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Deux poëtes païens de cette époque. — Derniers soupirs théisme. — Substitution des Saints et de la Vierge aa:^ — Conclusion.
Un grand débris de paganisme osait se ma derrière les retranchements des vieilles mœu familles sénatoriales persistèrent dans leurs hal de religion privée. Si le culte public fut renver dieux lares gardèrent leur pouvoir à l'ombre i héréditaire. Le dernier poète de Rome, Glaudii plus obstinément païen que Virgile : on voit qi partient à Tune des familles patriciennes qui n\ voulu déserter le vieux temple. Plus il se sent par Tatmosphère chrétienne, plus il résiste a fluences du temps de crise où il vit. La destruct paganisme, destruction dont il est témoin, n\ pas de lui une seule concession ; ses œuvre historiques par le fond, quelque emphatiques q soient par la forme, sont dominées par le seul païen. Lisez ses magnifiques descriptions des monies sacrées, des augures, des temples, des lices, des prophéties de Tépoque ; rien n'y deviner que la révolution en faveur du christia est accomplie, et que chaque jour le culte ; reçoit de son ennemi une nouvelle insulte et un velle blessure, une prolongation de martyre et nie ? A dater de Glaudien, la mythologie païenn plus qu'une vaine et charmante décoration poc Elle perd tout son sérieux ; les chrétiens lui p<'
nent en faveur de son peu d'influence. Traversant le moyen âge, elle arrive jusqu'aux peuples modernes qui ne peuvent se décider à la répudier, et qui l'adoptent comme ornement.
Constantin avait élevé le christianisme au niveau de la vieille religion. Gratien et Théodose avaient abrogé la vie nationale du paganisme. Honorius s'empare des temples publics et des derniers restes de l'ilnitone consacrés aux jeux publics. Tout magistrat qui refuse son assistance à l'exécution de ces arrêts est passible de graves châtiments, tant on a peu de confiance dans la magistrature et dans son zèle. Il fut même question de réserver les grands emplois aux chrétiens et d'en exclure les païens; mais les généraux les plus expérimentés appartenaient à la foi païenne ; il fallut les ménager ; Alaric menaçait !
Un fantôme d'empereur païen, Attale, fut intronisé i Rome. Un autre païen, nommé Génésides, conduisit Tannée. Alors on vit à Ravenne un empereur chrétien et une cour chrétienne ; à Rome un empereur païen et une cour païenne : double chimère d'empire, également impuissante : l'épée d' Alaric, suspendue entre les deux camps, les terrifiant de sa menace, les forçait au repos. Rome est enfin prise par le chef des Goths ; l'aristocratie déchue des Quirites se disperse, les sénateurs fuient à travers l'empire ; leurs temples restent debout ; et souvent les chrétiens reviennent s'emparer de ces murs déserts qu'ils consacrent au Dieu étemel.
L'usurpation progressive du christianisme aboutit, sous Valentinien III, à une domination si jalouse qu'elle devient intolérance. Les rites du polythéisme,
religion qui avait plus de pratiques que de dogmes, sont poursuivis de la place publique dans le temple, du temple jusqu'au foyer domestique, et de là dans le sanctuaire de la conscience. On résiste pourtant encore ; il est difficile de déraciner entièrement une religion qui a son sanctuaire dans la famille, d'extirper des habitudes antiques et domestiques. Au commencement du cinquième siècle, un mauvais poëte, nommé Endeléchius, affirme positivement que la croix de Jésus-Christ rCest vénérée que dans les grandes villes. Au milieu du môme siècle, Maxime, évoque de Turin, déclame contre le culte des divinités païennes dans le voisinage de son épiscopat. Le polythéisme se montre encore souffrant, il est vrai, caché, mais existant, dans les replis secrets de la société. Sous Valentinien, un poëte, Germain d'origine, Mehr-Bode, attribue la décadence de Rome.au triomphe du christianisme qu'il maudit.
