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XII

Irruption des Barbares. — Remarques sur le style de Sidoine

Apollinaire.

Car il est là, le barbare. Le Hun arrive du fond de la Bohême, et vient fournir à cette population lettrée, qui ne sait plus que les lettres, un nouveau sujet de petits vers. Ce même évêque décrira des pieds à la tète, en beaux hexamètres, le brigand de la Tartarie dont il a peur : « C'est, dit-il, une race terrible d'âme et de corps. Tout petits, ses enfants font horreur. Le front étroit, la tête ronde, deux cavernes pour yeux, des regards qui s'en échappent et qu'on n'aperçoit pas ; des crânes dont les orbites caves fuient le jour ; la faculté de voir au loin, et de cacher ce point lumi-

neux qui voit ; telle est la hideuse population dont je parle. Les mères ont peur que leurs enfants n'aient des narines, et les aplatissent sous une double ligature. Nés pour les combats, Tamour maternel les déforme ; afin que leur face sans nez, devenue plus large, reçoive le casque plus commodément. Ce sont de beaux hommes, de vastes poitrines, de larges épaules, la taille mince. Assez petits quand ils sont à pied, ils paraissent géants quand on les voit à chevaL L'enfant qui vient de quitter sa nourrice est ajussitôt jeté sur un cheval. Vous diriez que les membres de rhomme et de l'animal ne font qu'un, tant le coursier et le cavalier sont cloués solidement l'un à l'autre. Les autres peuples se font porter par les chevaux ; celui-là habite sur eux. Il aime les flèches^ les lances, les arcs et frappe le but avec certitude. Ces gens-là ont traversé, pour marcher contre nous, les glaces du Danube. »

N'avez-vous pas de honte, fils des Romains et des Gaulois, de décrire complaisamment les sauvages que vos ancêtres eussent exterminés, ^e les observer avec tant d'amour, de les analyser et d'employer à cette peinture trop ressentie les formes de Virgile et une versification assez heureuse ?

Voici les Francs, aux yeux bleus et humides {albet aquosa actes); — à la barbe blonde et rare {tenuH cristœ) ; — aux larges épaules, à la taille svelte {œngtor tam alvum) ; à la culotte serrée sur les hanches {strietiùs assutœ vestes). Comme, après tout, c'étaient nos pères, nous ne sommes pas fâchés de retrouver ce portrait de famille, et nous pardonnons à Fevèque,. fils d'une autre race, et l'un de nos aïeux aussi, sa complaisance envers les barbares, complaisance qu'il

partageait avec tout son siècle. En donnant le signalement exact de ces conquérants terribles, il a été fort utile à Thistoire, et l'on chercherait vainement ailleurs des documents aussi précis et aussi vivement colorés. J'ajouterai qu'il méprise son temps et le connaît. Il a peint quelque part le dandy de son époque, ressaveteur de contes, calomniateur, fabricant de mauvais récits ; bavai^d sans éloquence ; railleur sans gaieté y curieux sans sagacité ; grossier dans son affectaiion d'esprit, à genoux devant le présent, exploitant le passée dédaignant C avenir.

Chaque livre des épîtres de Sidoine est adressé à des hommes d'une profession spéciale. Les lettres écrites aux poètes et littérateurs célèbres du cinquième siècle sont particulièrement dignes de remarque. On voit qu'alors l'avocat et l'homme de lettres sont maîtres ; on estime avant tout la culture de l'esprit ; on est persuadé de l'influence de la civilisation sur le monde. En se soumettant aux envahisseurs, on les abhorre. Cette crainte, ce mépris, cette horreur des barbares se joignent à une extrême poltronnerie. On se fie à la science, on aime l'étude. Devenue puérile, la Poésie ne sait plus que scander des vers brillants pleins de pensées vide& et de fausses prosodies ; elle pleure, comme dit Sidoine, la ruine de la société : Suspiriosis plangens ululatibus. Cela n'empêche personne de se livrer aux délices d'une vie efféminée ou aux austérités d'une pénitence chrétienne, également impuissantes à relever l'État.

A peine un de ces écrivains, auquel j'ai consacré d'assez longues études, résumées en quelques pages, a-t-il achevé son homélie douloureuse sur la situation de Rome avilie ; il décrit son doux voyage sur la

Garonne, les rameurs chantant les louanges du maître, les banderoles de soie que le vent agite, un repas succulent servi sur le pont, des lits d*édredon couverts de pourpre, des jeux de dames, de trictrac et d'échecs, un treillage orné de feuilles nouvelles, protégeant le voyageur contre l'ardeur du soleil; plus loin, c'est une aventure galante que Tévêque, bonhomme s'il en fût, raconte avec indulgence et componction : plus loin encore il dit les deux petits vers qu'il a improvisés à la table de l'empereur, et qui lui ont valu tant d'éloges ; et, quelques pages plus bas, sa triste captivité lorsque les barbares ont mis la main sur lui ; les murs de Glermont détruits, les maisons en cendres, les femmes égoi^ées, le. peuple éperdu n'ayant d'espoir, dit l'écrivain gaulois, que dans la cérémonie des Rogations. Il ne sait pas que Dieu protège surtout les nations viriles, assez fortes pour conserver l'indépendance qu'elles ont reçue de lui.

