‹ Le moyen ageChapitre 28 sur 49 · XV · texte numérisé non relu

XV

Amour de la solitude. — Haine de la société. — Terreur universelle. — Rome détruite.

11 n'est point vrai, comme Ta prétendu Gibbon, que le christianisme ait ruiné l'empire romain : la ruine de l'empire a favorisé le développement du christianisme. On se précipitait vers les églises et les solitudes pour échapper aux hordes victorieuses ; on cherchait le désert ; on se rattachait, dit saint Jérôme, à la pénitence, unique planche de salut [tabulam pœmtentiœ tenentes). Saint Jérôme, dans toutes les brûlantes lettres iqui tombaient de sa cellule de Bethléem, vrais flots de lave bouillante, exprime ce dégoût de la société contemporaine. — « Que voyons-nous dans le monde? la mort de nos amis, les supplices des citoyens, l'incendie des villes et des maisons de campagne, la ruine des provinces, la captivité de nos proches, les féroces visages des ennemis ; naufrage universel, qui ne nous offre qu'un appui : la foi ! »

L'amour, le mariage, la tendresse des enfants, les bonheurs domestiques devenaient des sources d'amertume et des causes de désespoir. Saint Jérôme dit à une femme qui pense à se remarier : « Y songez-

SAINT Jérôme:* ih

vous? lorsque vos biens vont vous être enlevés, lorsque vos revenus vont être détruits, lorsque tout est désastre, prendre un mari ! Vos enfants seront tout à l'heure assaillis par la maladie et par la faim ! Vos amies et vos compagnes de noces seront en deuil ! Au milieu du chant d'hyménée, le clairon barbare retentira! Et ce mari, quefcra-t-il? Ou vous le verrez fuir, ou vous le verrez combattre. »

C'est quelque chose de très-touchant que ce fond de désespoir, cette réalité lugubre, qui apparaît de temps en temps chez les philosophes chrétiens du vf^ siècle. Ils en parlent assez peu ; on s'aperçoit cependant que c'est leur grande et muette préoccupation. Ils se font une félicité spiritualiste et un bonheur idéal. Ce qui manque à l'homme reparaît, dans ses discours, plus souvent que ce qu'il possède ; et la raison en est naturelle : nous pensons bien plus à ce que nous regrettons qu'à ce que nous avons. Les Barbares d'ailleurs n'étaient pas indulgents pour ceux qui pleuraient trop haut ; et les vaincus, par excès de désespoir, ou par lâcheté, se taisaient. — Malheur à ceux qui se plaignent (dit encore l'éloquent Jérôme), malheur à ceux qui les écoutent î Nous pleurons, mais tout bas ; et qui nous entendrait pleurer serait en péril lui-même. Le gémissement nous est défendu! »

Personne ne pouvait croire que le globe eût longtemps à vivre. Quid salvum, si fioma périt? « Si Rome meurt, est-il rien qui puisse se soutenir? »

Jérôme s'apprêtait à commenter Ézéchiel, quand on vint lui apprendre que Rome était prise- « Mon âme est restée confuse ; je me suis tu longtemps, sachant que notre siècle est un siècle de larmes. » Une année

après il se remet à l'œuvre : « aussitôt les Barbares^ comme un torrent, dévorent l'Egypte, la Phénicie, la Syrie. » Peu de temps se passe ; « tout l'Orient tremble ; le Caucase vomit des essaims de Huns que leurs rapides chevaux entraînent et jettent sur tous les rivages, et qui répandent le sang avec l'épouvante. Puisse Jésus éloigner à jamais ces bêtes terribles de l'empire romain ! Ils se trouvent partout avant qu'on les attende, devançant le bruit de leur arrivée, sans pitié pour la religion, pas même pour l'enfant qui vagit. On l'égorgé souriant, et on le jette dans la mort avant qu'il ait commencé la vie... Non, je n'ose pas m'appesantir sur les ruines de notre temps ; mon âme en est effrayée {horret). Depuis vingt ans, le sang romain coule chaque jour entre Gonstantinople et les Alpes-Juliennes. Scythie, Thrace, Macédoine, Dardanie, Dacie, Thessalonique, Épire, Achaïe, Dalmatie, les deux Pannonies, tout appartient aux Barbares, qui ravagent, déchirent et dévorent. Que de mères nobles et de nobles filles, jouets de ces monstres I d'évêques dans les fers, de prêtres égorgés, d'églises détruites, d'autels devenus étables pour les chevaux, de reliques profanées! Le deuil, le gémissement, la mort partout. Le monde romain croule ; mais la tête des chrétiens se lève encore ; nous sommes debout (Romanus orbisruù; et tamen cervix nostra erecta non flectitur). »

