UNE NATION ISOLÉE
'« peut entrevoir : c'est Tinfluence d'un livre sur les « esprits, du regard de Thomme sur ses semblables, « de la moindre action sur les actions éloignées. Le « sauvage di; lac Ontario, qui se querelle avec sa « femme sauvage, va faire renchérir le prix du castor « en Europe. Un grain de sable que ma main lance, « altère la gravitation de Tunivers. Vous croyez que « c'est moi qui vous parle, cher lecteur ? Eh ! non, « ce sont tous les livres ridicules qui m'ont magnétisé « la cervelle depuis que j'existe, et toutes les folles « idées que ma nourrice y a laissé entrer quand elle « s'occupait de m'allaiter.
* « L'autre jour mon domestique est entré dans mon « cabinet (c'est le plus vulgaire et le plus nul des « hommes). Cet homme réunit toutes les bassesses « naturelles, et son esprit est plat comme son corps. « Je le regardai longtemps pendant qu'il m'adressait « de petites questions idiotes, et je me dis :
« — Pour faire de cet homme-là quelque chose « d'extraordinaire et de précieux, il n'y aurait qu'un « moyen ; — ce serait de l'isoler parfaitement. Un «homme isolé, fût-ce un crétin, quelle merveille! « Imaginez ce gâillard-là sous une grande cloche de « cristal, sans communication avec personne. Que de « lettres inutiles viennent frapper sur la cloche de « cristal ! point de réponse ; l'homme isolé ne trouve « plus une oreille pour recevoir ses confidences, ni un « regard pour lui rendre son regard, ni une voix pour « servir d'écho à sa voix. Il n'achète et ne vend plus ; « il n'aime et ne hait plus. La systole et la diastole « de cet être sans rapport se trouvent suspendues. Il « ne donne rien et ne reçoit rien. Quand même il vice vrait, ce serait un vivant mort. Allons, c'est une
20 VUES GâNÉRÂLES.
« maille défaite dans le vaste filet social ; vite occu- « pons-nous de la reprendre et de la réparer. »
Il en est de même des nations.
Tout peuple sans commerce intellectuel avec les autres peuples n'est qu'une maille rompue de Timmense filet.
Que sont devenus les groupes d'hommes et les peuplades que leur situation ou leur volonté ont placés sous la cloche de cristal du philosophe germain? Le Pérou, le Mexique et la Chine oat jadis atteint un degré de civilisation remarquable; leur énergie a péri. Faute de renouveler leur sève et de se rajeunir par la communication intellectuelle, toutes les promesses de leur enfance ont été menteuses. Vous diriez, cette famille de vieux Persans, les Guèbres, condamnés i mort par la loi religieuse; là, les frères sont mai les sœurs deviennent épouses; le résultat^ c'est le dépérissement d'une race, autrefois la plus belle de l'univers. Tous les voyageurs conviennent que dans aucune famille humaine on ne trouve de laideur plus chétive, de débilité plus douloureuse.
( Le grand exemple de ce rachitisme de la p^[isée, c'est un peuple qui existe depuis des siècles ; le iis imbécile et le plus savant des peuples ; intellecti et matériel, puéril et décrépit, célèbre et inc< un paradoxe, plutôt qu'un peuple. Le Chinois a cqmpris l'action de la pensée sur la pensée, mais comme un fléau dont il faut se garantir. Il a deviné la contagion de l'intelligence, mais comme une peste dangereuse. Protégé par sa situation entre l'Océan et les déserts, il a repoussé tout commerce moral avec le reste du monde. Maître d'un langage depuis longtemps fixé, il a déterminé le nombre des symboles