‹ Le moyen ageChapitre 31 sur 49 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

Résumé. — Conduite de divers empereurs. — Persistance inutile du paganisme. — Saint A.mbroise. -=- Christianisme de Byzance opposé à celui de Rome. — Derniers défenseurs du paganisme.

Nous avons montré déjà, près du paganisme populaire et du platonisme des littérateurs, une autre religion vivante et jeune, qui ne voulait rien accepter de la foi païenne, et qui se renfermait dans ses dogmes. Elle voyait approcher à grands pas le moment prévu de sa domination. Tandis que le paganisme, en ne satisfaisant personne, accumulait les concessions, le christianisme, qui ne cédait rien, s'adaptait à tous les besoins de l'humanité. Révélateur de mystères profonds que la raison ne pouvait atteindre, il apportait au monde une philosophie utile et forte qui embrassait tout, et entassait en un trésor commun les richesses conquises par la raison humaine dans sa

marche à travers les siècles. Il ne procédait pa* comme le néoplatonisme, qui, prétendant tout concilier, ne faisait que rattacher à des abstractions sans valeur des idées délabrées par le temps. Ses dogmes étaient en harmonie avec sa morale ; ses usages étaient d'accord avec ses croyances. Ses ennemis lui empruntèrent son langage, et cherchèrent à lui dérober sa force; tentative encore stérile, qui prouva seulement l'autorité conquise par lui.

Cette conquête intellectuelle du christianisme trouva pour antagonistes les intérêts. L'institution romaine lutta vigoureusement et longtemps contre l'envahissement chrétien. Si les philosophes de Rome comprenaient le Christ, si la masse des citoyens cédait à l'influence du christianisme, les sénateurs n'acceptaient aucun pacte avec les impies, destructeurs des temples, déserteurs du passé, provocateurs de la colère divine, et dont le fatal triomphe s'associait à la dépravation des mœurs, à l'affaissement des courages. Le paganisme se rallia donc autour des vieux sanctuaires romains ; il reprit de la force au pied de ces dieux dont la protection tutélaire avait longtemps soumis le monde entier. Là se forma un groupe compacte, un noyau de résistance païenne qui a laissé, même de nos jours, comme une sève de paganisme au sein de la capitale chrétienne.

Les sénateurs dirigèrent le mouvement de résistance païenne. Les empereurs le respectèrent ou le craignirent ; et Constantin même, après l'adoption du christianisme, qu'il commença par tolérer pour le favoriser ensuite, eut soin de ménager les Pères conscrits et leur paganisme invétéré. S'il parle dans les édits publics des rites anciens, du polythéisme, c'est

toujours avec considération et décence. Ce sont les vkiUes obset^ancesy les solennités des iempkSy les cùutwrnes solennelles des Gentils . Ses successeurs se mon-^ trent moins polis. La religion déchue n'est pour eux que Y erreur et la démence des anciens, le rite des profanes^ la superstition villageoise (pagana), f impiété dùmnable^ la stupide erreur du vulgaire et des villageois (paganorum). Constantin attaqua bien plutôt le paga-^ nisme par le dédain et Fabandon que par les violences. 11 sévit, non contre les cérémonies sacrées du polythéisme, mais contre la sorcellerie, la divination, toutes les folies théurgiques que le paganisme luimême avait essayé de condamner. Sans fermer les temples païens, il leur opposait la magnificence des temples chrétiens. Ce fut lui qui consacra au culte du Christ la Basilique ou salle de justice, sur le modèle et le plan de laquelle toutes les églises chrétiennes ont été construites. Le patronage impérial accordé par Constantin aux prêtres de la nouvelle loi religieuse les plaça de niveau avec les ministres des cultes païens, mais non au-dessus d'eux : malgré la haine que Tempereur portait au sénîit de Rome, à ses souvenirs, à son orgueil, il n'osa pas aller plus loin.