Nous avons rendu autrement que les traducteurs ces dernières et magnifiques paroles ; elles ne renferment pas, selon nous, un reproche adressé à l'orgueil des Romains. Le mot nost7^a nous parait s'appliquer aux chrétiens seulement qui ne reconnaissaient pour leurs que les enfants du Christ. Les mots erecta cervix

ne semblent point emporter la signification d'orgueil condamnable que la traduction leur attribue ; enfin, on doit remarquer que Tune des citations favorites de Jérôme, sa devise philosophique, souvent reproduite dans ses lettres,

Si fractus illabatur or bis, Impavidum fenent tniinœf

est répétée par lui avec admiration et avec éloge. Jérôme, quelques lignes plus bas, blâme et maudit, non point l'orgueil et la constance, mais la lâcheté des Romains :

« O honte ! ô stupidité qui ne se peut croire ! l'armée romaine, victorieuse du monde, maîtresse du monde, a peur, elle tremble, elle est vaincue. Elle a peur de ces hommes montés sur des rosses (caballos)^ qui se croient morts dès qu'ils touchent la terre, et qui ne savent pas marcher Oh ! si je pouvais monter sur une élévation d'où le monde entier se découvrît à nos yeux, je te montrerais l'univers enseveli sous ses ruines; peuples se ruant sur les peuplesi trônes tombant sur les trônes, tortures, égorgements;

ceux-ci engloutis, ceip:-là esclaves La grandeur

et la terreur de la réalité font taire la parole ; tout ce que je dis n'est rien auprès de ce qui est. république déplorable! Des Pannoniens et des Hérules t'ont dévastée ! Dans les villes, la faim ; hors des villes, le glaive. Nous pleurons depuis si longtemps que les larmes sont sèches dans les yeux. Rome a combattu au centre de ses domaines, non pour la gloire, non pour la liberté, mais pour l'existence : combattu I non ; elle a vendu ses meubles et a donné son or pour vivre ! Hélas !

je pleure les funérailles du monde/ le monde romain croule ! » totius or bis mortuos plango, Romanus orbis mit l

L'antiquité n'a pas légué un seul ouvrage dans lequel cette destruction soit peinte de couleurs aussi tragiques. La rhétorique de Salvien et de Sidoine amuse leur douleur. Chez saint Jérôme, Taccent est bien plus âpre et le sentiment plus intense. Il se console, non en faisant de petits vers, mais en contemplant la chute des dieux païens. — « Merveille! le Gapitole aux voûtes dorées est désert et sale {squakt). Tous les temples de Rome se couvrent de poussière; Faraignée y fait sa toile. La ville entière se déplace et court aux églises chrétiennes à demi brûlées, aux tombeaux des martyrs. Le paganisme abandonné pleure. Ces anciens dieux des nations, relégués sous les toits, partagent leurs greniers avec le hibou et la chouette. La croix brille sur le drapeau des soldats^ On voit cet emblème de nouvelle vie décorer la pourpre royale et étinceler sur les diadèmes. Jusqu'à l'Égyptien Sérapis est devenu chrétien. De llnde, de la Perse, de TÉthiopie, les troupes de moines accourent au désert. Le Hun et TArménien apprennent les Psaumes ; Farmée blonde et rouge des Gètes promène Fétendard chrétien à travers le monde... Ici, au désert, nous sommes accablés de nouveaux frères; il nous en vient de' toutes les régions de la terre; nous n'avons pas assez de place pour eux; et cependant nous ne pouvons ni faire au delà de nos forces, ni renoncer à Fœuvre commencée. Les ressources nou» manquent pour loger tous ces amoureux de la solitude ; nous venons d'envoyer un de nos frères en Europe, chargé de vendre nos maisons de campagne à

demi détruites par les Barbares, et les débris de nos patrimoines. »

Celui qui écrivait ces lignes au désert était si pauvre en effet qu'il ne pouvait payer un secrétaire {notarium), et qu'il remerciait beaucoup l'ami qui lui envoyait un petit bonnet; encore ce bonnet était-il trop étroit PUeolunif texturâ brevi, charitate latissimum, senili capiti confovendo, libérUer aoeepi^ et munere et munerk auctcre lœtatus. « J'accepte avec joie le petit bonnet « que vous m'envoyez pour réchauffer ma vieille tôte^ « il est étroit, mais la charité Félargit; et je Taime « tant pour lexadeau que pour son auteur. »

La cellide de saint Jérôme. — Sa doctrine ; excès de la pensée chrétienne. — Ses études et son style. — Ses biographes.

