la solder. » L'intérêt de cette anecdote est dansces détails d'intérieur que Sidoinen'oublie jamais; la maison de campagne transformée en ermitage ; les étofi'es de Gilicie suspendues aux portes ; l'homme de cour devenu ascète et donnant des larmes au malheur de la pauvre famille ; sa table frugale ; son accueil bienveillant ; et ce discours simple qui va si bien à la générosité de l'action.
Ainsi, la Au*aie république, c'était l'Église. Elle ne pouvait corriger les faiblesses, ni changer les vices en vertus viriles. Seulement la résignation, la décence, une rêverie plus mélancolique peut-être que pieuse, tempéraient l'énervement général et composaient des mœurs nouvelles compliquées de luxe littéraire et de raffinements sensuels, à tout prendre, curieuses et agréables. Point d'intérêt solide et
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sérieux, excepté celui du monde futur ; le dégoût de la vie politique ; la guerre méprisée, puisqu'il était reconnu que les Barbares, en cela, étaient supérieurs aux Romains ; des jeux, des chants, des fêtes ; on emploi enfantin de la poésie et de la musique^ môle à ce que la religion a de plus grave : voilà répoque. Je ne parle pas de Byzance ni de Rome ; mais de notre Gaule, surtout de la Gaule méridionale.
On peut, grâce aux épîtres de Sidoine, se donner le plaisir de passer une journée à Glermont vers 460. L'évêque Sidoine, ou plutôt le citoyen Sollius, dont la maison de Polignac croit descendre parce que le second nom de Tévêque était Apollinaris^ n'omet pas un seul détail intéressant.
L*aube vient de blanchir les toitures de la petite ville d'Auvergne ; le peuple s'assemble et court à la basilique, ancien tribunal dont le Christianisme s'est emparé. Femmes, enfants et vieillards remplissent les cryptes et le portique. On prie dans le souterrain, on prie dans les cours, on prie sur le tombeau du bienheureux saint Just. G'est vers la fin d'un été ardent, après une nuit chaude ; la solennité matinale offipe une volupté exquise au peuple gallo-romain, que les athlètes et les déclamations des rhéteurs commencent à ne plus satisfaire. Bientôt il arrive tant de monde que cette armée de chrétiens est forcée d'écouter de loin les Vigiles et les Psaumes ; la suave douceur des voix qui répètent alternativement les hymnes sacrées se répand au loin dans la ville. Quel charme inconnu et mystérieux, quel plaisir nouveau pour des âmes si fatiguées, pour des hommes si lettrés et si voluptueux I
Sidoine, en décrivant cette fête chrétienne, en ressent encore la suavité pure et pénétrante ; il n'oublie pas la mélodie des chants alternés, la magie de Vart chrétien empruntant ses ressources à la musique grecque, enfin ce dialogue musical, quam alternante mulcedine monachi clencique psalmictnes concelebrabant, La foule émue se -presse, les cierges s'allument, le jour enfin éclate et \ient mêler ses rayons à la lueur des torches de l'Église.
L'évêque et les premiers de la ville, pour ne pas trop s'écarter de la Basilique, et se trouver prêts au moment où Tierces seront chantées, s'asseyent sur une pelouse qui entoure le tombeau de Syagrius, consul. Les fleurs variées, la première et douce fraîcheur d'une matinée qui annonce l'automne, le parfum qui s'exhale du gazon, les festons des pampres tombant d'une treille aux larges feuilles et abritant les amis, composent un tableau ravissant. SoUius le reproduit tout entier, avec une complaisance encore charmée. Son style est doux et cependant affecté ; la vérité du sentiment se fait jour à travers les néologismes et les archaïsmes dont il jonche sa phrase ; tout cela n'est pas naïf ni énergique, encore moins passionné ; mais dans le tableau maniéré qu*il , colore, une certaine délicatesse d'âme respire qui annonce bien les recherches exquises de la société moderne.
