‹ Le moyen ageChapitre 30 sur 49 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Ck>inmeDt le paganisme essaya de se transformer pour résister au christianisme. — Julien l'Apostat. — Développement de la société chrétienne.

Effrayé de l'ascendant que devait acquérir, sur un monde las de chimères, une religion plus pure, séduisante par sa nouveauté, flatteuse pour les opprimés et les faibles, le paganî^e se dépouilla de ses vieilleshabitudes, et sentit à son tour la réaction du christianisme naissant. Quittant les images grossières, les formes sensuelles et les superstitions brutales, il entra

dans une voie de raffinement graduel qui le conduisit à une espèce de théisme mystique, renforce d'un panthéisme subalterne. Au lieu de divinités innombrables, empruntées à tous les pays et adorées par une crédulité aveugle, le paganisme, essayant de se renouveler, proclama TÊtre Suprême, servi par des armées d'esprits inférieurs, dont les bataillons subordonnés à son pouvoir composèrent la milice de la démonologie. Cette teinte semi-chrétienne du paganisme marque la vie et les œuvres de Julien TApostat. Cet empereur bizarre, demi-chrétien, demi-platonicien, poète avant tout, est dévot à Jupiter et au soleil, comme un chrétien catholique est dévot à la vierge Marie et à saint Jean-Baptiste. D'une part, les païens penchent vers le mysticisme chrétien ; d'une autre, les chrétiens ne sont pas exempts de tout mélange de paganisme : ils traitent le Père étemel avec ce mélange de crainte physique et de vénération pour la puissance qui caractérise la religion de Jupiter et de Vesta. Conflit étrange ; la foi la plus forte et la plus neuve finit nécessairement par l'emporter; le moment arrive où le paganisme n'a plus pour soutien, pour appui et pour refuge, que les seules institutions politiques de Rome. Jadis, il les avait protégées; c'est à elles qu'il dçmande à son tour protection. Jadis le patriotisme s'était placé sous l'aile de la religion des Quirites, à laquelle il avait demandé la flamme sainte, l'enthousiasme qui agrandit et fait triompher les peuples. Voici la religion mourante qui vient demander au souvenir de Romulus et de Numa Taumône d'un peu de vie qui lui manque. Après ce dernier effort le paganisme expire, et Rome avec lui; l'institution romaine disparait.

Mais le paganisme est lent à s'éteindre; une longue traînée de flamme suit encore cette planète qui va s'éclipser. Depuis l'époque de l'apparition chrétienne, jusqu'au moment où le paganisme est chassé du monde, des siècles s'écoulent. Ce feu sacré ne veut pas mourir. L'étincelle semble expirer, puis renaît, puis meurt de nouveau, puis reparaît à différents in~ tervalles, et fait encore, après de longues années, briller sa clarté vacillante dans les sanctuaires oubliés de Vénus et d'Apollon : tant il y a de puissance vitale dans les institutions qui ont vécu. L'obstination avec laquelle la religion païenne se ménagea, jusque dans les derniers temps, un petit empire au milieu du monde chrétien, est prouvée par les écrits des Pères de l'Église, par les médailles et les monuments. Cinq siècles . de combat n'anéantirent pas les traces d'un culte autrefois puissant.

On peut diviser ce combat de cinq cents années eu quatre périodes historiques : la première comprend le laps de temps qui s'écoula depuis l'introduction de la nouvelle foi dans l'empire, jusqu'à la lutte des deux croyances, sous le règne des Antonins. La seconde renferme les divers mouvements de la lutte encore indécise entre le christianisme et le paganisme ; elle s'arrête à Constantin. La troisième, consacrée au triomphe de la religion nouvelle sous Constantin et ses successeurs, voit cependant la foi ancienne reparaître avec éclat, et se maintenir obstinément sous Julien. La cinquième période de ce tableau, si grand et si varié, comprend les dernières tentatives du paganisme pour garder ou reconquérir son influence : elles disparaissent sous Théodose, mais en laissant encore quelques vestiges, que l'on ne voit s'effacer

entièrement que sous Justinien. Un Allemand, élève du théologien Shrœck, le professeur Tschimer, a esquissé, avec la profondeur de jugement et Fimpartialité les plus remarquables, la première de ces époques. M. Beugnot, se renfermant dans les limites que traçait autour de lui l'Académie des inscriptions et belles-lettres, a donné une histoire érudite et curieuse de la destruction du paganisme en Occident. L'ensemble de cette* œuvre reste encore à remplir : cadre magnifique qui appelle une main puissante, et qui, sans doute, l'attendra longtemps encore.