« Viens (c'est ainsi qu'il fait parler la Discorde qui s'adresse à Belloné), renverse les murs de Rome; qu'ils soient impuissants à repousser tes fureurs; qu'elle tremble en entendant le fracas de ton approche ! Chasse de la terre les dieux protecteurs ! Port( le ravage parmi les anciens maîtres du monde ! Pluî de feu sacré sur les autels de Vesta ! Je me glisserai moi, armée de mes artifices, dans les splendides palais ; je chasserai à jamais les vieilles mœurs et 1 cœurs antiques. Mépris pour les héros : nulle équité plus de respect pour les justes ! Que l'éloquence attaque périsse et qu'Apollon châtie leur dédain ! Qm l'honneur et le pouvoir appartiennent aux méchants que le hasard soit maître et non la vertu I Que la eu pidité règne ! que dans les cœurs embrasés bouil
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lonne la folle ardeuF -d'acquérir ! Que tout se fasse sans rinspiration de Jupiter, sans la protection du Dieu suprême ! »
Nous reproduisons ici ces Vers énergiques et sans doute fort peu connus :
MœDîa luiUa tuos valeant arcere furores ; Roma ipsique tremant furialia murmura reges : Tarn superos terris atque hospita nu mina pelle ; Bomanos popuiare deos, et nullus in ans
Vestœ exoratœ palleat ignis.
His instructa dolis palatia celsa subibo.
Mfl^rum mores, et pectora prisca fugabo
Funditus : atque simul, nullo discrimine rerum,
Spernantur fortes, nec sit reverentia justis.
Attica neglecto pereat facundia Phœbo :
Ibdignis contiogat honos et pondéra rerum
Non virtus sed casus agat, trlstisque cupido;
Pectoribus sœvi démens furor œstuet auri :
Omniaque hœc sine mente Jovis, sine numine summo !
Ce Mérobaudus, dont la statue fut placée dans le forum de Trajan, occupait des fonctions militaires très-importantes. L'inscription de sa statue est parvenue jusqu'à nous, et Niebuhr a publié le premier les vers curieux que nous venons de rapporter.
Après cette époque, le paganisme romain s'éteint par degrés et suit le progrès de sa mort naturelle. Si dans l'Orient le fer et le feu frayaient la route au triomphe définitif de la croix, à Rome la vieille superstition ne restait plus attachée qu'à des formes vaines, à des habitudes de langage indélébiles, à des traditions épuisées, qui se traînaient encore languissamment, et ^e non-seulement on n'essayait pas de détruire, mais qu'on assimilait soigneusement au christianisme. Le temple devenait église ; le païen, en adorant le fihrist, croyait adorer Apollon. Le culte de la vierge
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Marie, qui se répandit alors, fut un des principaux moyens employés par la religion conquérante, et Tun des plus efficaces. Aux yeux de tous cette nouvelle idole était digne de respect. Une femme portait son enfant dans ses bras, mère et vierge, symbole attendrissant et plein de charme. Devant la vierge Marie, toute la Sicile idolâtre déposa ses préjugés païens. On retrouve encore en Grèce et en Russie la Panagia plus vénérée que la Trinité môme ; en Espagne et en Italie, la Vierge sans tache est Tobjet d'une adoration profonde et presque païenne. L'Apollon du MonfrGassin ne fut renversé de son autel qu'en 529, par saint Benoît. Le culte de Diane se maintint obstinément dans les environs de Trêves jusqu'au septième siècle. Quant aux divinités païennes du Nord, elles allèrent de même se perdre dans la foi chrétienne. L'époque précise de leur disparition définitive est obscure : car les historiens confondent aisément Thor avec Jupiter, et Woden avec Mercure ; la plupart des vieux documents poétiques de la Germanie portent l'empreinte d'un paganisme septentrional et primitif mêl^ au christianisme nouveau.
La beauté morale et la fécondité civilisatrice du dogme chrétien devaient conquérir le monde et remplacer à jamais la splendeur usée et la moralité incomplète du polythéisme. D'autres diront comment les arts, sous l'influence chrétienne, prirent une forme divine qui renouvela leur sève épuisée. Qu'il nous suffise d'avoir retracé quelques détails Curieux d'un immense mouvement auquel l'histoire du monde ne peut rien opposer d'analogue. Quoi de plus digne d'attention dans l'histoire des peuples que ces élé-
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; antiques et modernes, en fusion depuis le ^me siècle jusqu*au sixième, et aboutissant à la tion définitive de TEurope chrétienne et civi-
DES
CRÉATIONS INDUSTRIELLES
SOlîS LE BAS-EMPIRE ET AU MOYEN AGE
DES
CRÉATIONS INDUSTRIELLES
sous LE BAS-EMPIRE ET AU MOYEN AGE
De quelques préjugés défavorables au moyen âge et au Bas- Empire.
