SLR HR08VITA ET SON ÉPOQUE
Consulter — M. Saint-Marc Girardin, — Essais littéraires.
— M. Villemain, — Littérature du moyen âge.
— M. Magnin, — Traduction du Théâtre de Hrosvita.
— Conrad Coites, — Édit. do Hrosvita (lat.).
— Pirkenhammer, — Vie de Hrosvita.
— Warton and Price. — Ilistory of English Poetry.
HROSVITA
RELIGIEUSE DE GANDERSHEIM
Le drame à Gandersheim. — Mise en scène. — Les actrices. —
Les spectateurs.
Une religieuse saxonne du x® siècle avait lu Térence, avec quelles délices et quel enchantement ! Dieu seul peut le savoir. Imaginez les délicatesses de YAndrienne, les tendresses de YHecyre^ le souffle amoureux de Ménandre, et les murmures voluptueux des jeunes Athéniens sous les portiques de leurs Hétaïres^ étudiés dévotement par la nonne allemande, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, et vivait sous le règne des Othons. Pour moi, je me plais à me représenter cette lecture, commencée, interrompue, reprise et continuée quelque soir d'été, sous Tombre transparente et chaude des grands chênes, au bord du fleuve Ganda; elle a dû coûter bien des soupirs, bien des larmes et de douloureux triomphes à la nonne de vingt-cinq ans. « Que ce Térence est profane ! a-t-elle dû se dire ; qu'il est charmant et dangereux 1 Si l'on appliquait à la légende, c'est-à-dire à des histoires utiles et sa-
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crées, son art poétique, son aimable dialogue, cette succession variée de personnages empruntés à toutes les conditions et parlant le langage de leurs caractères et de leurs mœurs, ne pourrait-on pas édifier vivement les âmes, et ne serait-ce pas un heureux accommodement entre la volupté et la vertu, la piété et le plaisir? Parler d'amour, en parler ardemment et sans crainte, pour le plus grand honneur de Dieu et la glorification de la chasteté ! »
Hrosvita se mit au travail de grand cœur et d'une pensée si pure, que son œuvre demeura chaste et limpide, malgré les plus vives hardiesses. De la prosodie de Térence, elle ne savait pas un mot; elle ne voulait pas gâter, en l'amplifiant, la légende, qu'elle respectait trop pour l'altérer. Elle se contenta de diviser chaque récit en scènes dramatiques, et de prêter à ses personnages un langage latin germanisé, un dialogue vif et net, partiagé en assonances irrégulières, à la mode germanique du x° siècle, mode sententieuse qui avait envahi les sermons latins comme les poGmes tudesques. Bientôt sept légendes, toutes en Thonneui de la vertu féminine triomphant, « avec sa fragilité, de la vigueiu" mâle [virile 7'oùur), » furent achevées; elle les soumit humblement à quelques savants personnages, sans doute à ces Grecs-Latins qui venaient de Gonstantinople, appelés en Allemagne par leî Othons. On doit rendre hommage à ces derniers: malgré l'énergie peu commune de la nonne et la nouveauté d'un essai très-éloigné des énen'ements di style byzantin, ils comprirent le mérite de cette femme, « qui s'inclinait devant eux comme un roseau » {arundineo more inclinata)^ dit-elle en sa préface.
Ce dut être un mouvement inaccoutumé dans U
couvent de Gandersheim, lorsque les savants hommes consultés par la religieuse eurent approuvé son travail, et qu'il fut question de jouer sa première pièce. Saint-Gyr n'était pas plus vivement préoccupé des chœurs d'Esther et des destinées de Faîtière Vasthi. Que de choses à faire, et que de soins pour la mise en scène !
Il fallait se procurer le manteau impérial de Constantin, la cotte de mailles et la forte épée de Gallicanus, les ajustements barbares du roi des Scythes, les flèches et les peaux de bêtes de son armée, et le costume de Cour des primiciers Paul et Jean ; les jeunes nonnes avaient des frères et des pères bien placés dans le monde, et auxquels on avait recours; ces affaires arrangées, il fallait encore distribuer les rôles ; la coquetterie revenait prendre sa place dans les divertissements sacrés. Quelque jeune fille, la plus belle entre toutes, bien modeste, préférée de l'abbesse pour sa candeur et sa pureté, devait représenter l'héroïne, sans cesse exposée aux attaques de Tamour charnel et toujours victorieuse. On la pare, et Ton sème sa tête virginale de perles byzantines ; plus elle sera belle, plus éclatera divinement la puissance de sa chasteté. Quelles religieuses prendront les rôles d'hommes ? quelle est celle surtout qui se chargera de répéter les brûlantes paroles [inlicita suaviola) que prononcent les amants ? N'est-ce pas une mission dangereuse? L'auteur elle-même prendra ce soin, Hrosvita, dont il est triste que nul portrait ne nous soit parvenu, et qui, belle ou laide, ne pouvait manquer d'une figure spirituelle et expressive. Venait ensuite l'arrangement solennel du chœur tendu de ces tapisseries qui étaient d'un usage général, et qui fai -
