‹ Le moyen ageChapitre 43 sur 49 · MILITES · texte numérisé non relu

MILITES

Non terremur, Sed nilimur.

Ce grand amour des mômes sons offre une singularité curieuse et nous rejette dans une question importante et mal éclaircie, celle de la naissance et de l'origine de la rime chez les modernes.

Il ne tiendrait qu'à nous de tailler librement et de puiser à Taise dans une mine d'érudition extraordinaire, V Essai sur la Versification^ publié par M. Edelstand Duméril : il y a là de quoi défrayer dix gros volumes d'érudition littéraire. Quelques faits soigneusement vérifiés, empruntés à ce savant auteur et ramenés à nos propres vues, nous serviront de guides dans une recherche assez difficile. Si Ton consulte le

peu de monuments tudesqucs, anglo-saxons, frisons, islandais, qui nous restent de cette épociue, on reconnaîtra que Ilrosvita n'a fait qu'ôtre iidèle au ^énie gothique de son temps. Deux principes de versilicationle dominaient : — l'un plus rude, plus antique et plus général, rallitération, qui répète durement la première ou la seconde consonne, c'est-à-dire la racine des mots : elle constitue l'essence môme de la versification allemande et anglaise, comme le dit Grimm (1) ; — l'autre, la rime, forme plus élégante et plus polie. Le martcllement cydopéen des vers Scandinaves primitifs, tels que :

Sofe Snél Siiéllomo, etc.,

n'était pas plus étranger que l'assonance dos finales aux poètes grecs et latins. Ennius dit :

Salmacida Spolia Sine Sanguine et Siidore.

Il y a quelques rimes volontaires dans Y Iliade et VÉnéide. Cependant les langues anciennes n'adoptaient pour base et pour loi fondamentale de leur poésie ni l'allitération ni la rime, plaisirs de Toreille, l'un plus stimulant et qui exerce une action plus âpre, l'autre plus reposé et plus doux, ressortant l'un et Fautre de ce besoin d'ordre harmonique, source des arts comme des passions, mais sans rapport avec la nature rhythmique de ces idiomes.

Le rappel du môme bruit, le parallélisme des sons, constituent donc un principe de versification spécial,

(I) «Ichglaube dass die Allitération urspriinglich iliren Sitz in der gaïuen Poésie des deutsdien Spraclie gehabt bat. » {Ueber den altdeutschen Mehteryesang, p. 166.)

nouveau, sans analogie avec la délicate mesure des Grecs, succession mélodieuse de brèves et de longues. Des organes durs et des populations sauvages ont créé une symétrie grossière et forte, d'accord avec la rudesse du langage qu'ils parlaient : c'est l'allitération ; cette symétrie, tombant sur la racine, c'est-à-dire sur le sens des mots, aidait la mémoire et y faisait pénétrer la poésie et les lois du pays. Les antiquaires et le peuple anglais sont restés fidèles à l'allitération : l'écaillère de Londres ne manque pas de dire : Wine and winega?*, et les titres des livres populaires en Angleterre reproduisent avec complaisance cette antique forme : Wine and Walnuts, — Peter P9*iggins, — Paul P7'y.

Je regarderais volontiers ces deux éléments comme nouveaux en Europe, appartenant aux races barbares et illettrées ; 7'usticus sermo, fuisticùas, indiquent, ainsi que le prouve un passage de don Bouquet, les chants populaires rimes (1). Toutefois, on doit noter un fait digne de remarque, c'est l'affinité constante de l'une de ces deux formes, la rime, avec le Midi, — et de l'autre, de l'allitération, avec le Nord. Saint Augustin, Africain, écrit un sermon en assonances pour mieux graver sous cette forme sentencieuse sa doctrine sacrée dans l'esprit des auditeurs. On trouve, dit William Jones, la rime établie en Orient dès l'origine de la poésie arabe. Lorsque les Scandinaves apportent leur allitération dans le monde romain, ce sont les Romains qui prennent la rime. Bientôt elle devient la forme fiivorite des chrétiens, forme proverbiale, gnomique, on ne peut plus favorable à la mémoire.

(I) Tom. m, p. 505.

Au IX® siècle, parmi les Germains, ce sont les Septentrionaux qui allitèrent, et les Méridionaux qui riment. La plus vieille poésie chrétienne germanique est celle d'Otfried, moine de Weissenburg, en haut allemand, et celle de VHéliand, par un Bas-Saxon qui écrivait peu de temps avant Hrosvita.

Otfried, qui représente le Sud plus civilisé, mêlé de latinisme et de keltisme, comme le poëte de VHéliand le Nord, possède déjà la rime. L'auteur de YHéliand, au contraire, garde encore Tallitération, ornement et fondement de la vieille poésie nationale. L'Allemand du Nord suit de près la Bible ; celui du Sud a ses idées ; il change, il amplifie, il fait de la critique. Le Septentrional est naïf, le Méridional policé. Ce dernier s'étonne sans cesse de pouvoir exprimer de si saintes choses en langue tudesque rimée, ce qui est une nouveauté pour lui. La rime a eu beaucoup de peine h s'acclimater au nord de l'Angleterre, où la forme allitérative s'est conservée longtemps. Ghaucer dit qu'il est un Breton du Midi et qu'il « ne sait pas jouer dans ses vers avec les consonnes, ni dire : Rem, ram, ruf.., »

, I am a sotherne man,

I cannot geste reniy ram, ruf,,.

Mais comme c'est un homme d'esprit et d'une oreille délicate, il ajoute : « Après tout, la rime ne vaut guère mieux :

And, god wute, rime hold i but litel better ! »

Kt il a parfaitement raison : la rime est la sœur cadette de l'assonance barbare, qui elle-même est une cousine méridionale de l'allitération du Nord.