Au fond des institutions antiques on trouve une grande injustice : elles avaient pour base le mépris et l'esclavage du genre humain. Le monde payait bien cher la liberté d'une ou deux républiques. Les trésors de la Grèce nourrissaient le luxe et la splendeur d'Athènes; Sparte avait des Ilotes et rendait ses alliés tributaires ; Rome devint magnifique à force de rançonner les peuples.
11 est ridicule d'adorer encore l'ombre d'une tyran- Qie qui a écrasé le monde. Admirons la fierté des courages et l'élévation des âmes, qui distinguaient les mciens, mais que l'histoire et la postérité cessent snfin de flatter Rome autrefois puissante, et de brûler leur encens devant cette férocité inflexible et cette ïolitique inhumaine, souveraines de la terre pendant n longtemps.
Ils avaient établi l'esclavage : pour eux le sang barbare était comme une onde impure que l'on pouvait
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répandre à son gré. Ils traitaient de barbares le reste des hommes; et les prisonniers, devenus leurs esclaves, étaient achetés, vendus, mutilés, massacrés au gré des maîtres. Lorsque le grand Gaton sortait du sénat où il avait parlé de la vertu, il allait, dit Plutarque, battre ses ouvriers ; et ce vertueux citoyen, avant de se donner la mort, eût essayé son glaive dans le sein du malheureux qui venait d'allumer sa lampe, si ses amis accourus n'eussent retenu son bras (1).
Ces épouvantables maximes dirigeaient toute leur politique. Ils se croyaient une race privilégiée parmi les hommes. Aussi n'exerçaient-ils aucune industrie. Ces travaux mécaniques qui eussent avili leur majesté romaine, ils les abandonnaient aux esclaves. Un commerçant ne valait pas le dernier goujat de rannée ; les vêtements, les aliments, tout sortait des mains des esclaves.
Comparez à l'industrie antique exploitée par ces malheureux l'industrie moderne que des mains libres cultivent. Les Romains manquaient de presque toutes les nécessités de la vie. A un luxe immense, aux voluptés et aux inutilités de l'opulence, ils joignaient l'indigence des objets qui passent aujourd'hui pour communs et indispensables. Leurs viiias manquaient de cheminées, quoiqu'elles fussent ornées de statues ; si vous étiez entré dans le palais d'Auguste, vous y eussiez vu de l'or et du marbre, point de vitres; le roi de l'univers vêtu de pourpre, n'ayant pas de linge, et buvant dans les coupes d'or, sans pouvoir chasser la fièvre dont le remède était ignoré.
(1) Plutarqne, VU de Cahn.
Notre supériorité industrielle est incontestable : on peut ajouter que nos maximes sur Thomme, sur Dieu, »ur le monde, sur la liberté, sur la nature, sont plus étendues et plus saines ; que nos connaissances sont infiniment plus vastes et plus vraies; que nos systèmes politiques sont plus équitables. La civilisation antique avait peut-être plus d'héroïsme, nous avons beaucoup plus de lumière ; elle se montrait plus magnifique et plus éclatante, la nôtre est certainement plus utile, plus bienfaisante et plus éclairée.
Où est née cette supériorité? Gomment s'est-elle établie? L'histoire est muette sur ce point: le moment où la société antique expira, où la nouvelle civilisation naquit ; ce moment qui seul pouvait donner 4es documents sur un changement si notable, est dédaigné par la plupart des historiens. Ils n'approchent du Bas-Empire que pour le calomnier, jamais pour le peindre. Prodigues d'injures, avares de preuves, à les entendre le moyen âge est un gouffre dont il est inutile d'approfondir et d'éclairer l'obscurité. C'était un temps maudit, un chaos social, un abtme ténébreux d'où aucune clarté ne s'échappe, où ne brille aucun génie, et qui n'ont été signalés par aucuns bienfaits. Ignorants et magnifiques, également avilis par le luxe et la barbarie, les hommes du Bas-Empire et des six siècles qui suivent la chute de Rome, unissaient tous les contrastes du crime, sans avoir l'apparence d'une vertu. L'atrocité des mœurs dcmnait la main à la bassesse, à la lâcheté, la faiblesse à la perfidie. Telles sont les couleurs confuses et les traits indécis, mais hideux, sous lesquels ont été présentés non-seulement le moyen âge lui-môme, mais les douzième, treizième et quatorzième siècles. Les
temps de barbarie (ainsi les écrivains nomment celles époque) ne finissent qu'à la découverte de TAmérique : l'Europe alors, suivant eux, s'élève tout à coup radieuse et brillante du sein d'un océan de ténèbres. Douze siècles, perdus pour l'espèce humaine, une si grande lacune dans l'histoire de la civilisation, Tinvraisemblance de ces douze cents ans de néant, ne les embarrassent nullement, et passent* sous leur plume comme un trait.
