XIII
Saint Jérôme. — Ascétisme sévère et hostile à la société paîemie. — Changement dans les destinées de la femme. — La femme chrétienne.
Nous venons d'étudier Thomme politique, l'orateur élégiaque et le bel esprit de la société chrétienne à sa naissance ; c'est-à-dire Gyprien, Salvien et Sidoine. Il nous reste à contempler l'ascète dans sa cellule, l'expression la plus farouche de la révolution des esprits, à l'époque dont nous nous occupons.
Au rv* siècle, saint Jérôme représente l'exaltation morale à son apogée, le mouvement chrétien dans ce qu'il a d'excessif. C'est un athlète. Il attaque les institutions, non dans leur forme, mais dans leur essence ; il ne laisse pas subsister pierre sur pierre du monde social. Mirabeau n'approche pas de lui.
Pendant que la société romaine s'abîme sous les coups des Barbares, il y a en Egypte, au fond d'une caverne, un homme qui fonde le spiritualisme des temps nouveaux, qui sacrifie à cette œuvre son génie, sa fortune, sa vieillesse, ses amitiés ; qui ne croit pas que l'on puisse aller assez loin en fait de violence contre les sens ; qui travaille incessamment à détruire les liens humains de la volupté, du bien-être et de l'habitude, et pousse de toute sa force à l'anéantissement de l'ordre social. Saint Jérôme ne respecte pas Tine seule chose terrestre : c'est là ce qui fait sa gloire. La société de cette époque devait être moralement anéantie par les théories chrétiennes, comme elle l'était dans sa réalité par les barbares. Je-
rôme tuait les idées. Attila ne frappait que des hommes.
Ainsi le conquérant a moins de valeur réelle et d*influence que le philosophe. C'est une chose singulière que l'obscurité dans laquelle sont restés les hommes politiques du même temps. L'histoire efface les noms des empereurs contemporains ; le nom de Tascète y éclate. Qu'est-ce aujourd'hui que Stilicon, Honorius, Alaric auprès de saint Jérôme ?
Les premiers ont détruit ou essayé de soutenir les étais délabrés d'une machine qui s'en allait. Jérôme a compris qu'il ne fallait plus songer à rien de tel, et que le ver rongeait les entrailles d'une société dorée. Jérôme prêcha l'avenir, nia le présent, et ne s*occupa point du passé. Sans doute il a franchi toutes les limites de la morale praticable ; le monde ne pourrait subsister trois jours s'il adoptait la fureur du solitaire de Bethléem. Mais le principe de cette exaltation, ou, si l'on veut, de cette exagération, principe contraire h la discipline romaine et païenne, devait servir de moteur à toute la civilisation future de l'Europe christianisée. C'est dans les pages de Jérôme que Ton voit s'annoncer la plus ardente révolte des chrétiens contre le paganisme, et il a le bon sens de ne pas la transformer en émeute impuissamment armée. Il laisse apercevoir tous les points capitaux qui détachèrent le christianisme de la religion ancienne : l'égalité de l'esclave et du maître, l'universelle fraternité des hommes et l'ématicipation sociale de la femme^
Ce dernier fait est des plus importants. « Pour les « chrétiens, dit Jérôme (lettre 84), l'acte illicite aux « femmes est également illicite aux hommes ; d*un « côté et de Tautre, même servitude, mêmes de-
« voirs (1). )) Le mot œque^ employé par le philosophe chrétien, doit être remarqué ; il établit l'égalité des sexes devant la loi morale. Jérôme ajoute, pour bien préciser sa pensée :
« Les lois de César ne sont pas celles du Christ ; saint Paul prêche une doctrine, etPapinien une autre. Tout ce que le code chrétien ordonne aux femmes s'adresse aussi aux hommes. Le paganisme établissait une différence ; il paraissait croire que le crime viril différait du crime féminin ; il lâchait la bride aux passions de rhomme auquel il permettait la débauche, tout en la punissant chez la femme : cette distinction est injuste. )>
Ces paroles, écrites au iv® siècle, en face du paganisme, ouvrent aux femmes une nouvelle carrière ; elles les rachètent et les émancipent.
Les femmes s'empressèrent d'adopter une doctrine, non-seulement vraie, mais qui flattait leur orgueil et servait leurs intérêts ; leur prosélytisme devint l'un des plus puissants ressorts de la révolution chrétienne et de son triomphe.
Les femmes, que Juvénal, Martial et Tacite nous montrent si profondément dépravées par la décadence romaine, se relèvent du moment où l'émancipation leur apparaît, où leur destinée s'exhausse, où leur condition s'épure. Il y a dans les lettres de saint Jérôme des tableaux admirables de la vie des femmes chrétiennes. Rome vient d'être prise par les soldats barbares d'Alaric ; la maison de la chrétienne Marcella est envahie :
« Le vainqueur sanglant y pénètre ; la chrétienne
(1) Nos Études sur l'Antiquité, les Hétaïres.
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attend les Barbares et les affronte d'un visage intrépide. Sa fille, chrétienne aussi, est près d'elle. On lui demande de Tor : elle montre sa vieille tunique, témoin de sa pauvreté volontaire. On n'y veiit pas croire ; on imagine qu'elle a enfoui ses richesses. Frappée de verges, déchirée par les fouets, foulée aux pieds, elle ne sent aucune douleur, et ne demande qu'une grâce : celle de ne point être séparée de sa fille, et de la protéger contre des outrages que sa vieillesse n'a pms à craindre. Alors le Christ amollit ces âmes féroces ; et parmi des épées ensanglantées, la pitié eut sa place. La mère et la fille furent conduites par les Barbares à l'église de Saint-Paul pour y trouver un asile ou un tombeau. »
Le reste du tableau est d'une douceur merveilleuse: « Peu de jours après, cette femme héroïque, pleine encore de vigueur et de santé, s'endormit dans le Seigneur, vous léguant ses pauvres (Jérôme s'adres^ à la fille de Marcella), à vous pauvre comme eux, fe^ mant les yeux entre vos mains, rendant l'esprit sous vos baisers, vous souriant au milieu de vos larmes ; tant la conscience de sa vie passée et l'espérance de l'avenir la soutenaient. »