Je ne pense donc point que la rime se rattache à

la civilisation et à la poésie païennes ; c'est un démenti nouveau et barbare, bien que méridional et surtout chrétien. Les derniers poètes romains ne connaissent point la rime ; Sidoine Apollinaire, qui se plaît aux recherches les plus dépravées et les plus bizarres, écrit de mauvais vers qui ne riment pas. On trouve dans les orateurs chrétiens du v® siècle quelques assonances destinées à frapper le peuple (1). Mais Ausone, sophiste à la façon des Grecs, imitateur des poètes alexandrins, non des barbares, s'amuse seulement à bâtir des pièces en a*oix et en centons, coquetteries de décadence, étrangères à la dureté rocailleuse de Tallitération et à l'écho de la rime.

Ces dernières formes n'apparaissent qu'avec les invasions des peuples du Midi et du Nord, surtout avec l'invasion plus puissante du christianisme ; la sentence, le dogme et la doctrine, s'impriment bien mieux dans les esprits par le retour parallèle des désinences. La prédication chrétienne, c'est-à-dire toute la civilisation du Midi, s'empara de ce moyen; les lettrés ne se servirent plus de l'assonance ou de la rime ; elle retentit dans les séquences et les proses d'église, puis elle fit son nid dans la poésie et môme dans la prose teutonique. Le grand Gerbert est à peu près le seul homme de son temps qui ait méprisé cette forme nouvelle. De la poésie ou prose gallo-romaine et latinotudesque (à rimes intérieures) dont Hrosvita offre un échantillon précieux, la rime est descendue directement chez nous. Il n'est pas exact de dire que la rime soit en elle-même mélodieuse. Elle sert à remplacer la musique naturelle des brèves et des longues.

(1) V. plus haut, Salvien.

Les langues vraiment musicales s'en passent, les idiomes plus durs s'en arrangent : je ne connais rien de moins mélodieux que les rimes suivantes, que cite M. Duméril, rimes dont la richesse est incontestable et qui appartiennent à un poëme islandais du ix® siècle :

Ilaki,

— Kraki.

— Iloddum

— Broddum,

— Saerdi

— Naerdi

— Seggi

— Leggi, etc. (I).

Voilà de belles rimes. Le skalde Égil Skallagrimmson , auquel nous ne ferons compliment ni sur l'harmonie de son nom, ni sur la délicatesse de son oreille, rimait ainsi avant Hrosvita et Otfried ; il nous semble donc difficile de croire que la rime fût aussi hostile que le pense M. Duméril aux idiomes gothiques en général, puisqu'ils en abusaient si durement. Pendant que la rime méridionale et ecclésiastique envahissait les idiomes du Nord, l'allitération païenne et septentrionale essayait d'entrer de force dans les idiomes du Midi, où elle ne pouvait pas se maintenir. Le plus curieux exemple de cet effort perdu est le poëme allitéré d'un contemporain de Hrosvita, qui se nommait Hugues le Chauve (Hucbâld) (2), qui vivait sous Charles le Chauve^ et qui se crut prédestiné à écrire un poëme hexamètre latin « sur les gens chauves » ; poëme qui subsiste, et dont tous les mots commencent par la lettre G ou K.

(1) Stephanius, Notœ ad Saxoueynf p. 76.

(2) De bolen, « tanner, dépouiller, » et non de boUly hardi, comme on l'a cru. Les Anglais ont conservé bald, chauve.

30i NAISSANCE DU DRAME CHRÉTIEN.

Karmina Klarisona {clarisonx?) Kalvis Kantatc, Kamcii.TÎ

Nos savants bénédictins, peu versés dans les langues du Nord, n'ont pas donné, sur Torigine de cette fantaisie qui nous semble grotesque, les éclaircissements nécessaires ; ils n'ont fait entrer en ligne de compte ni le nom du chauve Hugues, ni Thabitudc septentrionale de l'allitération.

Du temps de Hrosvita, la poésie tudesque, sau> renoncer à ses vieilles lois, était fort entamée par la rime et l'assonance; il y avait longtemps que la poésie latine en vivait et que la prose romaine ne pouvait s'en passer : le biographe de Meinwerc nous a montré tout à l'heure l'amour de la rime poussé au point de rendre le sens de l'auteur indéchiffrable. A force de se reposer sur l'assonance symétrique des finales, l'oreille en devenait amoureuse jusqu'à préférer ce vain écho à tout sentiment 'ct à toute idée. Les gens civilisés n'écrivaient plus en latin, en saxon, en bas-allemand, en anglo-saxon, en islandais, que des parallélismes rimes, soit en vers, soit en pn^se : et si la rime ne détrônait pas l'allitération, du moins elles partageaient comme sœurs le trône barbare. Hrosvita trouva dans cette situation la littérature de son pays. Elle ne changea rien à cette mode; elle en effaça seulement la prétention, l'obscurité, rentorlillage, le jeu de mots, les défauts des esprits médiocres ; elle imprima à cette prose cadencée et rimée un carartère de gravité sentencieuse et tendre; elle écrivit, en latin de son épocpie. des vers libres et ingénus. rimes et harmonieux, tout à fait dans le goût de la Fontaine ou de /(«haulieu. {)\\\m lise, d'après cette donnée, le commencement de la charmante aeène

entre l'ermite et la courtisane, et Ton reconnaîtra chez Ta recluse saxonne du x® siècle (par conséquent antérieure aux poètes provençaux) la divination merveilleuse de toute la poésie moderne.

STABULARIUS.

Fortunata Maria, Lœtare, quia Non solum, ut hactenus, lui coœvi Sed etiam senio jam confecti

Te adeunt, Te ad amandum contluunt.

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