Dans une seule circonstance de sa vie, cette haine éclata. Son refus d'assister aux jeux du Capitole^ l'édit qui prohiba la célébration des fêtes séculaires le rendirent à jamais odieux. S'il faut croire le païen Zozime, cette suspension causa toutes les calamités qui accablèrent l'empire. Le peuple de Rome ne cessa pas de poursuivre l'empereur de sa haine. L'historien que nous venons de nommer ne le ménage pas, et les papes ont longtemps pensé que la publication de ses

annales^ serait dangereuse au christianisme. Sous le pontificat de Pie Y, de Thou, qui se trouvait à Rome, ne put obtenir la permission de jeter les yeux sur le double manuscrit de Zozime, enfoui dans les bibliothèques de Rome et de Florence.

Les catholiques romains ont cru devoir dissimule) la résistance obstinée que le paganisme, retrancha dans la ville sacrée, opposait à ses ennemis. Le poin central de cette résistance fut la cité même qui devai un jour devenir la capitale du monde chrétien : cefu là que Topposition païenne s'organisa définitivement Là, régnait une vieille aristocratie riche de dotationi païennes, ayant à sa solde une armée de clients, pro fessant une piété d'ostentation pour les divinités dé chues, maîtresse d'une populace affamée, turbulente ennemie des chrétiens. Ceux-ci, en petit nombre soutenus par Constantin, mais abhorrés, voyaien planer j&uv les murailles de la ville de Romulus Téten dard du vieux Latium. Tous les actes, souvent répré hensibles ou criminels, de Constantin leur étaien imputés à crime. Quand il se souilla du sang de famille, les Romains le virent avec horreur. Ge f dane leurs murs qu'eut lieu l'interrogatoire de Vhé roïque et jeune Crispus, bientôt suivi d'un meurtn judiciaire. A peine les procédures étaient commen cées, on put Ure sur leurs murailles une terrible épi gramme que l'histoire a conservée et qui compare ai règne de Néron le règne du nouvel empereur.

Son prmcipal crime, c'était d'être chrétien; la po pulace le poursuivait de son mépris ; probablement un sentiment de vengeance et le besoin d'échapper i rinimiUé de sa capitale, l'engagèrent à transférer li siège de l'empire à Constantinople. Il voulait détruis

cette opposition dangereuse et formidable, appnyée sur tant de souvenirs de gloire traditionnelle. Ce sénat hostile et païen l'inquiétait et le fatiguait ; il craignait même le profond attachement des Romains pour les localités de leur ville. Afin de décider les famîlles chrétiennes sénatoriales à quitter Rome, et à venir habiter Byzance transformée, il fit construire, dans cette dernière, des palais exactement semblables à ceux qu'elles allaient quitter. Le calque Ait si fidèle que les exilés ne s'aperçurent même pas de leurexil. Mais Rome ruinée concentra dans son sein toute rénergie du vieux paganisme ; elle fut païenne parce que Byzance était chrétienne. L'irritation augmenta quand Rome descendit au rang des villes secondaires de l'empire. Humiliée par l'absence ou l'indifTérence des souverains, veuve du monarque et de la cour, qui visitaient souvent Milan ou Ravenne sans aller à Rome, la ville sacrée, la ville des Scipion et des César, sentait son orgueil impuissant s'accroître à mesure que la destinée l'abaissait. Toute sa haine se dirigeait sur les chrétiens. Les regrets de sa grandeur éteinte, l'amour ardent et stérile de ses institutions autrefois si fortes se transformaient en un dévouement presque fanatique pour le polythéisme auquel ces souvenirs se rattachaient. Un fait singulier, c'est que; pour ne rien perdre de leurs anciens rites, et sans doute aussi pour obtenir la protection et la faveur des empereurs avenir, les païens de Rome placèrent Constantin, après sa mort, au nombre de leurs dieux ; Coofrtantiii, le destructeur de ces dieux 1 On fit son apothéose ; il eut son calendrier païen : Inter deos meruti refèM^ dit Ëtttrope, expression bizarre chez un païen, ^ui ^tirle du destructeur du paganismie. Mais la:^ vt^iHâtelt^n

demandait seulement qu'on la laissât vivre. L'une d(*> plus belles cérémonies de son rituel était cette apothéose des empereurs , dont la magnificence rharmait la curiosité populaire : elle ne voulut pas s*eii priver.