Si vous eussiez visité l'empire romain à l'époque où les Antonins occupaient le trône, vous n'eussiez pas soupçonné le mouvement qui se préparait. Tout était encore païen ; partout s'élevaient les temples des anciennes divinités : cirques, jeux fimèbres, pompes sacrées^ attiraient encore, sinon la même foule et la même vénération, du moins un grand concours de peuple et un respect traditionnel. Les divinités locales étaient adorées, les autels fumaient, les holocaustes n'avaient pas cessé ; on s'apercevait à peine que les sectateurs des vieux rites étaient moins pressés, et que le nombre des personnes qui atta- -chaient de l'importance à la connaissance approfondie •de la religion diminuait chaque jour. Toutes les formes extérieures étaient respectées : on pouvait prendre pour un lieu commun de tous les temps les murmures du prêtre qui se plaignait de voir le nombre des victimes décroître, et celui des incrédules augmenter. A la surface, point de changements ; dans les profondeurs et à la base du paganisme, upe maladie secrète sapant lentement l'organisme du vieux

culte, devait le faire succomber tôt ou tard aux effets d'une invisible et constante morsure.

Avant le règne d'Alexandre Sévère, les chrétiens n'ont point de temples ; tout se passe dans les souterrains. Cette société, qui doit envahir et ensevelir la société romaine, est inaperçue ; elle a son culte, mais secret et domestique; ses espérances, mais modestes ; son monde à part, mais encore humble, n'osant lever la tête et sortir de la foule. Souffrante et militante, elle s'accroît avec mystère; elle a ses temples dénués d'ornements; sa religion cachée dans le sanctuaire de la famille. Les chrétiens, à cette époque, étaient considérés, non comme des membres d'une secte, mais comme des hommes singuliers qui s'isolaient du reste du monde, ne prenaient point part aux amusements publics, se renfermaient dans un austère silence, et se faisaient haïr par leurs vertus mêmes : cette différence de mœurs impliquait un dédain amer pour les hommes, crime impardonnable à leurs yeux. La masse de la société repoussait de son sein ce petit groupe hostile. Le peuple lapidait les chrétiens ; l'autorité se montrait à peu près indifférente à leur sort. La populace les abhorrait, impatiente du mépris qu'ils témoignaient pour elle, et s'écriait sans cesse : Les chrétiens aux lions ! qu'on les égorge/

Leur nom, maudit par la foule, était d'ailleurs obscur autant que détesté. Lois, habitudes, langage, ne les acceptaient pas encore. De temps en temps, les hommes du pouvoir entendaient dire que le peuple se soulevait contre les Juifs ; en certaines localités, ces soulèvements étaient terribles. Quand le

peuple était mécontent, on tuait quelques membres de la caste abhorrée; on les dépeçait en lambeaux: la persécution ne venait pas du pouvoir et n'avait rien de systématique. Néron les pendait et les crucifiait, « parce qu'ils étaient, dit Tacite, odieux au genre humain. » Domitien frappait les chrétiens parmi les membres de sa propre famille, ne voulant pas la laisser envahir par les souillures des mœurs juives. A la même époque, saint Paul parcourait librement Tempire. Les parents de Jésus-Christ, qui devaient redouter la vengeance de Tautorité, étaient épargnés par sa générosité dédaigneuse. Les préfets des provinces satisfaisaient le peuple en livrant au bourreau, de temps à autre, quelque victime chrétienne ; même ea Palestine, certaines traditions populaires, qui attribuaient la domination future du monde à une caste juive, armaient contre elle les plus viles mais aussi les plus nombreuses passions. Les lettres de Pline le Jeune prouvent que la persécution n'eut rien de politique. Le cri populaire s'élevait-il contre cette race, les autorités sévissaient; si l'humanité leur commandait la clémence, la voix publique les poussait à la férocité. La loi devait punir le crime de lèse^majesté divine ; et chaque jour les chrétiens s*en rendaient coupables. Aussi les plus cléments des empereurs, entraînés par les flots de la passion générale, obéissant d'ailleurs à la législation romaine, frappaient-ils les chrétiens. Gomment leur pardonner? Ils attaquaient de front cette discipline impérieuse et forte de l'institution romaine. S'en détacher, braver nonseulement les mœurs, mais les croyances; s*isoler d'une société qui ne se maintenait que par une austère obéissance à la loi : voilà ce que faisaient les

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chrétiens ; c'était être criminel, appeler, le glaive et vouloir la mort.

Dans une époque plus reculée, lorsque Tinstitution romaine était vigoureuse, on n'aurait pas laissé un seul chrétien vivant. Mais, sous les empereurs, tout s' affaissait ; au-dessus de la masse nationale, assez cruelle pour égorger les chrétiens, se trouvaient les gouvernants, aveugles et assoupis, qui ne prévoyaient pas le danger couru par la société chancelante. La persécution des chrétiens et leur extermination ressortaient de Tinstinct populaire, et n'avaient encore rien de politique.