276 NAlSSAiNCE DU DRAME CHRÉTIEN.
saient flotter autour des pilastres leurs empereurs romains, leurs scènes pieuses et leurs martyres, précisément les décorations dont on avait le plus grand besoin. La belle église de style primitif, aux rares ornements, aux fenêtres hautes, devait être fîère et parée, le jour (sans doute celui même indiqué par la légende) où les portes s'ouvraient à deux battants, où les cloches sonnaient à pleines volées, où Tévcque diocésain d'Hildesheim venait officier au grand autel, et, la messe dite, s'asseyait sur sa chaise dorée {sella aurea), en face l'autel même, pour assister, chose étrange, au premier baptême de l'art dramatique moderne! y Ne détruisons pas l'intérêt grave de l'histoire littéraire par la frivolité des inventions. La grâce libre du roman se meurt dans le pédantisme, et cette alliance de la fausse imagination avec l'érudition fausse est une des plaies vives de la littérature récente. Mais la sobriété même de l'érudition la plus austère ne peut se défendre d'un enthousiasme secret lorsqu'elle soulève un coin de voile que le temps a fait tomber sur les siècles. Qui ne serait tenté de reconstruire par la pensée le théâtre sacré des triomphes de Hrosvita? l'église, non pas gothique-fleurie du xn'' ou du xm^ siècle, mais saxonne et d'un caractère beaucoup plus grave : la longue rangée des moines d'Hildesheim debout dans la nef, avec leurs robes noires, leurs têtes rasées et leurs cuculles : les grandes dames aux diadèmes emperlés, aux lourdes robes, aux manteaux ornés de grecques massives brodées en or ; les princes de la cour impériale assis dans le chœur même, peut-être aussi quelque envoyé de Byzance, à la figure fine, à la longue barbe blanche, aux ornements eiféminés, mêlé à la sévère as-
semblée ; enfin sous le porche, qui laisse voir le ciel, la foule pressée des manants, des bourgeois, des artisans, et quelques serfs ou gens mainmortables de la puissante abbaye ?
Naissance de lart dramatique dans les églises. — Fête de l'âne. — Situation littéraire de l'Allemagne au x* siècle. — Femmes savantes du moyen âge. ,
M. Magnin a donné une excellente traduction de ce théâtre deHrosvita; c'est un des plus aimables et des plus savants livres publiés dans ces derniers temps. Uun des caractères du traducteur, esprit rare et délié, c'est la prudence; aussi n'ose-t-il pas avancer, et je me garderai bien d'affirmer à mon tour, que la magnifique église de Gandersheim ait servi de théâtre aux nonnes actrices ; je pencherais secrètement, comme on Ta vu, vers cette dernière opinion, que je suis loin de soutenir comme indubitable et certaine. Où Hrosvita aurait-elle trouvé place pour ses processions triomphales, ses cérémonies de mariage, de baptême et de funérailles, ses combats simulés, et tous les groupes de comparses qu'elle aime à faire mouvoir? Mille détails, ceux-là entre autres, confirment l'assertion de M. Magnin, qui estime que ces œuvres ont été faites pour être représentées et non lues. Des gloires descendent, les cercueils s'ouvrent, un ermite monte à cheval, traverse la forêt, et arrive î\ une place publique. Voici une hôtellerie, que l'on pourrait appeler d'un nom moins honnête; ceci est un cimetière ; une âme bésttifiée disparaît et monte au ciel.
Pour ces divers jeux de scène assez compliqués, l'église était mieux disposée que Tintérieur du couvent et même que la salle du chapitre. L'église, d'ailleurs, la nef et l'autel furent, pendant le moyen âge, habitués à se prêter à ces jeux scéniques, et c'est un fait que notre contemporain a le premier éclairci avec une savante et spirituelle lucidité, que l'éclosion du théâtre moderne, se développant du sein même des cérémonies catholiques.
Objcctera4-on que les légendes tournées en drames par Hrosvita étaient peuplées de personnages qui n'appartenaient point aux livres saints, et que c'eût été une profanation intolérable? Cette profanation prétendue s'accordait avec le génie du moyen âge. A Gonstantinople et dès le vn'' siècle, on avait vu des représentations pompeuses s'emparer des saints lieux, au point de scandaliser quelques esprits timides ; les années, en s'écoulant, ne firent que servir ce développement de l'esprit chrétien essentiellement populaire et sympathique. Je ne crois pas qu'il y ait eu de délimitation tranchée et complète entre le drame sacerdotal pur, le drame populaire des églises et le drame profane ; la transition a dû s'accomplir, comme tout se fait en ce monde, par une succession de mouvements inaperçus, quelquefois contradictoires, dont le résultat général était identique, et courait h révolution nécessaire. On vit peu à peu les représentations de la passion, de la fuite de la Vierge et de la naissance du Sauveur, qui avaient lieu dans les églises, se remplir de personnages profanes ; c'était entrer dans le sens des populations chrétiennes que de permettre à Barrabas, à Marie- Madeleine, au Juif errant, cordonnier de son état, et même à l'ànesse de Balaam de se montrer à l'église.
L'école entière du xviii® siècle, Robertson, Voltaire, sans compter les controversistes protestants, ont grossièrement erré quand les paroles naïves et les attitudes burlesques de ces personnages leur ont offert une profanation des choses sacrées; ils n'ont pas compris cette tentative sérieuse, pardonnable ou non, pour atteindre la réalité de l'esprit et de l'art chrétiens, en montrant les choses humaines, triviales et sublimes, gravitant autour du trône de Dieu. Dulaure a grand tort de faire tant de bruit à propos de la fête de l'âne et de son cantique chanté dans* la cathédrale de Rouen :
Eh ! sire âne ! et chantez !