Deux lois du code Théodosien semblent attribuer au fils de Ck)nstantin Tabolition définitive des temples et des sacrifices ; elles ont été évidemment antidatées par les copistes. L'une de ces lois, qui porte la date 353 après Jésus-Christ, s'exprime en ces tonnes : 7/ nous plaît que le$ temples soient fermés dans tom les lieux et dans toutes les villes ; que f accès en soit interdit à tout le mande ^ et que la faculté de rester dans Terreur ne soit plus accordée aux malheureux. Si quelqu'un contrevenait à ces ordres, qu'il soit frappé du glaive vengeur. — {Placuitf omnibus locis atque urbibus universii claudi protinus templa, et accessu vetitis omnibus, licenciam delinquendi perJîtis abnegari; volumus etiam cunctos sacrificiis abstmere. Quod si quis ab'quid forte hufusmodi pet^petraverit, gladio ultore stematur.) L*autre loi de 360 n*est pas moins claire : Que la peine capitale frappe ceux qui offrent des sacrifices ou adorent les Idoles. — {Pcena capitis subjugare prœcipimus quos operam sacri ficiis dore, vel colère simulacra constiteril.)

La date de ces deux lois est apocr^-phe ; les monuments prouvent que sous le règne de Constance les temples païens étaient encore ouverts dans tout Tenipire, et que le sang des victimes coulait sur tous les autels. On possède des inscriptions qui attestent que de nouveaux temples dédiés aux idoles païennes sVlevèrent à la même époque en différents lieux. Cène fut que beaucoup plus tard que la foi chrétienne, longtemps persécutée, devint persécutrice, saisit U

ive que ses ennemis laissaient tomber, et fit de la ille religion un crime capital.

ulien TApostat règne; sous le voile d'une toléice égale pour les deux cultes, il essaye de replacer ' le trône le paganisme déchu : rêveur impérial, itastique réformateur, il apprend par expérience il est impossible d'arrêter le mouvement du »nde et le cours des destinées.

Due voulait-il ? restaurer le polythéisme et le ren- 3 à sas principes primitifs ? mais ces principes n'aient rien de fixe, rien d'arrêté ; il leur avait toujours inqué un plan, un code, un système. En vain s'aisait-ii à fondre dans la même théologie deux théois contradictoires : celle d'Homère, la foi populaire, croyance plastique ; et celle de Platon, la philosoie des penseurs et des enthousiastes. Un tel méige n'avait aucune condition de durée. Tantôt écra- Qt les chrétiens de son indifférence ; tantôt par son aer sarcasme trahissant la faiblesse de sa cause et puissance de ses efforts, il était incertain de la te qu'il avait à suivre. Ces membres épars de relidiverses auxquels il essayait de donner une ne, ne pouvait former un corps, se rassembler, archer, vivre. En vain ses hécatombes ensanglanienttous les coins de l'empire, on riait de ce masicre universel de bœufs et de génisses, la croyance «intene pouvait renaître.

Les oracles interrogés se taisaient ; les pratiques b sa dévotion devenaient un objet de risée. Spirilaliser le paganisme qui s'effaçait du monde, faire ^naître la vénération perdue pour les cérémonies opulaires d'un culte physique et matériel ; cette onble tentative avortée a flétri le nom de Julien,

qui ne fut ni un monstre, ni un apostat ni un persécuteur.

Un jour seulement il s'avisa de défendre aux chrétiens d'enseigner la philosophie, la poésie, la critique, l'histoire ; seul acte de toute sa vie qui porte le caractère d'une persécution réelle. Au lieu de nuire aux chrétiens, cet acte, s'il avait pu se réaliser, les aurait servis, les aurait rendus eux principes de leur institution, à la morale divine de leur fondateur; il les aurait arrachés à l'influence des rhéteurs, et les eût empêchés de se corrompre parle platonisme en vogue, par l'orientalisme de l'époque, par cette teinture de paganisme que les études littéraires ne manquent jamais de donner à l'esprit. Peut-être la vigueur de la primitive religion chrétienne se serait-elle mieux conservée.