Au sein du christianisme, couvait une vieille tradition de révolte contre les institutions romaines ; révolte humble et honteuse d'abord, qui se dissimulait sous la forme d'une négation, et qui ressemblait à la timide protestation de l'esclave. Sous les Antonîns, la position du chrétien change : il fait valoir son titre de sujet romain ; il en a tous les droits ; il en conserve les privilèges. Les apologistes approchent du trône avec modestie, il est vrai, ils représentent une secte peu nombreuse, mais avec courage. Us viennent réclamer contre leurs ennemis, contre les préjugés vulgaires, contre l'irritation des masses. On les écoute quelquefois avec bonté, quelquefois avec indifférence. Quanta la populace, elle ne s'y trompe pas, elle pressent vaguement que, dans un avenir éloigné, cette nouvelle secte portera préjudice à l'ancienne religion; les vieux dieux s'ébranlent; gardant leurs formes extérieures, ils dépérissent en secret : la chute des idoles s'annonce. N'entrainera-t-elle pas la chute de Rome ? un faisceau étroitement serré rattachait et liait ensemble l'agriculture, la conquête, la loi civile

et la loi religieuse : une fois le faisceau rompu, toul devait périr.

C'était ce que disaient surtout les persécuteurs di] christianisme naissant. L'obstination des martyrs leur haine intrépide contre les idoles, leur fermeté dans les supplices, leur fanatisme, leurs malédictions contre Rome semblaient autant de menacés. Irrités par les vengeances intermittentes du pouvoir, les plus fanatiques d'entre les chrétiens forgeaient des prophéties qu'ils répandaient dans le peuple, et qui représentaient la fondation de Romulus et Numa comme prête à crouler : ces fausses prophéties soni nombreuses. Tel est le troisième livre d'Ësdras. Selon ces prédictions apocryphes que l'avenir a justifiées, le trône du Christ devait s'asseoir un jour sui les débris'de Rome dépravée. « Les temps étaient accomplis, les martyrs allaient être vengés; l'établissement définitif de la loi chrétienne devait coïncidei mystérieusement avec le naufrage de l'empire, w Ainsi parlaient les chrétiens. Plus la dent des lions déchirait les victimes, plus retentissaient, violentes, ces imprécations vengeresses. Elles remplissent de leur verve les pages de l'Apocalypse : longue malédiction dont l'obscurité a fait extra vaguer tant de grands hommes et rêver tant d'érudits. N'est-il pas évident que le chrétien persécuté,, se réfugiant dans rîle de Pathmos, solitaire et sombre, se nourrissant de fantastiques espérances, empruntait aux portes hébreux les plus ardentes invectives, et faisait roulei sur Rome, dominatrice du monde, le tonnerre des vengeances de Jéhovah? Dans cette œuvre extraordinaire, on trouve un mélange inouï de frénésie, de douleur, de colère, d'érudition confuse, de souvenirs

bibliques, d'imagination asiatique et de poésie hébraïque. Ce qui la domine surtout, c'est le pressentiment de la mort de Rome. Le rêveur solitaire a vu s'ouvrir le livre des destinées romaines : Timpureté et la dépravation de Babylone seront frappées. Il jette le cri d'anathème, la ville maudite périra !

§ XVlll.

Les vers sibyllins. — Fusion passagère dos fleux

religions.

Ce cri furieux ou triste jaillissait de tous les cœurs chrétiens, ou du moins il s'y trouvait contenu. C'est l^i qui se reproduit avec une extrême vivacité dans ces étranges vers sibyllins, œuvres trop peu connues des premiers poètes du christianisme. L'histoire de ces vers est curieuse ; et Voltaire a prouvé qu'il en ignorait l'importance, lorsqu'il s'est moqué de ces paroles du vieux cantique : « Il viendra le jour funeste, le jour de colère qui réduira le siècle en cendres, comme l'attestent la Sibylle et David ! »

Dies irœ, dies illa Solvet sœclum in favillà, Teste David cum Sibyllâ .