Belle bouche rechignez, Vous aurez du foin assez, etc.
Il ne sait pas qu'il parle d un vrai vaudeville, d'une farce dramatique et ecclésiastique, et que cet âne était l'ânesse de Balaam. Dans cette représentation bouffonne, telle que Ducange l'a décrite d'après une vieille rubrique, on voyait paraître Virgile couronné de lauriers. Nabuchodonosor dans sa pompe avant de manger du foin, Balaam chevauchant sur cette monture [Balaam omatus, sedens svper asmam [hinc feslo nomen) habens calcaria, retineat lora (1), etc.), et une multitude de comparses dont les groupes divers symbolisaient les temps anciens et les temps modernes. La fournaise s'allumait au milieu de la nef, le farouche tyran livrait à ses bourreaux les trois victimes que l'on précipitait dans les flammes. Cette partie de la représentation semblerait avoir dû absorber l'attention populaire ; pas du tout : l'ânesse était le personnage préféré ; ce fut elle qui donna son nom à la fête,
(1) Ducange, Glossar. voce asinus.-
les autres acteurs s'éclipsèrent devant elle. De là cette obstination de la plupart des écrivains modernes, et ce lieu commun anecdotique, répété cent fois par les gens frivoles, que le clergé catholique institua au moyen âge une fête ridicule dont Tâne était le héros.
Les érudits ne s'accordent pas sur la date exacte de ces représentations, où l'ânesse avait tant de succès ; Warton (1) en cite une du onzième siècle, dont il attribue la suppression à Grostcste, évêque de Lincoln. Malheureusement ce Grosteste ne vivait qu'au treizième siècle, et Warton, qui prétendait à l'érudition et à la poésie, était aussi léger comme érudit qu'il était pesant comme poëte. Le progrès de l'ornementation théâtrale, qui s'introduit dans les églises et finit par y régner, doit avoir été assez lent ; il est probable que la marche en aura été parallèle à celle de l'architecture catholique ; la grande vogue des mystères a dû coïncider à peu près avec cette efflorescence brillante et bizarre qui, du onzième au quatorzième siècle, sema les cathédrales de tant d'images bouffonnes et tragiques, sculptées avec profusion dans le marbre et dans la pierre.
Ici une importante question se présente. La sévérité antique des mœurs chrétiennes, surtout en Allemagne, permet-elle de supposer que les drames de notre religieuse aient été représentés? M. Magnin résout le problème affirmativement. M. Priée, éditeur de Warton, dont il a souvent corrigé les erreurs, est d'un avis contraire. On peut alléguer plusieurs motifs en faveur de cette dernière opinion. La basse Saxe, à laquelle appartenait Hrosvita, était alors moins
(1) Histtopi/ ofPof>fn/, in-'j». t. II, p. 365.
civilisée et plus voisine que rAllemagne méridionale de cet état de mœurs que Tacite a décrit : vastes métairies, immenses forêts semées de quelques villes rares et peu habitées, le grand empire de Gharlomagne affaissé en se divisant, enfin une demi-barbarie qui laisse plus facilement concevoir le travail isolé d'une imagination émue, se complaisant à dramatiser la légende, que les pompes publiques d'une représentation ecclésiastique. A ces motifs généraux et tirés de la situation môme du pays, on peut ajouter des observations plus précises ; les indications de scènes ou didascalies sont très-peu nombreuses dans le manuscrit de la nonne, et l'une de ces notes a été détachée du texte même par Conrad Celtes, le premier éditeur.
Des raisons fort graves me semblent militer contre Topinion de M. Price, que M. Magnin n'adopte pas, comme n,ous l'avons dit. L'Allemagne du Nord, toute barbare qu'elle était, se trouvait soumise à un mouvement de civilisation ecclésiastique, nécessairement latine, qui n'a pas été bien approfondi ; l'impulsion donnée par Charlemagne était amortie, mais n'étaitpas éteinte. La poésie primitive des races teutonnes se taisait sous l'impression vive, fraîche et puissante, de la foi nouvelle qui s'emparait de la Germanie, et qui, éloignant ces peuples neufs de leurs propres dialectes, leur faisait oublier leurs chants sauvages. Du huitième au onzième siècle, l'éducation ecclésiastique et romaine produisait en Allemagne et en Angleterre une foule de glossaires, déversions interlinéairés et de paraphrases bibliques ; Beda, Cudbert ou Cuthbert, Aldhelm,.homm^ de r^oe teutonne, essayaient
des poésies ecclésiastiques latines d'un mérite remarquable. Au commencement du onzième siècle, Ingulf allait à Westminster et à Oxford apprendre le latin, la rhétorique et la philosophie aristotélique. Les moins civilisées entre ces races subissaient l'éducation monacale avec une ingénuité énergique et vive, dont la trace se trouve dans VHeh'and, poëme composé par un moine anonyme de la basse Saxe. Enfin, le partage de l'empire après Gharlemagne précipita encore ce mouvement singulier.