Il serait bon de chercher si un espace de temps aussi vaste n'a pas exercé quelque influence, et n'a pas donné à la société quelque produit utile. Ces douze siècles ont-ils été stériles en industrie, en commerce ? Ce sont les deux pivots de toute la civilisation. Le moyen âge et le Bas-Empire ont-ils laissé dans une stagnation complète les arts utiles?
Mœurs du Bas-Empire. — Nouvelle situation des femmes* — Système d'éducation. — Décadence intellectuelle. — Béryte, Athènes et Byzance.
Il est incontestable que depuis les Antonins jusqu*à Charlemagne, il y a eu dans la société européenne confusion et décadence ; il faut s'entendre sur ce qu'on appelle décadence. La vie morale d'un peuple peut s'évanouir sans que sa vie matérielle soit attaquée ; il est même possible qu'une telle nation soit industrieuse, savante, spirituelle et qu'elle jouisse de tout le bien-être imaginable ; — et qu'elle l'augmente chaque jour.
Etudions sous ce rapport les historiens de Byzance : on y voit un extrême raffinement et une habile recherche des jouissances matérielles, beaucoup d'inventions nouvelles, de découvertes importantes ; nulle grandeur dans le préseht et tous les germes de Tavenir.
Un orientalisme singulier, explicable par la position de Gonstantinople, prévalait dans les mœurs : les Byzantins sensuels détruisaient le culte de la beauté et de la proportion pour accorder à l'embonpoint cette préférence que toutes les nations de l'Orient ont professée et que le philosophe Aristote signale, lorsqu'il dit (1) : « qu'une des premières qualités chez une femme, c'est la grosseur et la grandeur {méthos), » La Byzantine peignait ses yeux comme l'Orientale moderne. Plus d'une homélie de saint Ghrysostome est dirigée contre cette habitude. « D'où vient, dit-il, «(que notre siècle est si affaibli, si incapable de «grandes pensées? C'est que nous enfermons les « femmes dans leur maison, où la paresse, les bains, « les parfums et les lits de plume achèvent de les « assoupir et de les réduire à l'imbécillité. »
C'est cependant à Constantinople que la nouvelle indépendance des femmes a commencé à se faire sentir. Le principe chrétien, le souvenir de la dignité romaine, et le goût de la volupté se combinèrent pour assurer aux femmes de Byzance une position spéciale et bizarre, d'où date, en réalité, la situation moderne des femmes. Esclave et enfermée avant le mariage, la jeune fille passait tout à coup, après avoir contracté une alliance toujours vénale, d'une
(l) Bhétorique\ liv. I*', chap. v.
prison sévère à la dissipation la plus tumultueuse; entourée d'esclaves de son sexe 'qu'elle multipliait dans son intérieur à proportion de sa fortune, elle se faisait suivre quand elle sortait d'une armée d'eunuques, autre espèce orientale qui exerça une triste influence sur Constantinople. Pour être à la mode, il fallait que les esclaves fussent nombreuses et belles» Mais dans ce grand nombre ne pouvait-il pas s'en trouver de trop jolies? De là, des cris et des violences inconnus aux mœurs d'Athènes et de Rome (1).
« Les passants, dit Ghrysostome, se demandent quel « est ce bruit? — Cest la maîtresse qui bat sa servante « {en doulên tuptei tes autês), » A ce propos, le prédicateur se met en grande colère; il se plaint de la violence des femmes, des invectives dont elles accablent leurs suivantes, qui sont, il est vrai, médisantes, bavardes, désordonnées comme leurs maîtresses; et même de la cruauté avec laquelle il leur arrive souvent de lier ces malheureuses à des colonnes ou à des pilastres pour les charger de coups devant leurs fils et leurs filles.