David et la Sibylle se confondaient, comme on le voit, dans le même respect; les chrétiens n'échappaient pas au préjugé vulgaire qui vénérait les prophétesses. Aujourd'hui même, le don de prophétie, accordé par toute l'antiquité aux femmes enthousiastes, qui se mêlaient de vaticination, est encore

accepté par le peuple qui croit aux sorcières. Les prophétesses étaient répandues sur tous les points de Tempire romain ; leurs vers oraculaires servaient de règle aux nations, décidaient de la gloire des peuples et du sort des rois, et réglaient souvent les destins des armées. Dans les grandes circonstances, on voit apparaître les oracles et les sibylles. Dès les premières années du christianisme, les Juifs d'Alexandrie, habitués à toutes les espèces de fraude, et surtout aux fraudes littéraires, empruntèrent le style sibyllique, pour donner plus d'autorité et de poids à leurs opinions, 'à leurs craintes, à leurs espérances. En se servant d'une forme connue et respectée du monde entier, ils facilitaient la circulation de leurs idées, et peutrêtre n'étaient-ils pas fâchés de tromper le public. Rien de plus curieux à observer que leur gauche imitation d'Hésiode et d'Homère, de Pindare et d'Aïcée ; elle porte visiblement l'empreinte de l'Asie et de l'Afrique, des croyances égyptiennes et du théisme hébraïque. Successeurs immédiats des Juifs, les chrétiens se conformèrent à l'exemple des Hébreux d'Alexandrie. L'Asie Mineure, et particulièrement Alexandrie, furent inondées d'oracles sibyllins, qui, sous des formes grecques, contenaient les prédictions, les menaces et les dogmes de la nouvelle foi chrétienne. Six livres de ces faux oracles sont parvenus jusqu'à nous; les deux derniers, qui appartiennent à l'époque des Antonins, donnent une idée juste et curieuse de l'état moral du christianisme à cette époque.

Dans ces étranges compositions, nous voyons briller de tout son éclat le génie de l'invective juive, revêtu de paroles grecques, et poursuivant de sa co-

we la civilisation latine. La race hébraïque abandonne rarement ses colères ; subjuguée et frémissante, elle maudit encore ses oppresseurs : elle a éternisé sa fureur contre les Égyptiens et les Babyloniens. Les chrétiens-juifs des premiers siècles ne se sont pas montrés plus indulgents envers Rome que leurs aïeux envers l'Egypte. Plaçant dans la bouche ies sibylles toute l'expression de leur courroux, ils leur ont fait prédire les maux infinis réservés à la conluérante, la destruction de ses trophées et de ses idoles; ainsi Jérémie, Isaïe, et tous les prophètes, avaient autrefois annoncé la chute et la disparition des divinités égytiennes.

« Toi, dit la sibylle, Isis, déesse trois fois malheureuse, tu resteras solitaire et abandonnée sur les rives du Nil, comme une triste Ménade sur les bords de TAchéron... ta mémoire sera efiacée sur la terre. Bl toi, tu seras victime, ô Sérapis! toi qui reposes sur les blocs de pierre, gigantesque ruine? Tu couvriras le sol d'Egypte, sol livré à la misère et à la désolation... Alors, l'un des prêtres vêtus de lin dira : « Il faut construire le temple magnifique du Dieu véritable, et changer la loi solennelle de nos ancêtres. Dans leur ignorance, créant des dieux de pierre et de bois, ils leur ont consacré des fêtes. Élevons enfin nos cœurs et les accents de nos hymnes vers le Dieu éternel, impérissable, le seul vrai roi, le créateur et le conservateur de nos âmes, le Dieu infini!... » — « toi (s'écrie un autre de ces poètes singuliers qui sont tout à la fois hébreux, grecs, égyptiens, païens et chrétiens), Rome altière I la punition tombera sur toi du haut des cieux ! La première, tu plieras le col; tes fondations seront détruites; tes murs crouleront;

tes enfants périront, et le feu te con umera. Prosternée sur la terre, tu mourras, et ta richesse avectoilLes loups et les renards seront errants dans tes ruines. Tu seras comme si tu n'avais jamais été. Où trouveras-tu ton égide? Qui te protégera? Lequel de tes dieux d'or, de pierre et de fer viendra te sauver ? Où seront les décrets de ton sénat ? Où sera-t-elle la race antique de Saturne et de Rhée? Où seront les images des morts que tu encenses aujourd'hui? Lorsque trois fois cinq Césars (depuis la dictature de Jules César jusqu'au règne d'Adrien) auront tenu le monde entier sous leurs lois, de l'Orient à l'Occident : on en verra paraître un, dont le nom sera celui d'une mer (Adrien et la mer Adriatique.) Cet empereur serasplendide, magnifique, éclatant et sans bornes comme la mer. Ensuite régneront trois autres empereurs dont les temps seront les derniers du monde {Antonin le Pieux, MarC'Aurele et Lucius Vérus, à l'époque desquels l'auteur appartient). Bientôt reparaîtra l'infâme matricide... — » Ce matricide est Néron, contre lequel les chrétiens professaient une profonde haine, justifiée non-seulement par sa persécution contre leschrétiens, mais par ses vices : on ne voulait pas avouer qu'il fût mort, et la crédulité prétendait qu'il reviendrait sous la forme de l'Antéchrist. — « Il reviendra, continue l'oracle, des confins de la terre où il s'est réfugié, et alors, ô Rome ! il te faudra pleurer; il te faudra revêtir le cilice et quitter les robes impériales ! La gloire de tes aigles mourra... et il y aura sur le globe une grande confusion de tous les mortels. Le Tout-Puissant, montailt sur son trône, viendra juger tout ce qui vit et tout ce qui est mort : de longs gémissements se feront entendre; de vastes

