UNE
SOUS CHILPERIC.
Quel est ce personnage qui entre en scène, seul, couronné de lauriers et le rameau vert à la main droite, selon la coutume ? Son manteau est rejeté de l'épaule droite sur le bras gauche ; — après les saints qui ont toujours été d'usage, il s'adresse au peuple, à la foule remplissant le cirque que vient de restaurer le demi-Romain, le demi-barbare, HUp-Rick ou Ghilpéric, comme il vous plaira d'écrire ce nom, avec on sans la gutturale franke ? C'est le théâtre de Soissons.
Ce peuple, au septième siècle, doit être fort bigarré; il y a là toutes les espèces d'esclavage. Le sort fatal de notre beau pays lui a imposé la misère de connaître toutes les variétés possibles de cette douloureuse histoire naturelle de la servitude ; — Gaulois soumis au Romain ; Latin soumis au Teuton ; serf de serf; barbare obéissant à un Gallo-Romain, dont le maître est un évoque, lequel se courbe lui-même devant un bandit salique. Mais (ce qui arrive aussi dans notre pays merveilleux) cette masse
de visages humains, cette foule entassée sur les degrés, depuis les plus hauts jusqu'aux plus bas, est toute pétillante d'intelligence et d'esprit. Les yeux parlent ; les gestes sont rapides ; les mots expriment toujours deux idées, dont l'une se cache. On la voit déjà telle qu'elle est aujourd'hui, cette masse remuante, ingénieuse, ardente, imprévoyante, sensuelle, toute au moment, toute à l'impulsion, recevant les impressions, les échangeant, non contre des principes, mais contre des sensations contraires ; on la trouve, dis-je, et la retrouve héroïque et folle, tellç qu'elle se montra jadis à l'empereur Julien et au grave évoque de Tours, Grégoire. En elle se concentrent, venant de Rome, des bords du Rhin, de ceux des deux mers, tous les éléments d'activité pétulante, de hardiesse étourdie, d'héroïsme spirituel, que le monde entier lui envoie.
Le moment que je signale est le début de son éducation de race.
Nous sommes au septième siècle ; et voici, en face du proscenium^ à la place même des Césars romains dont il hérite, — entouré de licteurs, vêtu de la pourpre, — ce brave barbare que l'on a calomnié, Hiljh' Rick ou Ghilpéric. Une demi-lueur favorable à l'intelligence a percé les ténèbres de son temps et est venue illuminer son ceneau. Il a compris, grâce aux évoques sénateurs ou fils de sénateurs qui se sont emparés de lui, que le pouvoir passe avec la vie et que l'assentiment des philosophes et des penseurs est chose utile. Il est sensible à cette magie douce et puissante de l'intelligence désintéressée. Quand sa main, souvent sanglante ou rapace, s'est reposée un moment, il a essayé de versifier je ne sais quelles puéri-
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lités de décadence romaine ; » la muse royale était Mteuse », dit Fortunat ; mais l'intention était bonne. Étonné ensuite de ne pas trouver dans l'alphabet grec et latin le symbole matériel des sons tudesques nécessaires à son dialecte, il a inventé deux lettres ; les Romains se sont moqués de lui. Ils ont eu grand tort, ces Romains, de railler du fond de leurs raffinements décrépits les rudes idiomes des nations nouvelles. Gbilpéric, enfant.de ces mêmes races, avait raison contre les critiques romains. C'est ce que pense aujourd'hui la postérité, favorable au roi barbare, et qui se moque de ses critiques.
La postérité apprécie l'aspiration littéraire, la velléité civilisée qui rachètent un peu Ghilpéric et le détachent de ses contemporains guerroyeurs. Par le même honorable motif et le même noble désir il a reconstruit au septièmie siècle l'amphithéâtre de Soissons, où il a ordonné que l'on célébrât des jeux. Là se presse devant lui la foule murmurante ; Teutons insolents et couverts de fer, Romains souriants avec cette gravité pâle et cette convenance diplomatique et amollie des races usées ; Gallo-Romains attentifs, éveillés et ironiques qui écoutent le Prologue.
Il est temps de dire que ce Prologue n'a rien de factice ou de romanesque. Il existe à la Bibliothèque impériale, dans un beau manuscrit du dixième siècle, que les paléographes les plus timides attribuent au onzième siècle seulement, et dont la conservation est parfaite. C'est le monument authentique d'un fait cent fois plus notable que tous les petits faits stériles dont on se nourrit aujourd'hui grossièrement: il démontre la continuité imperturbable de la vie intellectuelle chez les peuples et à travers l'histoire.
Oui les esprits sont solidaires des esprits. Au septième siècle les villes brûlent. Ghilpéric règne. La peste sévit. La bassesse des hommes, la pire des pestes, est partout. Les évoques écrivent un latin détestable. Les tombeaux portent des inscriptions où le substantif n'est jamais d'accord avec l'adjectif. Partout l'on tremble et l'on se massacre. Gomment penser à Térence ? Et à Ménandre ? Elle est assurément morte et disparue la belle rivière de la vie grecque, la vie adorable de l'esprit ! Ce qui enchantait les Scipions et les Alexandre peut-il plaire à Ghilpéric, aux Leudes, aux Grafen, aux vieux loups ravissants de la conquête sanglante ?
Rassurez-vous.
Les trois interlocuteurs de ce Prologue, dont nous n'avons que soixante vers, interprétés par M. Magnin avec sa finesse habituelle (et selon nous avec quelques erreurs), prouvent que rien ne peut mourir dans le domaine de l'esprit. L'étincelle de la comédie grecque, une fois projetée dans le monde, ne périra jamais. Ensevelie, non étouffée, elle reparaît sous Ghilpéric avec Térence ; avec elle toutes les grâces, toutes les élégances, toutes les forces qui suivent Tindépendance intellectuelle et qui en émanent.
Les bateleurs, les prestidigitateurs, le? athlètes sanglants, les écuyers superbes, les chasseurs d*éléphants, les thaumaturges adroits, les Vénus scéniques, les conducteurs de chars ont depuis bientôt deux siècles fait tous les frais des amusements publics. Augustin et Alipius son ami les ont vus à l'œuvre dans le cirque de Tagaste. Les âmes se sont affolées de barbarie et de plaisir, de sang délicatement versé
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OU de voluptés nues, habilement livrées sur la scène de Byzance à l'imitation générale.
Il n'y a plus, au septième siècle, de place pour Térence et pour Virgile. Le rhythme poétique n'est plus que celui du guerrier qui frappe ou de la danseuse qui bondit. La mosaïque, artifice d'ouvrier, remplace la peinture. L'acrostiche, manœuvre d'artisan, supplante la poésie. Le souffle de « l'Andrienne », la pureté de contours et la grâce modeste de Térence conviendront-ils à quelqu'un dans une telle époque?
Le Delusor (prestidigitateur) a tout envahi. C'est le roi, c'est le maître ; il sait les trucs^ si la plume ose tracer ce mot odieux ; il connaît les ficelles^ pour emprunter à l'argot cet autre terme ignoble. M. Magnin traduit Delusor par « moqueur », contre-sens évident à mon avis, et M. Magnin n'en est pas moins un érudit du premier ordre.
Revenons au Prologue, et laissons parler Hiero^ nymm, le directeur, l'imprésario, qui annonce la pièce au Public :