On cause, on devise ; on ne parle pas politique ; nulle ïnention des impôts, nulle allusion aux puissances; on n'a personne à compromettre, on ne craint pas d'être compromis. Entre le despotisme, l'invasion, les délateurs, les barbares et les exacteurs, on se fait une joie d'échapper à la politique et aux
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puissances : Quod beatissimum.y nulla mentio depotestatibuSy aut de tributis. Celui-ci dit des bons mots ; cet autre raconte des histoires; on oublie l'église, les Matines et les sépulcres d'alentour. On les oublie si bien que Tévôque demande une raquette et veut jouer à la paume ; son frère Domnitius prend un cornet à dés : les voilà, Tun donnant le signal du plus bruyant des jeux, l'autre faisant voler au loin la balle. Les écoliers accourent, les vieillards, les enfants» même les femmes se mettent de la partie.
Un vieux poëte gaulois, du nom de Philimatius, s'était fait accompagner par son secrétaire Epiphane ; Épiphane tenait les tablettes et le stylet pour écrire ce que son maître allait dicter : épigramme, tétraslique ou distique. Le secrétaire n'eut absolument rien à faire ; car Philimatius, malgré son âge, prétendit jouer aussi à la paume : ses chutes fréquentes, ses longs soupirs, sa respiration pénible, sa course haletante, les meurtrissures de la balle qui tombe sur lui et qu'il ne peut éviter, amusent les chrétiens, et entre autres l'évêque SoUius, qui, prenant pitié de son ouaille (factvrvs rem charitatis), cesse de jouer et prête une excuse à l'orgueil humilié du vieillard. Philimatius, homme impétueux et violent, ne manquait ni de réputation ni de vanité. Son front couvert de sueur et sa lassitude le forcèrent d'aller s'asseoir près du logis du portier. Il y avait là deux portes battantes et une grosse serviette de ménage, encore hérissée de poils, que l'on avait suspendue entre ces deux portes pour la sécher. Le vieux poëte prenant la serviette s'essuya le front,
— Ami, dit-il à l'évoque SoUius, improvise-moi, je te prie, un petit quatrain I
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— Sur quel sujet?
— Sur ma serviette.
Les poètes de l'époque écrivaient des quatrains sur toutes choses ; le grand mérite consistait à les faire vite, en y insérant une pointe, s'il était possible. Sidoine répondit :
— Oui, très-volontiers.
— En outre, je veux que mon nom tienne sa place dans ton quatrain.
— Comme tu voudras, réplique Févêque en souriant avec modestie.
— Mets-toi donc à Tœuvre; dicte l'impromptu.
Mon scribe attend.
— Il y a beaucoup de monde ici ; tu sais que les Muses aiment la solitude.
— Ah ! reprit le vieux poëte, tu veux le tête-à-tôte et les faveurs secrètes ? Ne crains-tu pas qu'Apollon ne soit jaloux !
Voilà le dialogue des deux Gaulois, l'un évêque, l'autre homme grave et vieillard, tous deux chrétiens. Ces souvenirs des Muses et d'Apollon, cette mythologie étrangement appliquée, ce retour au paganisme, loin de blesser la délicatesse des assistants, les charma. C'était si bien tourné, si imprévu ! {tam lepida, tam repentinal)
On applaudit à Philimatius ; le scribe assis, son stylet à la main, attend l'improvisation de Tévôque, et ce dernier dicte le quatrain suivant, qui obtient le plus grand succès :
Mane novo, seu cùm ferventia baloea poscunt,
Seu cùm venatu frons calefacta madet.
Hoc foveat pulchor faciem Philimatius udam,
Migret ut in bibulum vellus ab ore liquor.
« Puisse, un autre matin, Philimatius retrouver « encore cette toison pour étancher La sueur de son « beau visage et lui faire boire l'eau qui le couvre, « soit à rheure où la chaleur des bains réclame ce <c service, ou quand l'ardeur de la chasse aura « mouillé son front fatigué. »
Cependant le service divin reprend son cours, et joueurs de paume, fabricants de petits vers, diseurs de bons mots, tout ce groupe d'aimables et vieux enfants rentre à l'église, s'enivre de chants religieux, assiste à la solennité de la messe, attend le glaive barbare qui le lendemain matin peut-être va renverser ces tombeaux, fouler ces gazons et détruire cette basilique.