Ce premier essai de l'indépendance féminine ne réussissait guère, comme on le voit ; on soutenait contre le mari des luttes domestiques pour obtenir plus de mules à son char, des harnais plus beaux que ceux du voisin. Quant aux recherches de la parure, à peine la richesse élégante de l'éloquence de Ghrysostome peut-elle reproduire les coquetteries coûteuses de la Byzantine, les soins mis en usage et l'argent dépensé pour faire ressortir la nmdeur provoquante de la taille, les plis flottants du manteau et
(1) V. dans nos Études sur l'Antiquité, les Héttw^es,
Véclat lustré des cheveux. C'est ainsi que les belles de Gonstantinople se montraient à Véglise, après avoir traversé les rues étroites de la ville. A Téglise on donnait des rendez-vous, on lançait des épigrammes et Ton riait toujours. Ce peuple oisif n'était point changé par le christianisme : Torateur en vogue se montrait-il dans la chaire sacrée? on le saluait par des acclamations, comme au spectacle ; demandait>il la permission de se faire remplacer, on le sifflait. < Ils veulent absolument, dit Ghrysostome, entendre cette voix qui les lacère ; il leur faut cette punition, ces tortures, ces objurgations que je leur inflige quand je me montre; ils oublient ma mission et le Seigneur dont je répète les paroles, et ils m'accueillent comme un Dieu qui descendrait du ciel. »
Un pauvre évêque chrétien, vieillard exténué, assis devant un pupitre au milieu de l'église et entouré d'une foule immense était salué par des cris enthousiastes et écouté avec une profonde vénération. (( D'abord, dit Ghrysostome, quand on m'applaudit « si bruyamment, j'éprouve un sentiment humain de « joie et d'orgueil [anthropinon tipaschô), mais ensuite « je pense à cette population frivole qui n'aime que «les grandes paroles, qui est si peu sérieuse, et je « m'afflige. Rentré dans ma chambre solitaire, je « pleure. »
La civilisation littéraire était perfectionnée jusqu'à la dépravation; l'éducation de la jeunesse commençait de bonne heure, se continuait longtemps, créait des grammairiens et des sophistes et ne faisait pas de citoyens. Les enfants et les jeunes gens en robe de soie flottante, ornés par leur mère de bracelets et de^
colliers d'or, passaient de rhippodrome aux écoles, et de ces dernières au théâtre.
Les études de la jeunesse ne se dirigeaient que vers la subtilité de Tesprit; rien pour former des hommes. Au lieu de collèges, des théâtres de disputes. Un certain nombre de chaires dont Théodose, après Constantin, avait déterminé les attributions, apprenaient à ces jeunes efféminés les grâces et les recherches d'un langage corrompu par son élégance même.
Comme il arrivait toujours dans Byzance, la partie matérielle de l'éducation était d'une extrême magnificence : huit portiques aérés, soutenus par des colonnes de marbre, conduisaient à de grandes salles, avec une chaire pour le professeur et des bancs pour les élèves. Des peintures à fresque ornaient les murailles. Une chaire et une salle particulière étaient assignées à chaque professeur. En 425, deux professeurs enseignaient la grammaire grecque, un la grammaire latine, un la rhétorique, enfin un cinquième la législation. Il fallait être chrétien pour être admis au nombre des professeurs ; les païens de leur côté établissaient des salles d'étude et payaient des professeurs particuliers qui faisaient grand ombrage aux professeurs chrétiens. Théodose augmenta le nombn* de ceux-ci qu'il porta à trente-un. Il parait prouvé que le sénat (le sénat de Théodose!) prononçait sur l'admission des <*andidats. Treize de ces professeurs avaient pour domaine la langue latine et quiniela langue grecque ; et telle était la proportion ridicule établie dans les subdivisions du savoir, que les subtilités de la grammaire accaparaient à elles seules, dans ce nombre, vingt chaires pour le latin et dix pour le grec; l'art des sophistes grecs, cinq, et l'éloquence ro-
maine seulement trois. Plus tard on créa une chaire de philosophie et deux chaires de jurisprudence.
Une pareille éducation tendait évidemment à faire régner la frivolité, Tornement et le mensonge. Les. draperies de la rhétorique et les arguties de la grammaire voilaient aux regards toute la partie saine el forte des connaissances humaines. Le sens moral si profond du christianisme put seul combattre ou modérer cette tendance, ce luxe subtil de l'éducation byzantine. Grégoire de Nazianze rapporte que saint Basile se fit admirer surtout par la force d'esprit avec laquelle il rejeta quelques-unes des branches d'études que Ton jugeait alors indispensables.