Les efforts de Julien restèrent sans succès. Valentinien, qui professait le christianisme, se fit remarquer ensuite par son impartialité ; il sut tenir la balance égale entre les deux partis ; Valens mérita les mêmes éloges. Les collèges des prêtres idolâtres furent aussi bien traités que les confréries chrétiennes. De nouveaux honneurs et de nouveaux privilèges, accordés aux ministres du culte païen, les égalèrent aux chrétiens. Arbitre partial entre la foi antjque et la foi récente, Valentinien ne se montra inexorable que pour ce qu'il nommait les superstitions païennes. 11 rendit des lois rigoureuses contre la magie ; il condamna la divination, la sorcellerie, la recherche de l'avenir, l'interprétation des songes ; c'était détruire le fond du paganisme, qui, à Rome, ne subsistait pas sans la science augurale. Tout cela était tellement mêlé et confondu dans celui du polythéisme que Ton

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ne pouvait guère porter la main sur les superstitions magiques sans renverser la croyance sacrée, enlever un fragment de l'édifice, sans le détruire. Gomment restreindre la démence dans des limites raisonnables ? Yalentinien jeta, par ses persécutions dirigées contre la théurgie, une extrême défaveur sur les rites les plus solennels de la croyance nationale.

Le secret des cérémonies nocturnes fut violé ; il fallut fermer le sanctuaire mystérieux d'Eleusis et renoncer à ces profonds mystères sans lesquels (disaient les païens) la vie devenait insupportable et perdait sa dignité, La société entière subissait une vague accusation de magie ; nuage menaçant d'où la foudre jaillissait, lancée par le bras impérial. De nombreuses victimes tombèrent ; le paganisme eut ses martyrs ; on vit périr et les chefs du paganisme qui se livraient à la divination avec ardeur, et les néoplatoniciens qui, reconnaissant une race d'hommes intermédiaires avec lesquels l'homme pouvait lier commerce, croyaient à la théurgie ; même certains chrétiens qui mêlaient à leurs saintes doctrines des superstitions furtives et de folles pratiques.

Cependant Rome restait païenne ; les formes extérieures ne changeaient pas. On lit dans Publius Victor et Sextus Rufus Festus, deux auteurs assez barbares, qui ont publié le catalogue topographique des monuments de Rome à cette époque, qu'elle possédait alors cent cinquante-deux temples païens et cent quatre-vingt-trois chapelles (œdiculae), toutes dédiées à des dieux différents. L'armée était probablement païenne ; le préfet, entouré de ses cohortes, protégeait les édifices de l'ancien culte. La majesté du Capitole, les cinquante temples inviolés, les sanctuaires

vénérables de Mars, de Vesta, de Romulus, de César, de la Victoire, s'élevaient dans leur magnificence séculaire, au-dessus de la ville étemelle. Toute la campagne restait païenne ; même vers l'Orient du côté d'Antioche, ville qui avait adopté le christianisme avec zèle, la population des champs, incivilisée, parlant un dialecte barbare, ignorante jusqu'à la brutalité, conservait ses vieilles mœurs et ne voulait pas se détacher de ses divinités tutélaires. Les esclaves qui cultivaient le sol et dont TÉvangile devait un jour adoucir les mœurs et le sort, en attendant qu'il pût les affranchir, n'avaient ni assez de lumières, ni assez de grandeur d'âme, pour abandonner facilement Tidolâtrie ; les cérémonies païennes leur semblaient préférables à la simplicité chrétienne. Quand ces maîtres s'étaient convertis, il arrivait souvent aux esclaves païens de satisfaire leurs vieilles haines, en accusant ces maîtres de tous les crimes.

Une petite partie de la population libre répandue dans les villes s'était donnée la première à la foi chrétienne, qui commença par éclairer la boui^eoisie. On trouve quelques habitants de la campagne dan» les rangs de la noble armée des martyrs; mais c'est plutôt une exception qu'une règle. Cette situation se prolongea beaucoup ; on ne civilisa la campagne, c^eslà-dire on ne la christianisa qu'en remplaçant par des monastères et des abbayes les villas et les fermes romaines. Le grand fondateur du système monastique, saint Martin fut aussi le destructeur des temples païens ; d'une main élevant l'abbaye, de l'autre il effaça du sol le sanctuaire des dieux anciens.