Cette époque germanique de Hrosvita, époque obscure et peu connue des savants français, italiens et espagnols, médiocrement éclairée par les Allemands eux-mêmes, est aussi bizarre qu'intéressante. J'admettrais difficilement que « le couvent de Gandersheim fût en Allemagne une sorte d'oasis intellectuelle jetée au milieu des steppes de la barbarie. » Les monastères de Saint-Gall en Suisse, de Lorsch auprès de Worms, d'Hirschau dans la forêt Noire, de Wessobrun en Bavière, et plusieurs autres, contenaient des bibliothèques et des écoles, des moines avides d'acquérir et de propager la science. Plus d'un catalogue de ces bibliothèques nous est parvenu ; si Ton n'y compte pas beaucoup de volumes, le choix des li\Tes est bon, et le soin avec lequel les vieux moines protégeaient leurs trésors pourrait nous servir d'exemple et de leçon. Ces bibliothécaires anciens mettaient leurs livres dans des boîtes d'or {capsœ, cavex aureœ)^ souvent enrichies de diamants [ex auro purùszmo gemmario opère caelatas). Quand ils s'en servaient, ils les recouvraient d'une enveloppe de cuir ou chemise {camisœ librorum). Rien ne coûtait aux prélats pour donner aux Écritures saintes, par exemple, une enveloppe
digne d'elles. Un poôte du neuvième siècle, Godwin, dans son ouvrage De Prœsulibus, raconte que l'archevôque Wilfrid, après avoir dédié solennellement l'église de Ripon, ordonna que quatre copies de l'Évangile fussent écrites en lettres d'or et closes dans une boîte d'or :
Quatuor auro Scribi Evangelii prœcepit in ordine libros Ac thecam e rutilo bis condigaam condidit auro (v. 654).
Une religieuse savante n'était même pas chose aussi rare {rara avis, comme le dit Henricus Bodo) qu'on pourrait l'imaginer. Je citerai parmi ces dames savantes du moyen âge, trois seulement qui n'ont pas laissé de traces de génie et de sensibilité comme Hrosvita, mais qui méritent une mention : — Herluca, religieuse d'Eppach ; — l'abbesse Aurea, dont on peut lire l'histoire dans la légende intéressante de l'orfèvre saint Éloi ou Eligius, — et Hedwige de Bavière. Les discours de l'abbesse prouvent une instruction théologique fort avancée ; Hedwige, mariée au duc Burckhart II de Souabe, lisait le grec et le latin, ce qui la placerait, en fait d'érudition, au-dessus de notre nonne de Gandersheim, dont les drames ne semblent prouver qu'elle ait su le grec.
Beaux esprits des couvents allemands. — Anecdote de Meinwerc.
— Latin rimé.
Ce ne sont pas là des exemples partiels et isolés, mais les corollaires de ie grand ensemble de faits que
28i NAISSANCE DU DRAME CHRÉTIEN.
j*ai signalés plus haut. Les couvents de Gharlemagne étaient restés debout ; sous les Othons, Cologne, Utri^cht, Mayence, Bonn, Gorvey, Trier, Paderborn, Hildesheim, Fulda, virent se former d'autres pépinières latines et grecques. Les empereurs, qui avaient la prétention d'hériter des Césars, protégeaient ce genre d'études ; le môme désir avait porté Clovis à se créer une petite cour romaine, à changer ses leudes germains en sujets de l'empire, et à donner de l'autorité à l'Eglise, qui, représentant la civilisation latine et despotique, plaisait fort à ces rois barbares longtemps chefs de leurs égaux. Plus leur pouvoir s'accrut, plus ils s'efforcèrent d'accaparer la force dont la civilisation latine avait armé ses empereurs. Au dixième siècle, les Othons .accordèrent non-seulement aux études latines, mais aux études grecques une faveur particulière. Le frère d'Othon I", Bruno, archevêque de Cologne, fit venir des professeurs et des artistes de Constantinople ; Othon II épousa une Grecque et s'entoura de Grecs ; Othon III apprit dès sa première jeunesse la langue d'Homère qu'il savait fort bien.
Cette tentative était un peu violente et exagérée, et comme elle ressortait de l'ambition politique, elle ne s'opérait pas avec l'aisance de développement et la souplesse féconde qui caractérisent la marche naturelle des civilisations. Des évôchés étaient accordés à certains guerriers plus braves que savants, plus fidèles à l'empereur que propres au service des autels ; tel était ce M einwcrc ou Meinwerk, évêque de Paderborn, contemporain de Hrosvita, en faveur duquel on me permettra une courte digression, qui rentre d'ailleurs dans notre sujet. Il ne faut pas s'arrêter au grotesque et à la bizarrerie de ces traits de mœurs, mais
les consulter comme témoignages uniques de Tesprit des époques. Rien ne reproduit plus naïvement ce mélange de barbarie germanique, ne savoir que le latin, de dévotion vive et d'ingénuité grossière dont j'ai parlé, que la vie de cet évoque, recueillie par Leibnitz (1), vie aussi "divertissante qu'elle est précieuse pour la connaissance du dixième siècle en Allemagne. L'empereur, son cousin et son compagnon d'armes, l'avait investi malgré lui de l'évêché de Padcrborn, que la négligence de l'évoque précédent, Rhetarius, avait laissé tomber en ruines. Meinwerc était riche ; il ne se souciait point d'un évôché qui devait lui coûter beaucoup et lui rapporter peu ; cependant il se dé- ,voua, se réservant le droit de représailles, qu'il exerça d'une façon originale. « Un jour, par exemple, que l'empereur devait aller entendre la messe à la cathédrale, ce dernier fit placer sur l'autel ses' plus riches étoffes de cérémonie, et recommanda bien à ses hommes d'armes et à ses suivants de rester près de ces objets précieux, dont l'évoque, fort sujet à caution, pourrait vouloir faire sa proie. Meinwerc dit la messe lui-môme, et, après VAgnus Dei\ monta en chaire, traita de la différence qui se trouve entre la dignité impériale et la dignité sacerdotale, prouva la supériorité de celle-ci sur l'autre, et démontra, d'après les canons, que tout objet, une fois consacré au service des autels, demeurait à jamais soumis à la juridiction de l'évoque ; après quoi il retint comme propriété inviolable de son église les ornements dont on venait de faire usage, et frappa d'excommunication quiconque « serait assez osé pour les reprendre. »
(1) Leibnilz, Scriptores reriim Brunsvicensnim iUusfrntionl bi' nervientes, t. I, p. 555.
