II. Partie concentrique ou marginale
{Orbiculaire proprement dit).
Il est assez difficile d’isoler avec le scalpel cette partie marginale de l’orbiculaire ; néanmoins, par une dissection attentive, elle apparaît sous la forme d’un anneau elliptique, formé de deux portions occupant chacune le bord libre de chaque lèvre, ininterrompues sur leur partie médiane et paraissant s’entrecroiser à leurs deux extrémités au niveau des commissures. Dans plusieurs de nosdissections, nous avons constaté, en outre, que l’artère labiale, profondément placée près de la muqueuse, un peu au-dessus du bord libre, se trouve justement en arrière de la ligne de jonction des deux parties de l’orbiculaire. Ce rapport n’est du reste plus vrai lorsqu’on s’approche de la ligne
médiane, l’artère changeant alors de direction et montant obliquement en haut et en dedans.
Sur une coupe sagittale médiane de la lèvre supérieure d’un noüveàu-né, le muscle orbiculaire, transversalement sectionné, apparaît sous la forme d’une L, dont la branche verticale (partie excentrique) est, nous l’avons vu, profondément située sous la muqueuse, tandis que la branche courte, horizontale ou plutôt oblique légèrement de haut en bas et d’arrière en avant (partie concentrique), occupe le bord libre de la lèvre. — En examinant attentivement une de ces coupes antéro-postérieures, on peut voir les limites de ces deux parties.
La partie marginale, d’abord horizontale d’avant en arrière, se recourbe en formant un angle arrondi, ouvert en avant, derrière lequel est située l’artère labiale, et s’élève verticalement en s’amincissant de plus en plus jusqu’au niveau de l’union des deux tiers supérieurs avec le tiers inférieur de la lèvre. Cette partie verticale du faisceau marginal est recouverte, en avant, dans sa portion supérieure, par la partie inférieure verticale du faisceau excentrique qui s’amincit de même de plus en plus mais en sens inverse. Ces deux parties sont séparées par une bande très nette de tissu conjonctif. Ce faisceau marginal qui occupe le bord libre de la lèvre principalement au niveau de la muqueuse et de la zone de transition ne tarde pas à disparaître en avant lorsqu’apparaissent les follicules pileux. — La coupe sagittale et médiane de la lèvre inférieure offre les mêmes dispositions.
Sur les coupes horizontales en série de la lèvre supérieure d’un fœtus à terme, nous avons vu que le faisceau marginal apparaît à l’union des deux-tiers supérieurs avec le tiers inférieur. Les fibres du plan superficiel ne tardent pas à devenir plus rares, et le muscle, situé d’abord en arrière, puis au milieu dans Vépaisseur de la lèvre, formé de fibres transversalement
dirigées, non entrecroisées et groupées en un faisceau compact, se rapproche de plus en plus du bord libre, mais sur la ligne médiane seulement. Il envahit bientôt le derme, les follicules pileux disparaissent petit à petit et les fibres musculaires finissent même par prendre la place des cellules épithéliales et arriver à, la surface de la zone de transition.
Dans la lèvre inférieure, le faisceau marginal, également ramassé et transversalement dirigé sans entrecroisement, apparaît de même à l’union des deux tiers inférieurs avec le tiers supérieur de cette lèvre. D’abord situé sous la muqueuse, en arrière, du plan superficiel occupé par les fibres entrecroisées, il se place peu à peu en avant à mesure que celui-ci disparaît, et va se disposer, comme à la lèvre supérieure, sur le bord libre de la zone de transition. Chez l’adulte, sur des coupes analogues, on constate la même constitution.
Que deviennent ces fibres non entrecroisées lorsqu’elles sont parvenues à l’angle des lèvres? Les coupes frontales de la commissure vont nous donner la solution de ce problème.
Il faut remarquer tout d’abord que lorsqu'on examine à l’oeil nu l’angle des lèvres, on voit les fibres du faisceau marginal de la lèvre supérieure se recourber au niveau de la commissure, franchir cet angle, le dépasser, et pénétrer, du moins en apparence, dans la lèvre inférieure. C’est d’ailleurs cette disposition qui explique pourquoi on a longtemps considéré le muscle orbiculaire comme un muscle annulaire constitué par des fibres sans fin.