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ruines engloutiront les cités, et les abîmes de la terre seront béants! »

Quel intérêt dramatique dans ce vague pressentiment de la chute de Rome, de l'extinction du paganisme, de l'anarchie qui doit régner sur la terre, et de l'immense révolution qui, succédant à l'éclat de la domination romaine, attirera, pour en partager le cadavre, les nations du nord et du midi ? Un autre de ce* écrivains exprime le triomphe définitif de la foi chrétienne par l'image d'un vaste temple céleste qui embrasse toutes les nations, et réunit tous les peuples sous son immense voûte. Le poète qui rendait cet oracle magnifique et jetait un si lointain coup d'œil sur l'avenir, était peut-être quelque pauvre esclaye inconnu, recevant dans Alexandrie sa ration quotidienne, et s'amusant à prophétiser, pour ses menus plaisirs, la grandeur de cette' secte infime à laquelle il appartenait.

Rome méprisa longtemps ces menaces. Pour elle,. les chrétiens étaient les membres d'une opposition sourde et humble, qui ne valait guère la peine d'être écrasée ; mais cette opposition devint terrible ; un cri de mort s'éleva contre eux. Le christianisme blessait la vieille et éternelle majesté de Rome, que rien n'a jamais pu détruire. Ennemie des Césars, ennemie des dieux, ennemie de Rome, comment n'aurait-on pas livré la guerre à la foi chrétienne? De quel droit aurait-on laissé les chrétiens vivre ? Qui eût osé faire valoir en leur faveur les principes de l'humanité, eux qui appelaient de leurs vœux le bouleversement des empires I Rome demandait vengeance contre de tels prophètes. On les accusait de tous les crimes, et fort injustement ; ils se détachaient de Rome, sans vouloir

la perdre. Leur désaffection ne se traduisait pas en complots. « Trouvera-t-on parmi eux, demande Tertullien, des révoltés, des prétendants au trône, des compétiteurs de Tempire? Nous voit-on dans les rangs des soldats qui briguent un pouvoir usurpé? On nous calomnie. Nous ne sommes pas à craindre pour le pouvoir; nous respectons la majesté de l'empereur (majestatem impei^atona), » « Pourquoi (ajoute cet habile orateur dans une lettre adressée au préfet d'Afrique Scapula) un chrétien, qui n*est Tennemi de personne, serait-il Fennemi de son maître"? Il sait que Dieu a mis ce dernier sur le trône, et que Dieu Ty maintient. Son devoir est d'honorer Tempereur, de Taimer, de le respecter tant que le siècle durera [guousque sœculum stabit). » Remarquez cette exprès* sion sœculum^ expression toute chrétienne, qui peut indiquer ou la durée matérielle de cent ans, ou celle du pouvoir séculier, ou bien enfin Texistence entière du monde visible opposé au monde moral et reli* gieux ; équivoque qui se retrouve dans tous les écrits des auteurs chrétiens.

Entre Tâge d'or des Antonins et le règne de Dioclé* tien, Tempire fut accablé par tous les genres de maux : le christianisme poussa des racines profondes. La souffrance sympathise avec lui. Une religion qui recommande la patience convenait merveilleusement à des hommes qui ne devaient rien attendre que de la patience et de la résignation.

La nuée de Barbares qui fondaient surTempire, les tyrans de passage qui pesaient sur le trône, las impôts inouïs, les famines et les incendies qui désolaient le monde civilisé, tout servait la cause du christianisme et hâtait son développement. Les maux

de la vie présente devenaient insupportables; une religion d'orgueil et de victoire n'allait plus à des temps d'humiliation et de défaite. Non-seulement beaucoup de personnes adoptèrent le christianisme, mais les préjugés universels contre les chrétiens s'éteignirent peu à peu : le malheur justifiait leurs prédictions ; on ne pouvait plus les accuser de mensonge. Jadis l'opinion populaire leur avait imputé des crimes : rébellion, vol, meurtre, péculat, inceste, débauche. Ces accusations s'évanouissaient; en se rapprochant d'eux, en les écoutant, en observant leur vie, on trouvait en eux les plus purs et les plus chastes des hommes. La calomnie fut forcée de se taire ; des attaques démenties par les faits eussent attiré sur les proscrits l'intérêt populaire.