28t) NAISSANCE DU DRAME CHRÉTIEN.
L'empereur, mécontent de ce tour épiscopal (dit la légende écrite par un contemporain), fut forcé de se soumettre ; il fit ensuite à Meinwerc et à son évêché beaucoup d'autres dons non moins involontaires : celui d'unfî coupe d'or, d'une patène et d'un manteau du plus haut prix, que Meinwerc, après le lui avoir longtemps et vainement demandé pour le maîtreautel, finit par enlever des .épaules impériales. — « Tu es un voleur ! cria l'empereur à l'évêque qui se sauvait, et tu me le paieras de manière ou d*autre I — 11 est plus convenable, répondit Meinwerc, que ce manteau soit dans le temple de Dieu que sur tes mortelles épaules ! »
Cependant l'empereur, qui était à bout, avait résolu de se venger ; il appela donc son chapelain, et, se faisajit apporter le rituel du ser\ice pour les morts, où se trouvent ces mots : Benedic, Domine^ regibus et reginis, famulis et famulabus tuis, il lui ordonna d'effacer la syllabe fa des deux mots où elle se trouve. Le lendemain, Meinwerc, ayant à célébrer le service funèbre du père et de la mère de l'empereur, lut couramment ces mots à haute voix, mulis et mulabus, puis, s'apercevant du tour qu'on lui jouait, il se reprit et prononça correctement famulis et famulabas. — « Ah ! dit l'empereur à l'évêque, qu'il fit venir après la messe, je te demande de prier pour mon père et ma mère, et tu pries pour mes mulets et mes mules I Yoilà un bel évoque ! — Par la mère de Notre-Seigneurî répliqua l'évoque, te voilà encore avec tes vieux tours ! tu te moques donc de Dieu comme de moi ? Gela ne restera pas impuni ! » Le chapitre fut assemblé, le chapelain condamné aux verges, fouetté vigoureusement à la place de l'empereur et ren-
voyé chez son maître et son complice dans un piteux état.
L'ignorance des couvents allemands du x° siècle ne ressort pas de cette anecdote, mais au contraire Talliance étrange d'une grossièreté rustique et d'un savoir ébauché. Brucker, dans son Histoire de la Pldlosophie (1), altère les faits d'une manière impardonnable, lorsque, voulant présenter le x'' siècle en Allemagne comme dépourvu de toute connaissance des lettres, il allègue en preuve cet évêque « accoutumé à prononcer, en récitant des Psaumes, les mots mulîs et mulabus pour famulis et famulnàus, tant il savait peu le latin. » La plupart des critiques ont reproduit ce mensonge. Mcinwerc n'était pas ignorant; c'était le barbare germanique se faisant Romain et ecclésiastique malgré ses antécédents, et n'y réussissant pas trop mal, puisque le chapelain de l'empereur ne le dupa qu'à demi, et qu'il sut se reprendre assez à temps pour prononcer les mots sacramentels et restituer le vrai texte. Cette mauvaise plaisanterie prouve que, chez les empereurs, l'on s'occupait beaucoup de latin, et l'on attachait une haute importance à,la connaissance de cette langue.
11 faut lire ensuite avec quel orgueil le môme biographe teuton décrit les triomphes scholastiques du monastère de Paderborn sous le successeur immédiat de Meinwerc, Imadius. — « Là (dit-il dans ce latin germanique rimé, auquel Hrosvita sut prêter uu caractère plus doux, plus grave et sur lequel nous reviendrons) habitèrent musiciens et diakcticicns; ]à brillèrent des rhétoriciens et d'illustres grammairiens ; là les maîtres des arts qui exerçaient le trivium s'é-
(1) Histoire de la Philosophie, x" siècle, t. III, p. 632
taient dévoués au quatrivium; là s'élevèrent astronomes et physiciens, géomètres et mathématiciens; là fleurit Horatius et le grand Virgilius, et Crispus Salustius, avec Urbanus Stalius ; enfin, ce fut plaisir pour tous — de composer des vers très-doux, — et des récits délicieux, — et des chants harmonieux !
Luclusque fuit omnibus, Insuclare versilms Et dictaminibus, Jocundisque cantibus.