Sur les coupes frontales faites sur des commissures d’adulte, on voit que les fibres du faisceau de la lèvre supérieure se recourbent à l’angle des lèvres de haut en bas et de dedans en dehors, s’éparpillent.en dehors et au-dessous du niveau de cet angle et s’entrecroisent très nettement avec les fibres presque horizontales du faisceau de la lèvre inférieure ; ces fibres musculaires vont se fixer à la peau.
La fente buccale est donc directement entourée par un puissant anneau musculaire elliptique, véritable sphincter formé de deux portions qui s’entrecroisent à leurs extrémités. Nous retrouverons ces deux portions du muscle orbiculaire dans la série animale, mais sous une forme plus simple et plus distincte.
Ce n’est pas d’ailleurs seulement à l'orifice buccal que l’on rencontre une semblable disposition des fibres musculaires, et il est aisé de constater que les orifices palpébral et anal possèdent un système sphinctérien analogue, dont le type peut être représenté schématiquement par une fente entourée de fibres parallèles à sa direction et entrecroisées à ses extrémités. A ces orifices, comme à l’orifice buccal, cet appareil sphinctérien est entouré et pénétré par les fibres radiées des muscles dilatateurs. C’est ainsi qu’à, l’orifice palpébral le muscle orbiculaire est pénétré par les faisceaux musculaires venus du sourcilier, du frontal et du petit zygomatique. De même le sphincter de l’orifice anal semble se continuer avec les muscles voisins, notamment avec le muscle releveur de l’anus.
Les dimensions du faisceau marginal varient suivant qu’on le considère chez l’adulte ou chez l’enfant, chez le blanc ou chez le nègre, en un mot suivant les individus et suivant les races. Chez l’enfant, il est relativement beaucoup plus considérable que chez l’adulte, les faisceaux excentriques étant au contraire plus minces et plus distincts. Chez le nègre, la forme caractéristique de la lèvre est en plus grande partie due au développement exclusif du myrtiforme et surtout de l’orbiculaire. Célui-ci est presque uniquement représenté par la portion marginale très volumineuse qui «occupe l’épaisseur de la lèvre, à l’exclusion presque complète de la portion excentrique. « La moitié supérieure de l’orbiculaire, dit Chudzinski (1), est très
remarquable : elle s’avance presque jusqu’à la base du nez en se renversant sur les autres muscles et surtout sur le myrtiforme. Quelques millimètres séparent à peine la demi-circonférence de ce muscle de la base du nez. Ajoutant à cela les gros faisceaux musculaires qui convergent vers la commissure des lèvres, on aura l’explication de cet aspect charnu qui caractérise les lèvres du nègre » . On observe de même chez les singes ■ anthropomorphes, comme chez l’enfant et chez le nègre, un orbiculaire marginal très développé, de sorte que la prédominance de ce faisceau constitue un caractère d’infériorité.
Le muscle orbiculaire proprement dit varie doncdans sa forme et dans ses dimensions, selon qu’on le considère dans les différents âges et dans les différentes races, et nous savons, sans qu’il soit besoin d’insister, que ces variations se retrouvent, bien qu’à un moindre degré, chez les individus d’une même race, suivant que ceux-ci appartiennent au type fin ou bien au type grossier (D'Hamy).
Le muscle orbiculaire n’est pas seulement composé des faisceaux musculaires que nous venons de décrire; il renferme, en outre, chez les nouveau-nés, un muscle spécial formé par des fibres à direction antéro-postérieure, situées dans l’épaisseur des lèvres, près du bord libre se fixant à la peau et à la muqueuse. Ce muscle, qui a été décrit pour la première fois par Luschka, a été étudié spécialement par Klein (d’où le nom de muscle de Klein); enfin, la description de Klein a été rectifiée et complétée par les recherchés très complètes d’Aeby.