Traduire Sidoine exactement, ce serait faire une œuvre presque barbare et marcher sur les traces d'un détestable guide. Personne ne l'a encore osé ; les traducteurs, à l'entortillage de Sidoine, ont substitué la clarté et la pureté ; à ses métaphores, le sens naturel ; à ses mots insolites, des paroles simples. Inte^ prétation utile, mais qui cesse d'être une traduction. Ils ont eu peur de nous donner la bizarrerie de ses lignes et l'afTectation de son coloris. Vous le redressez, vous le corrigez ; le voici pâle, sage et chaste, ce Gaulois des derniers temps, dont le latin n'est plus un latin ; qui met du fard à toutes ses périodes ; qui emprunte aux Étrusques, aux Phéniciens, aux Goths, aux Hérules, aux Vandales, aux Celtes, aux

Persans, les lambeaux de cet habit d'Arlequin dont il pare son style ; qui se fait tantôt grossier, tantôt subtil,pour échapper au mot simple !

Au lieu de dire que l*eau bout, Sidoine prétend qu'elle cuît. Non solum calet unda, sedcoquitur (1). — A un poëte dont il veut louer le talent, il dit que sa trompette est vénérée de l'univers, Tuam tubam totus orbis veneratur. Cette trompette dont Sidoine fait cadeau à son homme, les traducteurs Font supprimée pour y substituer une lyre ordinaire. — Potor MoseUœ, Tiberim ructas ! C'est ainsi que Sidoine fait réloge d'un homme qui habite les bords de la Moselle et qui s'exprime en latin. Ce sont les mêmes traces de dépravation littéraire que nous avons signalées plus haut ; ainsi que cavernatim ructata e pumiçibus aqua ; et toutes les autres folies de notre auteur : folies destinées à frapper l'œil ; enseigne d'une boutique que l'on veut achalander et sur laquelle on prodigue les couleurs criardes, les lettres tortues, toutes les séductions du genre baroque. Ce style ridicule est une date.

Quiconque lit pour la première fois le texte latin de Sidoine est donc forcé de traverser mille couches différentes et superposées de fausse poésie, de mauvaise mythologie, de souvenirs historiques, d'érudition inutile, de consonnances pénibles, de détails puérils, de descriptions interminables, de frivolités pédantes, d'images entassées, d'anecdotes égoïstes, de prétentions ingénieuses, d'archaïsmes laborieux, d'héllénismes mal agencés. Quand le patient lecteur a soulevé cet amas de misères, il se trouve en face d'une intelli-

(1) Voir plus haut Salvien.

gence naturellement saine et délicate, et d'une âme excellemment pure. Il admire par quel prodige des sentiments si vrais ont pu se cacher sous une multitude de draperies extravagantes : il conçoit très-bien ce que la Monnoye a voulu dire quand il a nommé le style de Sidoine un « style fanatique, » Sidoine est fanatique de mauvaise rhétorique. 11 a voué le plus superstitieux des cultes au mot, à la rime, à Thyperbole, à la synecdoche, à Thypallage et h toutes les divinités folles, honorées par les sophistes. Son oreille aime le bruit des paroles qui raisonnent aigrement comme les grelots d'une marotte, son intelligence n'avoue que les mots dont l'impropriété lui offre une saveur piquante. 11 lui faut des images grossières» crues et jetées par plaques.

Son bonheur consiste à outrer le mauvais, à déformer la langue, à battre les mots sur son enclume jusqu'à ce qu'ils deviennent absurdes et informes ; il procède à ce métier dans toute la candeur de son âme. Ce labeur, c'est ce qu'il appelle latialiter insusurrare. Pauvre Sidoine ! 11 ne sait pas que Marcus Tullius . Gicéron disait simplement : latine loqui. Mais Sidoine ne peut se décider à nommer les choses par leur nom ; il ne se résout pas même à respecter les noms propres. Pour lui Marcus Tullius Gicéron devient Varicoms Arpinas. — ^L Arpinate qui ades varices ;parce que Gicéron avait les jambes malades.

SAINT JÉRÔME. i3t

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