Gratien et Théodose abrogent définitivement les privilèges du paganisme ; la confiscation de ses biens,

ranéantissement de ses symboles datent de cette époque. C'en est fait, Tempereur ne craint pas de se déclarer ennemi de la religion de l'État ; il renverse de sa main les autels nationaux, ferme les temples, abolit les sacrifices, et défend à Rome de les offrir au nom de tout le genre humain. Ainsi, trente-huit ans après la mort de Constantin, toute la machine romaine tombe à la fois : c'est Ambroise qui dirige le bras de Gratien ; Ambroise, esprit hardi, homme d'action et d'entreprise. L'évoque de Milan n'exerce pas seulement son influence sur ce faible et jeune empereur ; il domine Théodose. Un empereur fier, impérieux et guerrier plie devant l'autorité sévère et la puissance ecclésiastique d'Ambroise ; on reconnaît en lui tout le caractère du Romain devenu chrétien. C'est bien l'homme d'exécution, de pratique et de gouvernement ; le conquérant et l'organisateur. Vous chercheriez en vain quelque chose de semblable dans l'Église orientale, qui a plus d'éloquence, plus de talent, plus d'esprit, mais moins de volonté. Basile et Grégoire de Nazianze conservent au milieu de leur piété fervente l'empreinte grecque ; fils de Platon et de Gorgias, théoriciens et métaphysiciens, ils brillent par le style et la forme. La volonté caractérise Ambroise ; moins habile et d'un langage plus rude, il va droit au fait, il frappe à coups redoublés, il entraîne ses auditeurs surpris et domptés ; il ne veut qu'obtenir un résultat et emporter de force un succès qu'il désire. Saint Augustin, qui par la subtilité de sa controverse toutepuissante rappelle l'habileté des Grecs, joint à ces caractères une intrépide ténacité, une ambition romaine, un génie d'envahissement et de victoire : cet athlète, sans quitter le monde des spéculations

théoriques, s'arme de toute la vigueur de la conquête.

A ces grands noms chrétiens, les païens opposèrent quelques hommes supérieurs, qui forcèrent au respect leurs adversaires les plus acharnés. 11 y a toujours quelque chose de noble et de grand dans cet attachement au passé, dans ce dévouement qui se soutient envers et contre tous, malgré le renouvellement des époques, et qui prend bravement et tristement les armes contre un inévitable destin.

En général, les chefs d'une minorité forcée de se défendre sont des hommes énergiques, fidèles, consciencieux et dignes. La postérité les oublie souvent ; elle aime à s'agenouiller devant le succès. Si les hommes qui s'attachent à la majorité sont contraints de flatter la tyrannie populaire, les guidesde la minorité embrassant la décadence, adoptant le malheur, ont besoin de courage autant que d'activité et de talent. Tels étaient Symmaque et Vettius Praîtextatus. Yettius, préfet dû prétoire en 384, consul élu pour Tannée suivante, jouissait d'une popularité méritée, qui ne s'appuyait que sur des services. Le jour de son élection, ce dernier et noble représentant du paganisme monta les degrés du Gapitole, et prononça, en présence du sénat, un discours plein d'éloquence, dans lequel il exhortait les sénateurs et le peuple à garder l'obéissance aux lois malgré la décadence de Rome. Toutes les dignités de la religion païenne expirante s'étaient concentrées dans sa personne ; elle l'avait choisi pour dernier défenseur et pour appui ; il était augure, pontife de Yesta, pontife du Soleil, quindécemvir, curial d'Hercule, consacré à Bacchus et aux mystères d'Eleusis ; Néophante, Tauroboléate, Père

des pères ; ce dernier titre était important et honoré dans les rites du culte de Mithra. Lorsque Rome apprit sa mort, les citoyens se trouvaient au spectacle ; ils en sortirent en foule, versant des larmes et faisant retentir Tair de leurs cris de douleur. Le paganisme perdait son premier grand homme. Tous ceux qui ont examiné avec soin les pièces du procès, soutenu d'un côté par Symmaque et les païens, et de l'autre par les chrétiens, avoueront que 1^ brusque véhémence d'Ambroise et la douce monotonie de Prudence pâlissent comparées à Targumentation logique et paissante de Symmaque, à sa patriotique éloquence, à son style plein de force, d'énergie et de simplicité ! Mais le langage de l'ancienne Rome, les accents d'un patriotisme éteint tombaient inutiles dans des oreilles prévenues : la société païenne n'avait plus d'espoir ; l'exaltation d'Ambroise, servant la cause de l'humanité, sous l'œil de la Providence, était certaine du succès. Les faibles accents de Prudence trouvaient leur sublimité dans la foi profonde du poète et de ceux qui l'écoutaient ; d'avance vaincu, Symmaque n'ignorait pas que sa cause était perdue depuis quatre siècles. La supériorité d'un talent réel ne changea rien à l'état des choses, et prouva la force du christianisme, la faiblesse et l'impuissance dupasse.