A travers la porte de cette cellule habitée par Tardent vieillard qui n'a pas de bonnet pour couvrir sa tète blanchie, vous apercevez la transformation du monde. Alors se formule la nouvelle discipline. Quelques hommes, les yeux fixés sur FÉvangile, la rédigent sur ce modèle ; les uns, comme Gyprien, en législateurs et en hommes politiques; les autres, comme Augustin, en métaphysiciens subtils; d^ autres, enfin, comme Jérôme, en prophètes qui lancent l'anaihème avec le précepte, et ordonnent au monde de marcher dans la route indiquée, Jérôme, le plus fougueux de ces réformateurs, pousse toutes les idées à l'extrême ; il ne donne point de règles convenables à une société vivante. Il n'admet comme vertu que l'ab-

négation ; comme vie sociale, que Tascétisme ; co science, que la science divine; comme chasteté la virginité ; et personne n'a moins compris la fail: humaine et Tindulgence qu'elle exige. Il se li rétude comme à une frénésie, à son indign contre les hérétiques comme à une indomptab reur ; quelquefois la douceur du christianisme h rige. Dans ses discussions avec Augustin, il faui cette sauvage violence lutter contre la modér qu'il s'impose, et la rébellion de sa nature essay rompre et de briser la loi de charité qu'il subit.

Vieux il n'a pas de secrétaire ou de copiste à < de sa pauvreté. Sa vue, fatiguée par une lectur sidue, lui refuse son secours ; il travaille encore sa grotte ; il étudie la Bible, il la commente, traduit.

Personne n'a mieux compris ni exprimé plus ment les difficultés ou plutôt les impossibilités < traduction : « Vous ne verrez presque jamais, d les beautés d'une langue apparaître avec le n éclat dans un idiome étranger. Voici un mot do signification grecque est précise ; en latin, je n*a de mot qui le reproduise. J'ai recours à lapériph: et le long détour que je tente réussit à peine i conduire au but. Ajoutez à cela les anfractuosit^ l'inversion, les différences des cas, la variété images. Chaque langage possède sa vie propre, caractère individuel et national; telle parole re: littéralement semble absurde : efiPrayé, je veux c ger l'ordre ou la tournure de la phrase; aussitôt me dit que je manque aux devoirs du traduci Quoi de plus beau que les psaume$ et les livrei breux? Eh bien ! ceux qui les lisent dans la tradw

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les trouvent sauvages, farouches, incultes ; ils n'en pénètrent pas le sens et la moelle ; ils n'aperçoivent qu'une draperie de traduction souillée et flétrie. Ces ouvrages hébreux une fois traduits en grec, leurs parties ne se lient pas ; on cesse de les comprendre.» Esprit ardent qui ne se contentait pas de la surface, la science lui coûtait des angoisses et dés larmes, comme la religion et Tamour : « Après avoir épuisé les finesses de Quintilien, la manière solennelle de Fronton, le style agréable de Pline le Jeune, je retournai à Talphabet juif, j'appris à épeler l'hébreu, je répétai les mots stridents et les gutturales rauques de cet idiome. Oh I que de labeurs, de difficultés, de désespoirs, d'interruptions, d'obstination et d'acharnement i reprendre le travail quitté ! Us le savent ceux qui ont étudié près de moi. Semence amère de l'étude, je goûte aujourd'hui tes fruits suaves. »

Parmi les fondateurs du christianisme, saint Jérftme est la figure la plus extraordinaire. L'historien ne peut ni passer lestement à côté de lui sous prétexte que c'est un saint, ni répéter seulement, avec une naïveté affectée, les vieilles légendes qui le concernent. Que ce soit un saint, personne n'en doute; il est probable aussi qu'il a été homme. Je voulais connaître les mobiles terrestres de sa conduite, savoir pourquoi Hiéronyme ou Jérôme, le Dalmate dont nous ignorons même le nom réel, s'en alla au désert, quels étaient ses motifs, dans quelle société il vécut, quelles passions il eut à combattre, quels exemples et quelles doctrines il laissa après lui, en un mot, sa part véritable de travail dans le changement sublime qui s'opérait. Vous ne m'instruisez pas là-dessus, si vous vous contentez avec Gibbon ou Lamethrie, de