D’après Luschka (1), à l’origine de la muqueuse l’épithélium est soulevé en forme de renflement épais, et les premières ran-
gées des papilles, longues de 0"001, donnent à cette portion de la muqueuse un aspect velouté (pars villosa ); c’est à ce niveau qu’aboutissent les fibres musculaires antéro-postérieures, qu’il désigne dans leur ensemble et d’après leurs fonctions problables sous le nom de muscle de la succion.
Ce muscle, désigné par Klein (1) sous le nom de compressor labii, a été l’objet, de la part de eet auteur, de recherches microscopiques très détaillées. D’après lui, ces fibres musculaires partent de la peau, de l’espace' compris entre la 1” et la 5“ ou 7 e rangée de follicules pileux, se disposent sous la peau en 4 ou 5 fascicules, et, décrivant des arcs faiblement courbés, traversent les fibres de l’orbiculaire pour aller se terminer en éventail dans la muqueuse et, rarement dans la zone de transition, entre la muqueuse et la peau. Klein ajoute qu’à la lèvre inférieure ce système musculaire est plus développé sur la ligne médiane que latéralement, et que c’est l’inverse pour la lèvre supérieure où ce muscle est d’ailleurs très atténué. Sur les parties latérales, sa direction devient radiée par rapport à la fente buccale.
Aeby, qui a complété la description de Klein, propose pour ce muscle le nom anatomique de Rectus labii ou Droit des lèvres. D’après cet auteur, il occupe tout le bord libre des lèvres et ne s’étend que fort peu sur la périphérie.
Dès son origine, il se dispose en faisceaux assez serrés, plats ou arrondis qui traversent la partie marginale de l’orbiculaire et font croire à une pénétration de celui-ci dans la peau. Près du plan médian, leur direction est descendante (de la peau à la muqueuse) pour la lèvre supérieure, ascendante pour la lèvre inférieure. Leur origine cutanée va depuis la 1" jusqu’à la 10* ou même la 14* rangée dé follicules pileux. Dans la muqueuse,
ils occupent l’espace compris entre la première rangée de glandes en grappe qu’ils traversent en partie et le point le plus haut de la lèvre.
Vers l’angle de la bouche, leur trajet est de plus en plus sagittal et ils ne se rapprochent plus autant du bord libre à leur insertion muqueuse. A l’angle même, ils passent sur les faisceaux du risorius et du zygomatique qui s’infléchissent en avant et peuvent être confondus avec eux. A ce niveau, leur direction est souvent plus ou moins oblique ou encore antéropostérieure, Aeby n’a jamais observé la disposition radiée décrite par Klein. Il n’a pas non plus observé que ce muscle fut moins développé à la lèvre supérieure qu’à l’inférieure. Les différences d’une lèvre à l’autre sont peu sensibles. Leur volume croît du milieu de la lèvre à son extrémité; ses faisceaux sont également plus unis vers l’extrémité, moins disséminés; à l’angle des lèvres, les deux muscles supérieur et inférieur restent bien distincts l’un de l’autre.
Les fibres du Reclus labii s’entrecroisent avec la terminaison des carrés du côté de la peau. Quand une partie des carrés, comme., cela arrive à la lèvre inférieure, se dirige vers la muqueuse au lieu d’aller à la peau, cet entrecroisement se fait toujours immédiatement auprès du faisceau du rectus le plus éloigné du bord libre; d’où la difficulté de distinguer les fibres de ces deux systèmes. Nous avons d’ailleurs, nous-même, observé une disposition analogue.
En résumé, l'orbiculaire des lèvres se compose d’une partie excentrique et d’une partie concentrique.
La partie excentrique, formée par la terminaison du triangulaire, du canin et de quelques fibres du buccinateur ainsi que des muscles incisifs, se compose de quatre portions unilatérales et indépendantes.
Chacune de 'ces portions est constituée par un faisceau cutané formé de fibres directes et de fibres croisées et, en outre, pourra lèvre supérieure, par le faisceau nasal; celui-ci concourt à former la gouttière labiale.
La partie concentrique ou marginale se compose, pour chaque lèvre, d’un faisceau bilatéral ininterrompu dont les extrémités s’entrecroisent aux commissures ; c’est le véritable orbiculaire ou sphincter des lèvres. Il renferme, en outre, un système de fibres antéro-postérieures, ou muscle de Klein.