La réaction ne s'arrêta pas là : souvent invoquée par les chrétiens, la philosophie païenne devint leur protectrice; elle coïncidait avec quelques-uns de leurs dogmes et de leurs opinions. Pour adoucir la haine des païens, ils avaient accepté comme utiles les axiomes les plus moraux de Platon et du Portique ; ils n'avaient pas craint d'avouer que les travaux de la philosophie ancienne avaient servi de précurseurs à la philosophie chrétienne. A leur tour, les philosophes païens de Rome mourante tentèrent une espèce de réconciliation avec le christianisme et, s'écartant de leur route, inclinèrent vers le mysticisme chrétien. Il y eut un moment où l'on put croire à la fusion des deux croyances. Les nuances les plus opposées s'affaiblirent et s'allièrent; on interpréta le paganisme de manière à lui donner une signification chrétienne, et cette métamorphose fut si complète et si singulière, que de leur côté les chrétiens modérés excusèrent

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les erreurs païennes, et leur prêtèrent à leur tour une signification symbolique. L'horreur du polythéisme fut palliée par la pureté du commentaire. Les influences orientales ne restaient pas oisives : de tous les points de TAsie elles affluaient à Rome. Le culte de Mithra et du soleil, les souvenirs Éleusiniens, toutes les théories de l'Egypte, de la Perse et de l'Inde formèrent un amalgame bizarre : théorie nouvelle qui contrastait avec la simplicité brutale du paganisme primitif. Apollon, dieu des arts, fut assimilé au soleil et à Jésus. Les fragments de morale utile et humaine, que contenaient les écrits des philosophes, furent considérés comme chrétiens ; Socrate, Platon, Thaïes, devinrent des prophètes du nouveau dogme, des sages vénérés, et presque adoptés par le christianisme. « La plus grande gloire des philosophes (dit un chrétien) est d'avoir devancé le christianisme, en adorant un seul Dieu sous différentes dénominations. Je serais tenté de croire que les chrétiens d'aujourd'hui sont philosophes, ou que les philosophes d'autrefois étaient chrétiens. »

A ces avances du christianisme vers le paganisme l'ancienne religion répondait de son mieux; elle sa spiritualisait, non-seulement pour satisfaire les nouveaux besoins que le triomphe chrétien faisait naître, mais parce que l'on était las de tous ces dieux absurdes, que la raison progressive des siècles -renversait tour à tour. Le Voltaire du paganisme, Lucien avait épuisé la coupe de l'incrédulité, et versé sur les religions anciennes sa verve corrosive. Une négation ne peut vivre longtemps : l'incrédulité fuJt passagère. L'esprit public recevait deux directions puissantes. D'une part, le christianisme, d'une autre, la philoso-

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phie de Tépoque rarrachaient à cette mordante et inutile ironie, qui peut amuser un moment les peuples blasés, mais qui ne constitue rien.

La religion de Rome n'avait gardé sa splendeur et son influence que pendant les temps florissants de la république romaine; lorsque, puissante et naïve, elle repoussait les arts, les idées, la philosophie de la Grèce. La philosophie grecque s'introduisitàRomeet la république mourut. Le triomphe de l'incrédulité prépara cette mort. Tous les hommes d'esprit se firent gloire de mépriser leurs anciens dieux ; Tépicuréisme passa pour la seule foi raisonnable, et Tartde multiplier les jouissances trouva partout des adorateurs. Pendant cette époque d'athéisme et de volupté, le christianisme marchait obscurément à la victoire. U offrait des consolations plus pures aux hommes de tous les âges et de toutes les classes. Bientôt l'ostentation de la débauche et le luxe du scepticisme perdirent l'attrait de leur nouveauté. On se remit à parler de la religion avec décence, sinon avec dévotion ; les uns se firent chrétiens, les autres essayèrent une autre espèce de religion, païenne par la forme et par le nom, mais éloignée du polythéisme des temps antérieurs. Le néoplatonisme revêtit les draperies de la religion païenne, et lutta contre le christianisme dont il subissait l'influence. Ce fut l'époque de la thaumaturgie, de l'enthousiasme mystique, des sciences occultes, de la croyance aux songes, aux oracles et aux démons.