rire de saint Jérôme, de sa discipline et de ses- macérations; si vous me racontez, en plaisantant, qu'il vivait d'herbes, qu'il ai commis des contre-sens dans sa traduction de TAncien Testament, et qu'il est entré dans de véhémentes fureurs contre les priscillianistes et autres hétérodoxes. Je ne suis pas mieux renseigné par le légendaire crédule qui raconte pieusement les rêves de saint Jérôme, répète les conversations édifiantes des mendiants et des moines dans le désert, et dit comment une corneille leur apporta du pain quand ils avaient faim, et de l'eau quand ils avaient soif. Je voulais quelque chose de plus. Je ne pouvais m'accommoder ni des épigrammes de l'un, ni des ingénuités de l'autre. Un personnage doiA les doctrines et l'exemple ont eu tant d'influence n'est pas méprisable ; il est impossible aussi d'accepter, en dernier résultat, des contes enfantins, débris d'une honnête et antique crédulité, qui plaisent à un esprit sérieux par la naïveté de leur poésie, mais q|ui n'expliquent absolument rien.

La Vie de saint Jérôme a été écrite par beaucoup d'auteurs. Dolci, Martianay, Germello, Bngelstofl, l'ont tentée ; Germello et Dolei son imitateur ont eu l'excellente idée d'enchaîner habilement, de manière à en faire une narration suivie, les divers passages dans lesquels le docteur a parlé de lui-môme, ce qui lui arrive fréquemment comme à tous les hommes passionnés. L'ouvrage de Dolci qui a pour titre : Le grand Jérôme son propre biographe, est très-curieux. Après le travail de Dolci, tissu de fragments de saint Jérôme, et auquel la parole véhémente du docteur donne un caractère et une couleur admirables, il faut placer le travail lourd, fastidieux, exact de Blariianay

SUT les événements qui composent la vie du saint. Une seule espèce d'ouvrage restait donc à essayer; une biographie, non pas irréligieuse ou impie, mais philosophique, historique, vraiment chrétienne, dans. le sens légitime de ces mots.

Ce parti entraînait beaucoup d'embarras. Il fallait juger rimportance et l'influence de la vie ascétique dans le monde moderne, et passer en revue, en les appréciant, toutes les opinions dont le docteur a été sinon le premier, du moins, le plus énergique et le plus éloquent propagateur, relativement à la virginité, au célibat, à l'abstinence, au jeûne, à l'expiation, à la solitude. Il fallait rechercher l'analogie vraie ou sup-^ posée de ces doctrines d'abnégation avec le senspropre du christianisme, et discuter l'action bienfaisante ou pernicieuse qu'elles ont exercée sur les destinées des nations nouvelles. Le biographe a devant soi, non pas comme flambeaux, mais comme énigmes et comme obstacles, les plus grandes et les plus ténébreuses questions de l'histoire et de la morale.

L'anéantissement du moi humain, tel que le saint docteur le pose en principe, résultat définitif et conséquence extrême de la théorie du péché originel, ne peut servir de base à aucun état social; sans mariages, sans rapports d'intérêt ou d'ambition, le monde meurt; c'est ce que demande saint Jérôme.

Ces théories, placez-les en face des faits contempo- ,rains; elles s'éclairent; vous en comprenez la valeur» Quand même Juvénal, Martial, Sidoine, Pétrone, Ammien-Marcellin, auraient exagéré ce qui se passa du m® au vi® siècle, il n'est pas probable qu'ils aient toujours menti.

l.*SO SAINT JÉRÔME.

Les effroyables départements qu'ils sont unanimes pour raconter ne se concilient avec le maintien d'aucune société. Qu'est-ce donc que la doctrine de Jérôme et la vie de ce docteur? Un contre-poids, une lutte acharnée de fait et de principes contre la dissolution universelle. Il ne connaît point la modération et l'indulgence. 11 va jusqu'au dernier terme et au dernier excès de sa doctrine. Dans la dégradation romaine, il n'admet plus la société politique comme supportable ou possible. Le même sentiment d'effroi et de tristesse a dicté la Cité de I>ieu de saint Augustin, et le Traité du gouvernement divin par Salvien ; chez leDalmate Jérôme, cette mélancolie est frénésie* II ne trouve au fond de sa caverne que des foudres d'anathème contre ce qui fait la joie ou le soutien de la vie terrestre ; de là cette prose dithyrambique, plus digne d'Isaïe que de Gicéron; de là ces dissertations sur le voile des vierges, sur l'impudeur et le crime de celles qui osent montrer leur figure, sur la gourmandise effrénée de ceux qui ne vivent pas de racines et d'eau claire, sur la damnation inévitable de quiconque se mêle ou touche aux intérêts humains. De là aussi l'incompréhensible austérité de ces conseils qui ne sont point faits pour le monde, puisqu'ils le condamnent et le détruisent, et l'étonnement dont on est saisi quand on voit se mêler à des élans sublimes, des puérilités monacales, aux événements dont le monde était foudroyé, des enseignements sur les points les plus minutieux de la discipline ascéti<|ue.