On ne reconnaît pas là le tableau d'une réunion d'hommes voués à l'ignorance, mais l'affectation des Philaminte et des Vadius, et la preuve que le pédantisme était à la mode. L'auteur continue, avec la même recherche ridicule, dont son latin peut seul donner l'idée, et qui ne se traduirait pas :
Quorum iu scrii^tura
E pictura Jugis inslanlia Claret multipliciter hodienia experieiitia ; Dum studium nobilium clericoruni, Usu perpeiiditur utilium librorum.
Mots qui apparemment doivent signifier : « On s^y livre tous les jours et sans cesse, de toute manière, à la peinture et à l'écriture avec un succès splendide, et les nobles clercs prouvent leur amour de Tétude par Tusagc quotidien des livres utiles. »
On voit combien ces couvents de l'Allemagne, auxquels M. Price, Robertson, Voltaire, Dulaure, Brucker, voudraient refuser la cultuni intellectuelle et la possibilité de jouer un drame latin, renfermaient de prétentions érudites et de barbarie pédante. Cette sauvage coquetterie de latinisme éclate à l'époque
même de notre religieuse, ou peu de temps après elle; Téglise et le palais se confondent; les cathédrales se parent comme des théâtres , empereurs et évêques concourent de gré ou de force à la splendeur des cérémonies latines ; religion, grammaire et politique se donnent la main. En de telles circonstances, au milieu de telles mœurs, il est aisé d'imaginer quelque légende latine et sacrée mise en dialogue par une femme d'imagination et d'esprit, représentée avec pompe, dans l'église du monastère, pour l'édification des fidèles, en présence des plus illustres sei- : gneurs. Les preuves tirées du petit nombre ou '. même de l'absence des didascalies ou indications de mise en scène ne me semblent pas conclure contre la représentation des œuvres de Hrosvita ; rien de plus commun que cette absence dans les manuscrits. Enfin un trait qui a décidé M. Magnin nous déciderait comme lui. La religieuse, qui a besoin de ressusciter une de ses héroïnes, fait paraître Dieu invisible; la forme visible qu'elle choisit est celle « d'un très-beau jeune homme. » Deux interlocuteurs sont en scène,. Jean et Andronic; au moment où Dieu apparaît, Jean s'écrie, Fxpûvête! A qui parle-t-il? A Andronic? mais pourquoi cette forme et ce pluriel ? M. Magnin pense que ces mots sont une allocution directe aux spectateurs, vers lesquels le personnage se retourne pour les avertir, en leur criant : « Tremblez ! » L'esL- j plication est fort vraisemblable. On ne comprendrait guère que la religieuse employât ici et ne reproduisît nulle part ailleurs dans ses œuvres la forme de basse latinité vom pour tu^ la seconde personne du pluriel au lieu de celle du singulier. Certaines dictions sin-
gulières et barbares se présentent dans son style, pai exemple si au lieu de num, dans le sens interrogatif ; mais ces formes mêmes sont chez elle systéma tiques, elle font corps avec la latinité qui lui est particulière, et dont elle ne s'écarte jamais.
§IV
Ère de civilisation romaine-teutoniqiie. — Ses produits. — Gaultier d'Aquitaine. — Le Ruodlieb. — Urosvita.
Que Hrosvita" ait choisi l'église ou la salle capitulaire pour y faire jouer ses pièces, que môme eïïe n( les ait pas destinées à la représentation, peu importe; le recueil de ces drames nus et ingénus graves et touchants, n'en a pas moins d'importanci pour l'histoire de la civilisation moderne dans 1j communauté chrétienne du moyen âge. Ils attesten l'effort du génie teutonique, aidé au x® siècle par L culture latine qui se développait au sein des monas tères allemands, et que n'ont pas signalé nos béné dictins, enfermés par devoir dans la seule histoin littéraire de la France. Ce fut une ère de civilisatioi passagère et curieuse, dont il reste peu de traces, e pendant laquelle le génie allemand céda le pas ai latin et au grec, favorisés des souverains et enseigné: par le clergé aux classes supérieures de la Germanie Le Chant de guette contre les Normands^ publié pa Fischer (1), appartient encore à l'ancienne poésû allemande à demi étouffée ; mais le Ruodlieb^ poemt latin à rimes intérieures ou léonines d'un moine d< Tegernsee, et le poôme latin non rimé de Gautiei
(l) Leipzig, 1750.
étAquùoinej se rapportent (ainsi que la paraphrase d*Otfried, la vie de Meinwerc et plusieurs légendes et biographies en prose cadencée) au mouvement littéraire qui prépara et suivit l'apparition de Hrosvita, « la onzième muse, la Sapho allemande, » comme l'appelle Pirkheimer ou Birkhamtner.
Pour sentir le mérite de la religieuse, pour apprécier la délicatesse de son talent, Télévation passionnée de son âme, il faut opposer à ses œuvres les essais contemporains. Ouvrez Gautier d* Aquitaine (1), application du rhy thme de Virgile au germanisme pur et à la barbarie des forêts. Là, les plaisanteries sont d'un goût plus fruste encore que les facéties de Meinwerc et de son parent l'empereur. Deux héros, pour s'amuser, s'arrachent, qui un œil, qui une main, et trouvent la plaisanterie fort bonne. Nous ne citerons que le début de cette petite conversation d'un guerrier .franck et de son ami le Provençal ou l'Aquitain pour mettre en relief toute la valeur de Hrosvita.