Quelques-uns espérèrent rendre aux cérémonies romaines leur ancienne importance ; d'autres puisèrent chez les nations étrangères de nouvelles formes de culte, de nouvelles opinions philosophiques, de

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nouveaux modes d'adoration. On se demandait si, en combinanttoutes ces théories, on n'arriverait pasà une philosophie définitive de la vie humaine, qui embrasserait tout, répondrait à tout. Héliogabale et Alexandre Sévère se placèrent à la tête de cette foi nouvelle, mélange de toutes les religions. L'un etTautre ne furent que de grands syncrétistes. De Tan 218 à Tan 235 de l'ère chrétienne, on voitrun,bouffoninsensé et furieux, l'autre, philosophe austère, essayer de construire de leurs mains, et avec la différence de vues et de plans qui convenaient à leur caractère, le vaste Panthéon que l'humanité désirait. L'un, Syrien efféminé, longtemps grand prêtre du Soleil à Émèse, dévot fanatique de ce dieu qu'il avait adoré sous la forme d'une pierre ronde et noire tombée du ciel, voilait sous ses atroces folies un sens religieux et une mysticité orientale ; il élevait au Soleil un temple splendide qui se remplissait des plus éclatantes offrandes ; il amenait de Garthage Astarté qu'il mariait avec le dien Syrien. 11 plaçait sur l'autel du Soleil toutes les reliques anciennes de la foi de Romulus : le Palhdium^ les boucliers sacrés^ le feu de Vesta ; les sentiments religieux et les souvenirs des Romains en étaient profondément blessés.

Les brutalités même d'Héliogabale représentaient l'apothéose des sens, et se rapprochaient dans leur folie du culte de l'astre, source de la vie et de l'amour. Ce syncrétisme absurde, né des passions d'un monstre immonde, ne devait régner qu'un moment. Le système d'Alexandre Sévère, noble illusion d*un sage, qui voulait concilier l'opposition de toutes les doctrines, n'avait guère plus de chances d'existence. Forcer ces doctrines de s'allier, malgré leurs contras-

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tes et leurs nuances, tel était le but de cet empereur. 11 réunissait dans le même culte : Abraham, fondateur de la race juive ; Jésus-Christ, rénovateur du monde ; Orphée, père des mystères grecs ; et cet Apollonius de Tyane, charlatan, qui môla aux croyances grecques les idées religieuses de TÉgypte et d^ llnde. Cet amas de statues hétérogènes encombrait sa chapelle ; personne ne représenta mieux que lui la con^sion qui règne dans les écoles mixtes. Il lisait Platon, étudiait Aristote, ornait les temples dlsis et d'Osiris. Païen et philosophe, il répétait sans cesse Taxiome favori de la nouvelle doctrine : « Faites aux autres ce que vous voudriez que Ton vous nt. »

Cet essai de conciliation et d'alliance entre les vieilles et les jeunes doctrines, ne devait aboutir qu'à dé- Unire les premières. Ces systèmes mitoyens et de transaction qui cherchent à former un pacte entre le passé et Tavenir, ne satisfont ni le vulgaire, ni les philosophes, ni les habitudes des croyants, ni les espérances des âmes ardentes. Le néoplatonisme avait la prétention d'être une philosophie ; et par son mélange de superstition antique et de folles rêveries, il révoltait les penseurs. 11 voulait être une religion, et sa poésie vaporeuse transformait en symboles les traditions populaires, auxquelles il ne laissait ni assez de substance pour que le peuple s'y attachât, ni la sublimité d'une abstraction assez pure pour que les esprits métaphysiques l'adoptassent. Parmi les monuments de cette école vaste et bizarre, il faut compter plusieurs écrits mal compris des modernes : La Vie de Pythagore^ le Livre des mystères de Jambltque, les œuvres de Porphyre et celles de Philostrate. La Vie d^ Apollonius de Tyane, par ce dernier, n'est qu'un ro-

man religieux et métaphysique appartenant à la môme école. L'essai de Porphyre, sur la cave des Nymphes dans T Odyssée^ offre un exemple curieux de rhabileté avec laquelle on transformait la poésie en allégorie mystique. Toutes les légendes des vieux temps devenaient allégories. Cependant, on professait pour elles un souverain respect ; on ne s'apercevait pas que les réduire à Tétat de symbole, c'était leur enlever leur puissance et les atténuer jusqu'à les détruire. Pour donner du poids à ces théories vagues et séduisantes, pour les faire accepter au peuple, on essayait de les rattacher aux temps reculés ; on se plongeait dans les ténèbres de la plus profonde antiquité ; on établissait un lien entre la nouvelle philosophie et les vénérables traditions, qui sanctionnaient de leur autorité cette combinaison étrange de mysticisme, de contes orientaux, de métaphysique subtile, de doctrines exotiques et d'influences chrétiennes. Dès l'époque des Antonins, les païens avaient senti le besoin de se renouveler et de justifier le changement qu'ils introduisaient dans le polythéisme. Plus tard, une élaboration habile achève l'œuvre : le néoplatonisme ouvre les portes à toutes les folies de l'imagination, à toutes les finesses d'une métaphysi-" que abstraite. Ennemi ostensible du christianisme, son allié réel, à demi chrétien au fond, ce système fait pour les rêveurs, se posant supérieur à toutes les religions, et prétendant les dominer et les embrasser, voulait bien tolérer la foi chrétienne comme il admettait toutes les variétés de la pensée religieuse ; mais il ne lui pardonnait pas l'intolérance. Il#s'irritait des prétentions de cette foi, qui se donnait pour religion véritable et exigeait le sacrifice de toutes les

autres croyances. Adorateurs d'un dieu unique, les chrétiens devaient s'attendre à être maudits.