Pour expliquer cette âme farouche, dure et grande, il faut présenter ces passions et ces souvenirs, dans leur ordre réel et sous leur vraie lumière; donner d'abord l'idée la plus nette du mouvement général du

SAINT JÉRÔME. loi

monde, peindre ensuite les faits particuliers, Fimpression reçue par saint Jérôme, et arriver enfin à ses écrits, à ses travaux, à sa retraite, qui s'éclairent naturellement des études que nous avons indiquées.

Sa retraite au désert semble imputable à deux causes : au mouvement de décadence qui se faisait sentir, et qui, rendant les mœurs romaines plus dépravées, effarouchait Taustérité de Tascète ; — puis à la colère que le satirique chrétien avait éveillée autour de lui. Saint Jérôme était en réalité un puissant et terrible satirique, et si cette assertion étonne, on n'a qu'à relire ses ouvrages et ceux des contemporains qui ont parlé de lui ; « vous avez montré la verve de Lucilius, lui dit un moine de ses amis, et votre sel acre a bien frotté le monde.» Il l'avait si bien frotté, que ce monde ne pouvait plus le souffrir. « On me traite en criminel, dit-il lui-même, pour avoir parlé des vices des autres. — Je suis digne de Dieu, s'écrie^t-il ailleurs, car le monde me hait [Quod Deo dtgnus sim quem mundus oderil), » Aussi s'éloigna-t-il en pleurant, car c'était une âme, non pas aimante ou délicate, mais passionnée, ardente et farouche. 11 s'en alla chercher dans une grotte l'apaisement définitif et l'oubli de ceux dont il s'était fait haïr. « Qu'ils continuent, s'écrie-t-il encore, et qu'ils visitent leurs matrones et leurs sénats de femmes. Folies du cirque, fureurs des gladiateurs, foule des théâtres, tumulte de Rome, adieu I » Puis, avec cette ver^'e attendrie et profonde qui s'est retrouvée chez Rousseau à la fin du xvm* siècle, il parle de la solitude qui l'attend, du lit de feuilles sèches qui lui suffira, des fleurs et des oiseaux, des psaumes chantés sous le ciel ouvert.

Jérôme était de ces hommes qui ne peuvent souffrir

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le train ordinaire du monde, ses ombres et sestaches^ et qui s'en punissent eux-mêmes. II eût voulu d'un seul coup effacer les souillures et transformer Tunivers. L'exagération que Molière place dans la bouche d'Alceste a été la règle de sa vie et le mobile de sa fuite. C'est dans saint Jérôme qu'il faut étudier peintures les plus cruelles des mœurs de ce temj Le style dans lequel sont écrites ces diatribes est admirable en son espèce, bien que ce ne soit plus du latin véritable ; on reconnaît le sauvage des bords dn Danube ; il y a de la terreur mêlée à de l'ironie, et l'on comprend que les amis de saint Jérôme l'aiwat accusé de rudesse et de dénigrement.

Si l'aspect moral et historique de saint Jérôme est unique et grandiose dans son étrange âpreté, la forme qu'il emploie ne l'est pas moins sous le point de vue littéraire : il représente à lui seul le latin barbare d régions où il est né. Dansles littératures et les langu qui vivent beaucoup, un curieux phénomène s'opère à la longue : elles finissent par s'imprégner de tou les nuances des nations conquises. Ainsi^ vers la fir de la domination romaine, on peut distinguer un latin africain, tel quecelui d'Apulée, d'Augustin et de Tertul lien ; un latin espagnol immortalisé par Lucain et les deux Sénèque, et même un latin gaulois ingénieusement recherchéytel que le présentent Ausone et Sidoine Apollinaire. Quand vous rencontrez dans Sénèque e1 dans Martial les Agudezas dont Quevedo se targua pi tard, et dans Lucain les traces de l'enflure souveni reprochée à Gongora, il y a bien là matière à réfléchi] sur la perpétuité des races. Le style de saint Jérôm( est le plus curieux de tous, parce qu'il est unique C'est le seul Dalmate qui ait écrit en latin à cett(

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