« Après beaucoup de bruit et de grands coups de poing, les héros commencèrent à se jouer dans une dispute plaisante^ » dit le poëte. — « Ah! dit le «Franck à l'Aquitain, tu auras besoin dorénavant de « chasser le cerf, mon bon ami ; car il te faudra « un (2) gant (il lui coupe la main), et je te conseille « d'y mettre du coton pour que l'on ne s'en doute
(i) Poëme latin du x« siècle, sans doute traduit des vieilles chaosons allemandes. — Fischer. Leipzig, 17 0.
(2) Wwitis, gants. — « Il te faudra des gants de cuir, dont tu jouiras sans fin pour la vie. » — Les Allemands disent aujourd'hui hand-sckuhy soulier de la main, pour gant. Nous signalons aux étymologistes français cette vieille acception perdue du mot germanique want, gant (abri, paroi, muraille, couverture), de
«pas. Wah! [cri germanique)^ qu'en dis-tu? te voilà « forcé d'attacher ton épée sur la cuisse droite, et tu « ne seras plus à la mode. Si l'idée te vient d'em- « brasser ta femme, il te faudra donc (quel dom- (( mage !) passer la main gauche autour de sa taille « au heu de la droite. Après tout, tu feras ces chosesce là de la main gauche (1) ! »
« Gauthier lui répondit : — « Sicambre, je ne sais « pas pourquoi tu fais tant de bruit. Si je chasse les « cerfs, toi, tu ne chasseras plus le sanglier. Doréna- « vaut {il lui crève un œil) tu ne donneras plus d'ordre c( à tes domestiques que d'un œil ; les héros qui « viendront te voir, tu les salueras en les regardant « de travers. Je te conseille de te faire préparer, pour « ton retour, un cataplasme de farine et de lard : cela « te servira d'emplâtre et de potage. » Ces plaisanteries gracieuses qui soulèvent le cœur dans la traduction sont, non pas corrigées, mais rendues plus atroces dans l'original par l'élégance affectée des expressions virgiliennes et la politesse des tournures mêlées à des fautes de quantité grossières ; on voit que l'écrivain a étudié son Virgile avec quelque fruit : — Siquando cura subintrat,.. ut causœ ignares palmœ nuh imagine fallas,,. tenera lanugfne comple I
Ces plaisanteries de haut goût s'écrivaient dans un
wînden (tourner, entourer), analogue à wande, (tourner virer), d*où miwenden (appliquer, adapter), et vei^winden (enlacer, entrelacer); la racine commune est le gothique vandia. Les Anglais ont encore winding^ bien qu'ils aient emprunté à une autre racine {gleiten, to glide, glisser, fourrer) leur mot glove pour gant. Le? ctymologies françaises n'ont jamais été sufQsamment éclairées, faute d'une connaissance comparative et d*une étude parallèle dos idiomes teutoniques et latins.
(1) Post varios pugnœ strepitus ictusque tremendos, Inter pocula scurrili certamine ludunt.
autre canton germanique et lettré, à S<iint-G<ilK et le fond de ces belles choses, traduites par Eckehard 1*', au X* siècle, peut-être corrigées par Eckehard IV. pour l'instruction des latinistes de son monastèrt» (qui devaient y apprendre médiocrement la prosodie;, remonte à une époque très-ancienne. Quant à la forme du poëme, tel que nous le possédons, c'est une des manifestations de la phase latine et élégante que nous avons signalée, et dont les drames de la religieuse de Gandersheim offrent le couronnement et l'expression la plus complète ; mais combien de délicatesse féminine, de grâce et de pureté chez elle! et quel contraste avec les tableaux grossiers et les scènes sauvages versifiés par le moine de Saint-Gall !
Que cette personne d'un si vrai talent fût quelque fille noble ou du sang royal, et que Hrosvita fût un surnom^ nous ne nous en étonnerions pas à la manière simple et haute dont elle fait parler ses gens de cour et ses rois. A peine eut-elle ouvert et étudié Térence, le désir de transformer en drame ses lectures habituelles dut naître. chez elle. Elle trouvait là plusieurs plaisirs à la fois : suivre la mode, satisfaire sa dévotion, inculquer de bons préceptes, cultiver un art nouveau pour lequel elle était faite, donner Tessor aux sentiments qui bouillonnaient dans cette âme vive et tendre, enfin s'occuper beaucoup des passions tout en les blâmant.
C'est là en effet un des charmes de ce livre ; une
Francus ait : — Jam dehinc cervos agitabis, amice ! Quorum de corio wantis sine fine fruaris.
Ac dextram moneo tenerâ ianugine comple.
Ut causœ ignaros paimse sub imagine fallas.