Cependant, sous cette loi du néoplatonisme, l'usurpation des dieux orientaux continuait ; son progrès occupa et envahit toute l'époque ; Abithra vint s'asseoir près de Gybèle, et les prêtres phrygiens donnèrent la main aux aruspices. L'Occident fut couvert d'un vaste flot de divinités orientales. Élastique, souple, frivole et conciliant de sa nature, le paganisme, au heu de refuser l'entrée de ses temples à cette cohorte de dieux nouveaux, les élargit pour leur donner passage. Us encombrèrent le Panthéon, comme le prouvent le grand nombre de médailles, d'inscriptions, de monuments, d'amulettes asiatiques, souvent indéchiffrables aux savants, et qui datent de cette époque. On était dévot à tous les dieux du monde. Celui qui avait officié dans le temple d'Isis reparaissait dans celui de Minerve en qualité de sacrificateur. U Hiérophante devenait prêtre des divinités germaniques. Le paganisme espérait que ces alliés nombreux le défendraient, et qu'il serait fort en marchant à leur tête. Les mystèi'es de Samothrace et d'Eleusis s'accordaient bien avec tous les autres cultes du monde. Les croyances locales subsistaient ; point de temples abolis, point d'autels renversés, point d'exigences gênantes; on ne détruisait rien : on se contentait de puiser à toutes les sources païennes mille superstitions divergentes.

Voilà le caractère spécial de cetle religion bâtarde et sans racines, qui n'eut rien d'énergique et de durable. On l'a tour à tour (confondue, soit avec la religion mythique des anciens Grecs, soit avec la religion politique des Romains. En se retrempant dans

i74 DEVELOPPEMENT DE LA SOCIÉTÉ CHRÉTIENNE.

tous les fanatismes de TOrient, le polythéisme voulait bien se donner des associés, mais non un vainqueur ; bientôt il disparut sous Tamas de ces assimilations contradictoires.

Pendant que le paganisme allait demander aux dieux de FAsie la sainteté et la sagesse, une faible minorité se rattachait au platonisme qu^elle essayait de renouveler. Son caractère de raisonnement subtil était loin de pouvoir satisfaire les peuples ; ses abstractions avaient peu d'influence positive. Pendant que le vulgaire s'abandonnait aux superstitions orientales, Faction du néoplatonisme se concentrait dans les écoles d'Alexandrie et d'Athènes, asiles temporaires offerts à l'élite des penseurs ennuyés, des hommes de lettres blasés ; il ne constituait pas même une secte ; refuge de quelques esprits bizarres, poétiques et orgueilleux, il resta dans le domaine des théories. La religion païenne était compromise par l'interprétation qu'il lui donnait. Raffiner et subtiliser le polythéisme, c'était le rendre incapable de servir à l'usage populaire. L'imprégner d'idées chrétiennes, tout en l'opposant au christianisme, c'était manquer son buts II était absurde de vouloir introduire une âme chrétienne dans un corps païen ; il était ridicule de conserver les formes extérieures d'un culte dont on changeait le sens : ainsi firent les théoriciens d*Alexandrie. Us voulurent allier la sublimité de la doctrine à la grossièreté des pratiques ; ils échouèrent. Quelques êtres singuliers, comme Julien TApostat, purent seuls se rattacher à ce culte faux, s'armer pour lui d'une ardeur presque chevaleresque, s'enflammer d'un enthousiasme rêveur pour cette idole.

On ne peut s'empêcher de mépriser un si triste pal-

LE PAGANISME DU IV« AU Vl« SIÈCLE. 175

liatif contre la chute d'un édifice attaqué dans ses bases et miné par le temps. Ces murs lézardés tombèrent bientôt. Une religion qu'il faut excuser, interpréter, justifier, est perdue. « Ne regardez pas, dit-on, la partie grossière du polythéisme, elle est accidentelle et accessoire ; c'est sa partie intime et spiritualiste qu'il faut saisir, et qui en constitue le fonds sublime! » Vaines paroles; le peuple ne comprend rien à ces distinctions des rhéteurs ; il ne s'embarrasse pas des commentaires inventés par les philosophes. Du fard sur la joue d'un mort ne le fait pas revivre.

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