‹ Le moyen ageChapitre 8 sur 49 · UNE NATION ISOLÉE · texte numérisé non relu

UNE NATION ISOLÉE

hiéroglyphiques destinés à reproduire la pensée par récriture. Changer les signes, les multiplier, les altérer ou même les déplacer est derenu un crime punissable de mort. La multitude de ces signes symboliques a exigé un effort immense de mémoire : toute rintelligence s'est concentrée dans la mémoire, c'esthrdire dans la partie matérielle de Fintelligence. On a classé les hommes d'après le nombre des signes qu'ils avaient retenus ; qui sait trois mille mots est mandarin de seconde classe ; en posséder quatre mille, c'est être mandarin de première classe. La vie de chacun de ces savants est devenue une existence mnémonique. Gomment conserver l'active énergie d'un esprit dont toutes les forces se dépensent pour achever ^l'emmagasinement des mots? Ce système a donné une civilisation pétrifiée, qui n'a jamais pu s'élever aux idées de liberté, d'examen, de pensée indépendante. Ce peuple possédait toutes nos ressources, tous nos instruments, longtemps avant nous, la boussole^ — et les Chinois n'ont rien découvert ; Y astronomie^ ce sont de mauvais navigateurs ; la poudre à canon, ils ne savent pas se défendre ; Isl peinture, ils ne connaissent point la perspective; la, philosophie pratique^ et ils ne désirent pas la liberté politique ; la statistique, ils ne songent pas à soulager cette population affamée qui vit de racines et de coquillages dans leurs montagnes et sur les bords de leurs fleuves ! Us ne pensent pas à former des colonies qui offriraient une issue à tous ces malheureux que l'empire ne peut nourrir.

Le publiciste Benjamin Constant a raison de nommer ce. peuple « le plus idiot et le plus lettré de tous les peuples. »

C'est qu'il a commencé par stéréotyper sa propre intelligence et Ta forcée à tourner dans un cercle étroit et borné ; il s'est noué lui-même. Les peuples étrangers, qui eussent troublé ce bel ordre de la pensée pétrifiée, lui sont en horreur ; il ne veut pas qu'on importe chez lui la pensée active et vivante.

Je sais que les Chinois ont trouvé des défenseurs enthousiastes ; mais le paradoxe soutenu au dix-huitième siècle par les panégyristes de la Chine est suffisamment réfuté par les supplices atroces qu'elle a conservés, par la famine qui ne cesse pas de la décimer, et contre laquelle le gouvernement ne trouve pas de meilleur remède que de commander des coupes réglées d'enfants nouveau-nés ; — par l'arbitraire que les mandarins imposent à leurs subordonnés : — la vénalité de ses officiers publics ; — l'isolement du monarque ; — l'adhérence invincible du peuple aux usages barbares, par exemple, quant à la construction des vaisseaux, incapables de tenir la mer pendant six mois ; — enfin par la lâcheté, la faiblesse de caractère et la duplicité rapace que tous les voyageurs, récents et anciens, attribuent à cette nation. — ^ Nulle part, il est vrai, la civilisation matérielle ne semble avoir acquis un développement plus raffiné ; nulle part l'étiquette n'est mieux calculée, la révérence soumise à des lois plus sévères, la porcelaine mieux cuite, la soie mieux travaillée, le vermillon plus éclatant, et la laque plus fine. Tout est si bien compté, si bien pesé, dans ce pays, qu'un auteur de tragédie chinoise n'a pas le droit d'y exprimer Famour ou la haine autrement que par un quatrain stéréotypé^ consacré à cet usage depuis un temps immémorial. Telle est la régularité de cette civilisation,

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