XIV
Détails de mœurs. — Le séducteur chrétien au iv* siède.
Telle est l'éloquence émue et brûlante de rEnniie, bien supérieur, sous ce rapport, au rhéteur Sàlnen et au spirituel Sidoine. Les descriptions chez saint Jérôme ne sont jamais un jeu d'artiste ; son ftme s'y
mêlé et les anime d'un feu puissant et sombre. Le peintre de Marcella mourante décrit avec une amère Éloquence les mœurs des grandes dames ; plus d'une essayait de concilier la coquetterie et le devoir, Tanaour de la parure et Tamour divin :
« Elles font tomber élégamment des deux côtés de leur front les boucles de leur chevelure, dit Jérôme. Leur peau est soigneusement lavée et poli|^; elles emploient des parfums, portent des manches étroites, des robes qui dessinent la taille, des souliers qui craquent sous le poids du corps, et elles s'appellent vielles pour que leur innocence se vende mieux et périsse à plus grand prix. — Près d'elles marchent ces adonis chrétiens, frisés, parés, brillants de pierreries, et dont les vêtements répandent au loin l'odeur d'un rat étranger. Toutes ces personnes se disent chrétiennes ; les agapètes elles-mêmes prétendent n'avoir pas renié Jésus-Christ ; épouses sans noces, concubines sous ombre de religion, courtisanes qui^e se livrent qu'à un seul amant, sœurs voluptueuses qui cherchent des frères de plaisirs. D'autres, pures dans leur vie, mais fières des dignités de leurs maris, ne marchent qu'environnées d'un bataillon d'eunuques, et ne portent pour robes que de l'or tissu en filets légers. Leurs litières sont superbes et dorées. Même quand elles sont veuves, elles continuent leurs promenades triomphales et se font précéder par leurs essaims d'esclaves mutilés. Leur figure est fraîche, leur peau fardée, leur maison pleine d'adulateurs, pleine de convives. On dirait qu'elles cherchent un mari vivant, non qu'elles pleurent un mari mort. Heureuses de la liberté du veuvage, fatiguées de la domination conjugale, elles permettent aux ecclésias-
tiques, qui devraient leur inspirer le respect, de les baiser sur le front. Cette complaisance des prêtres les enorgueillit ; elles passent pour vierges et chastes, et, après un repas exquis, elles rêvent d'apôtres. »
Ce dernier trait dit tout. Jérôme, s'il eût vécu sous le paganisme des Antonins, et qu'il eût fté païen luimême, eût écrit la satire comme Juvénal. Il ne pa^ donne à aucun nouveau vice des chrétiens nouveaux.
« J'en connais, dit-il, de ces femmes qui se font un orgueil de fouler aux pieds l'orgueil du siècle. Leurs haillons les rendent fières. Elles affectent un maintien timide, prennent la dernière place, se confessent indignes, parlent d'une voix faible et dolente, soupirent, font parade de leur maigreur, marchent en s'appuyant sur un bras étranger, et veulent que Ton admire en elles les effets véritables des veilles et du jeûne. Quelqu'un paraît-il : elles ferment les yeux, baissent le sourcil, semblent accablées. Leur robe est brune, une ceinture de cuir la maintient. D'autres plus hardies coupent leurs cheveux, prennent un habit d'homme, et, rougissant de leur sexe, lèvent hardiment au ciel une face d'eunuque. J'en connais qui sç voilent la face d'un capuchon, et qui revêtent le cilice. Ne croyez pas à leur piété ; c'est de l'orgueil. »
Il faut lire ces Lettres quand on veut savoir ce que peut essayer, vouloir ou oser un siècle ennuyé de lui-même. Jérôme flétrit, en les analysant, les fantaisies de ces temps décomposés, où la femme devenait homtne, où l'homme devenait femme, où toutes les transformations et toutes les folies amusaient la lassitude universelle et se mêlaient bizarrement à la régénération que le monde allait subir. Qui s'attendrait à trouver au iv® siècle un Lovelace chrétien?
le nous le montre* Sabinianus, c'était son nom, *empli ritalie du bruit de ses séductions et de luptés hardies ; il comptait beaucoup de succès en vantait :
Q plaisir conquis lui semblait une victoire, et, nt Jérfilpe, il promenait de tous côtés son char Knphe amoureux. »
}6 de passions facilement assouvies, il s'avisa îr la femme d'un Barbare [barbari mariti) , 18 puissant et redouté, quelque Germaine ou , une de ces belles Chriemhilt du pofime des Nieen^ connues de Sidoine Apollinaire. Ltiissons saint Jérôme :
ibinianus ne craignit point de se conduire en ; et en maître chez un homme qui n'avait besoin -sonne pour venger son offense, et qui, d'un coup ive, juge et bourreau, pouvait châtier l'aduîjB séducteur ne se gênait pas, accompagnait la 3 séduite aux jardins du mari, la traitait comme ime, lui commandait, la dominait et bravait yépoux fut averti ; Sabinianus se sauva par des Tains qui communiquaient de la villa du mari a campagne de Rome. Là, caché quelque temps des brigands samnites, il apprend enfin qu'on îrche, s'embarque sur le premier na^1^e qu'il s à l'ancre et aborde en Syrie. Que faire après e tragédies ? Devenir moine ? Sabinianus en téa le désir.