Depuis cette époque, la décadence s'accélère, l'idolâtrie disparaît rapidement. Gratien refuse de porter les insignes du souverain pontificat. Parmi les dieux qu'il se résout à détruire, il choisit (étrange choix) la belle statue de la Victoire qui ornait le Forum. Étaitce donc la Victoire des Romains qu'il fallait frapper la première ? Déjà Constance avait ordonné le déplacement de cette statue, mais probablement pour la

transférer à Gonstantinople : Julien lui ava rendu position vénérée, qu'elle conserva pendant les règi suivants. Paire crouler le vieux symbole de la c quête et de la grandeur de Rome, c'était en finir a les superstitions surannées.

La foudre qui, longtemps suspendue, tombait le paganisme, écrasa les dernières espérances de partisans. Le sénat, éclatant en clameurs lugubi déclara que, si Ton ne restituait aux pontifes leurs* tations, et si Tonne rétablissait Tautel delà Victo les sénateurs païens ne se montreraient plus d rassemblée. Vaine menace. Saint Ambroise, insti de ce projet par le pape Damase, en avertit renc reur qui refusa d'admettre la députation, sous j texte qu'elle ne représentait pas le sénat^Lo l'éloquent Symmaque vint pour exposer ses plaii à l'empereur, il reçut cette réponse humiliante, et que tout était fini.

Bientôt les propriétés du sacerdoce païen sont c fisquées. On balaye d'un coup les privilèges des \ taies, el les immunités des Aruspices. Les bonne attachés aux fonctions sacerdotales sont détru Aux lamentations des partisans des dieux anciens joignent les cris de triomphe et les sarcasmes chrétiens. « Pourquoi, disaient ces deriïiers, réc( penserait^on la chasteté sur les fonds de l'État ? en était ainsi, ne faudrait-il pas ruiner le trésoi faveur des vierges chrétiennes ? » On eut encore peu de pitié ; malgré la confiscation des proprii sacerdotales et la suppression des sacrifices, i certaine somme fut allouée aux cérémonies publiq du paganisme, somme très-faible, qui constituait i aumône plutôt qu'un revenu. Après la mort de Val

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tinien, un léger mouvement annonça le douloureux et faible réveil du paganisme moribond. Flavien,cbef de ce parti, fut nommé consul : la protection d'Arbogaste, le Gaulois, plaça sur le trône un rhéteur païen, Eugène. Les dieux dépossédés reprirent leur trône ; les temples se rouvrirent, les victimes offrirent leurs entrailles sanglantes aux regards des divinateurs ; l'aimée de l'usurpateur porta peintes sur ses bannières les images d'Hercule et de Jupiter, et menaça de transformer les églises en écuries. La Victoire reparut UB moment sur son piédestal, et Ton ordonna la restitution* des propriétés confisquées. Des cendres du vieux paganisme s'élevait encore une flamme vacillante, lorsque Théodose marcha contre Eugène, triompha, traîna captif l'usurpateur et railla ce vain simulacre d'Hercule qui flottait, sans le défendre, sur la bannière de son ennemi. Déjà Théodose lui-même, dans sa course triomphale à travers l'Asie, avait jonché la terre de tous les débris des anciens dieux. Le sang des sacrificateurs avait coulé, le paganisme avait eu ses martyrs ; mais des martyrs sans foi ne sont rien ; l'édifice mal cimenté tomba en ruine ; le poète Prudence affirme même que la conversion du sénat romain fut entière et définitive. Nous le croirions difficilement ; ce fait semble éclos des illusions de son ardente foi. A Rome, si toutefois il est certain qu'il se rendit à Rome, Théodose n'osa rien de plus que ses prédécesseurs.

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