C'était aussi Tépoque des résumés et des abrégés, des « compendia », des méthodes faciles mises à la portée de tous. Aristote était inintelligible; on regardait, dit Thémistius, le sens de ses œuvres comme retranché dans des fortifications « plus imprenables que celles d'Ëkbatane. » La logique n'était plus qu'une méthode de chicane ; et l'on joignait à la déclamation poétique empruntée à Platon, ou plutôt parodiée d'après lui, les subterfuges du barreau. Ainsi se préparaient à l'exercice de leurs facultés ces jeunes gens sans but moral qui devaient être un jour des citoyens sans patrie.
Avec ses trente-un professeurs, Byzance n'était que la métropole du plaisir. Béryte, le Beyrouth du moderne Nappier, était devenue la capitale des études légales ; Rome, celle du monde politique ; Athènes, celle du monde littéraire. Sans avoir achevé son éducation dans cette dernière ville, on ne pouvait prétendre à aucune supériorité intellectuelle. Mais Athènes, tout en conser\'ant un goût plus pur et en gardant
plus précieusement que Byzance la tradition des anciens chefs-d'œuvre, subissait la même décadence. Elle professait pour les sophistes une passion qui allait jusqu'à la fureur.
L'étranger qui venait finir son éducation dans la ville de Minerve et qui abordait au Pyrée, avec son porte-manteau, son tapis et ses malles, comme le raconte saint Grégoire, n'y trouvait que vie joyeuse et tumulte ; rien qui rappelât la gravité orientale de Byzance ; partout une puérile, ingénieuse et voluptueuse agitation. D'abord, les amis et les partisans (les professeurs à la mode, tous rivaux, entouraient le jeune homme et essayaient de le déterminer en faveur de leur patron. Une fois engagé dans les mes d'Athènes, le nouvel étudiant était assailli de questions. Celui-ci lui proposait une énigme, celui-là un problème ; mille interrogations bizarres accueillaient le nouveau venu. C'était un chaos d*épigrainmes, de sophismes, de chansons, d'arguments et de subtilités ; d'autres interlocuteurs se joignaient à la mêlée ; et quand l'étudiant avait été bien harcelé par ses hôtes, on finissait par le conduire en triomphe jusqu'à la place publique. Dans cette procession singulière, la joie enfantine des habitudes athéniennes éclatait librement ; les étudiants se rangeaient en deux files, sautant et dansant comme les coryphées des bacchanales ; il ne leur manquait que le thyrse. Le nouveau venu marchait au milieu de cette bande, <:ouronné de fleurs, et arrivait ainsi jusqu'à la porte des bains publics qu'il trouvait fermée et que Ton frappait à grands coups de mille instruments. Enfin les deux battants livraient passage au jeune homme, ainsi immatriculé parmi les étudiants athéniens.
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Cette gaieté folâtre de la décadence athénienne, cette scène d'une vivacité si jeune contrastent \ivement avec le silence des tombeaux et Timmobilité des ruines ; et Ton ne peut lire sans un sentiment de mélancolie profonde ce récit, que saint Grégoire a mêlé à Tune de ses homélies, comme un agrément, dit-il, une douceur, enfin « un bonbon (êdusma) de son éloquence sacrée.
C'était une vie charmante sans doute que cette vie presque enfantine passée aux pieds de Vénus et de Minerve, au milieu d'aimables amis et sans études sévères. Il ne s'agissait que de grâces oratoires, de recherches fleuries et captieuses ; on devait quitter à regret ce centre d'une lumière douce, qui n'avait plus de chaleur. Là le dernier reflet du paganisme conservait l'agrément de la vieille mythologie et éloignait les graves pensées chrétiennes. La vie y était facile ; les mœurs humaines et sociales ; on n'y voyait pas, comme àBéryte, les jeux des gladiateurs accoutumer les âmes à la cruauté ; ni, comme à Byzance, la magnificence et l'industrie tout dominer et tout absorber. Vous reveniez d'Athènes, un peu efféminé, un peu païen, prêt d'ailleurs à subir toutes les conditions de la vie d'intrigue et de luxe, de jouissances sensuelles et de combats métaphysiques qui régnaient à Gonstantinople.