se dirigea donc vers Jérusalem, et y fit profes- *ascétisme. Mais sa vieille vie avait laissé trop de brûlantes dans une âme habituée et asservie issions pour qu'il adoptât les vertus dont il •evètu le costume et l'apparence. Ce moine pré-
tendu se couvre de soie et de perles ; ses doigts portent des bagues, ses dents sont entretenues avec un soin de femme ; sa tête chauve, ornée de rares cheveux que les voluptés ont décimés, se dresse fièrement ; le parfum ruisselle sur son corps ; il s'épile, il se baigne ; la pierre ponce fait briller sjBS membres encore vigoureux. »
On avait espéré que cet homme, habitué aux séductions et aux voluptés, pour lequel étaient mortes, frappées du glaive, plusieurs femmes mariées, qui avait entraîné dans une carrière de dangers et de douleur une foule de vierges romaines, ferait enfin pénitence dans le désert. L'habitude et les passions remportèrent. Une jeune fille qui venait de se consacrer à la vie religieuse, dans la solitude de Bethléem, lui sembla belle, et il Taima. 11 faut entendre saint Jérôme faire éclater sa foudre contre le scandale de ces amours profanes dans le désert chrétien ; et cette voix terrible qui maudit le nouveau converti et la vierge séduite.
« L'Église entière veillait, la nuit sainte retentissait des louanges de Jésus, les idiomes de tous les peuples priaient Dieu à la fois. Pendant ce temps, Sabinianus glissait une lettre d'amour dans la porte même du temple où fut la crèche du Seigneur. 11 voulait que la malheureuse jeune fille, en pliant le genou pour adorer, trouvât sous sa main cette épitre empoisonnée ; puis, rentrant dans le chœur, il allait mêler sa voix aux voix des lévites, et là ses yeux rencontraient les yeux de la vierge. Misérable ! ne crains-tu pas que l'Ënfant-Dieu vagisse, que la Vierge mère te voie, que le Dieu du monde t'écrase? Les anges pleurent, Tétoile brille en haut, Jérusalem se trouble ; ah ! je
tremble, et le frisson s'empare de mon âme et de mon corps au moment où j'essaye de représenter ce que tu as fait. Mes larmes éclatent avant mes paroles ;
le désespoir et l'horreur arrêtent ma voix La
Vierge trompée vient trouver Sabinianus dans cette grotte vénérable : elle lui livre, comme la dot d'une épouse future et le gage d'un amour mutuel, sa ceinture, des mouchoirs et des cheveux. On peut tout croire d'un tel homme, mais je ne veux rien ajouter, rien supposer. Le chœur des anges se faisait entendre au-dessus de sa tête; le concert divin remplissait les airs. Ah ! quand vous vous êtes trouvé seul avec elle dans im tel lieu, vos yeux ne se sont pas couverts de ténèbres? Votre langue ne s'est pas engourdie? Vos bras ne sont pas tombés ? Votre cœur n'a pas tremblé ? Vos pieds n'ont pas faibli ?....
« Ensuite pendant toute la nuit, du jour au matin, Yous êtes resté sous sa fenêtre ; et à la hauteur des murs s'opposant à ce que vous la vissiez de plus près, une corde vous servait à lui transmettre vos messages. Le soleil enfin levé, vous quittâtes, triste et pâle, ce lieu de délices ; pour écarter le soupçon, vous êtes allé lire l'évangile du Christ en qualité de diacre. Nous imaginions, nous, que cette pâleur inaccoutumée,. cette e£Prayante maigreur étaient les résultats de vos veilles ; cependant, vous aviez déjà loué un vaisseau, tracé votre itinéraire, désigné le jour, arrêté votre fuite ; l'échelle qui devait favoriser l'enlèvement de la vierge s'appuyait déjà sur la muraille... vous fûtes découvert. malheur de mes yeux, ô consternation ! »
Cette lettre de Jérôme, d'une puissance extraordinaire de style, est une grande curiosité historique.
Le Romain corrompu pense seulement à ses voluptés ; la femme du vainqueur germain ou vandale cède à la séduction romaine ; le christianisme et le désert offrent un asile au coupable ; enfin dans le désert môme on voit la pureté chrétienne aux prises avec la volupté païenne.