Wah I sed quid dicis, quod ritum infringere gentis Ac dextro femori gladium aggiomerare videris, etc.
flamme ardente fait éruption, sort de la tombe monacale, etmontreparintervalleslecœurdelafemme,naïf et comprimé, dévoré d'ardeurs étouffées. Dans la préface, la religieuse ne peut s'empêcher déjà de parler <( des caresses des amants si propres à séduire » {blanr ditiœ amantium ad inlictiendum p^omptiores) et de « la fragilité féminine qui gagne tant de gloire à vaincre la vigueur de l'homme » («;iW/e 7^obu7' femineœ fragilitati subjacens). Partout, dans ces esquisses aussi nettes qu'elles sont puissantes, se mêle à un parfum de conviction chrétienne, à une foi ardente, Tinstinct merveilleux des passions inconnues peut-être, à coup sûr pressenties. Lorsque Gallicanus, épris 4e la beauté de Gonstantia, embrasse le christianisme, et fait comme elle, et à son exemple, vœu de chasteté, la préférence qu'elle ressent pour lui se révèle par un mot admirable : « Je serai plus forte si vous êtes fort avec moi » {Fo liberius servabimus, guo tenon contra hctari sentimus). Dans le drame intitulé CalUmaque, le jeune homme déclare son amour à Drusiana, qui repousse ses propositions avec mépris; restée seule, elle pense à lui ; l'amour va l'atteindre, elle demande à Dieu de mourir « plutôt que d'être la ruine de cet aimable jeune homme. » Cet unique mot trahit la vivacité du sentiment secret que la résistance accroît et enflamme ; la lutte chrétienne contre les passions s'annonce. Les traits de ce genre sont fort nombreux chez Hrosvita ; premiers éclairs de ces sentiments contenus et de ces combats intimes qui ont défrayé le drame et le roman modernes.
Les situations les plus scabreuses n'effrayent pas la nonne, ou plutôt elles l'attirent; on dirait qu'elle veut mesurer sa force contre cette puissance at-
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trayante et redoutée. Ici un amant, semblable au Roméo de Shakspeare, soulève la pierre du cercueil, contemple cette femme adorée, cette beauté morte et non encore flétrie, et, se jetant sur la terre humide, éclate en sanglots passionnés : « Te voilà « donc, toi si belle encore, et qui m'as repoussé « si durement ! » Ailleurs, le lieu de débauche s'ouvre, et la jeune courtisane donne accès à l'ermite qui, sous l'habit d'un cavalier, la pénètre de honte, la convertit et la ramène à la triste cellule de la pénitence. Deux fois la religieuse a traité ce sujet qu'elle a emprunté à deux légendes ; la simplicité, la variété de cette double esquisse, prouvent la fécondité de ses ressources et l'attrait qu'avaient pour elles de telles victoires et aussi de tels combats.
L'accent de la prière et de l'exaltation chez notre religieuse est aussi solennel et aussi brûlant que l'accent de l'amour; des traits de philosophie admirables par le sentiment et la profondeur lui échappent. Telle est cette apologie de la science prononcée par Termite Paphnuce : — « Mieux l'homme comprend avec quelle habileté merveilleuse Dieu a réglé le nombre et le poids des mondes, plus il brûle d'amour pour lui, et c'est justice {nec injuria), » La simple nonne allemande du x® siècle avait deviné l'accord de la philosophie et de la pensée religieuse, et résolu le problème qui inquiète les philosophes. On ne doit pas s'étonner de l'hommage que lui ont rendu quelques-uns des esprits les plus délicats de ce temps (1).
(1) V. plus haut, Documents sur Hrosvita.
Du style latin de llrosvita. — De la rime et de l'allitération.
La contemporaine des Othons n'échappe pas, tant s'en faut, à ce crépuscule de grossièreté et de pédantisme, de raffinement et de barbarie, dont nous avons cité des traits. Elle étale avec la complaisance d'un heureux enfant les nouveaux bijoux de science ; elle a des dissertations sans fin sur la géométrie, l'algèbre, la musique des sphères, et des subtilités aristotéliques qu'elle prête à ses amants; à côté de cela, elle se permet des bouffonneries trèslourdes, dans le style de M. de Pourceaugnac. C'est un amoureux trop empressé, qui pendant l'obscurité de la nuit croit enlacer de ses bras une belle proie et n'embrasse que des marmites. 11 s'échappe ensuite tout noirci ; ses beaux vêtements de conquête, souillés par les instruments de cuisine, se pavanent devant le monde; alors des cris de joie et des éclats de rire de jeunes filles, de religieuses et de seigneurs, semblent traverser le x® siècle, le saint monastère, et les temps qui suivirent, pour arriver à nos oreilles.
Le style latin dans lequel ces essais dramatiques sont écrits mérite une étude, et ne ressemble guère à celui de Térence, quoi qu'en dise la bonne religieuse; peut-être, si nous l'examinons de bien près, y découvrirons-nous quelques caractères qui signalent le passage du monde ancien au moderne. La vie de Meinwerc nous en a offert des échantillons ridicules. Hrosvita en est le modèle achevé et comme le perfectionnement définitif.
Au premier aspect, vous croyez lire de la prose, et tous les éditeurs ont reproduit de cette manière, sans indiquer une forme rhythmique ou rimée, les drames de Hrosvita; si vous les relisez avec plus d'attention, vous êtes frappé du retour constant des assonances ou rimes incomplètes, qui coupent la phrase, tantôt en deux, tantôt en trois parties inégales. Les variétés et accidents du dialogue suspendent en vain cette marche symétrique ; dès que le discours prend un peu d'étendue, la rime reparait avec acharnement :
ABRAHAM
Hei mihi ! bone Jesu I quid hoc monstri Est quod hanc quam tibi sponsam nutrivi Alienos amatores audio sequi !