PORTRAIT DIT DE LA BELLE F E U II ON N 1ÈRE
Léonard de Vinci et l'École milanaise. Léonard .le Vinci fait la transition entre les artistes du xve siècle qui avaient étudié la nature en savants et les maîtres qui allaient exalter la beauté et la pensée humaine en poètes. Elève de Verrocchio, l'orfèvre peintre et sculpteur qui fut expert en toutes les techniques et toujours tendu à de nouvelles recherches. Léonard est de la famille des artistes qui se sont faits les théoriciens de la perspective ou île l'anatomie. Mais il dépassa de loin les Pietro délia Françesca et les Alberti par la richesse de ses aptitudes et l'étendue de ses conceptions.
Il ne fut pas seulement le peintre, le sculpteur et l'ingénieur militaire qui s'offrait à Ludovic le Mure pour les travaux les plus différents. Ses contemporains ont pu admirer en lui le type du « courtisan », selon les définitions de Baldassare Castiglione, c'est-à-dire de l'esprit harmonieux et de l'homme universel. Le xixe siècle, qui a rassemblé et mis au jour l'œuvre énorme d'écrits et de dessins laissé' par Léonard, a reconnu en lui un chercheur qui a scruté les profondeurs de la nature et de la vie, un géologue et un physiologiste, un inventeur de machines qui semble un prophète de l'industrie future, un philosophe qui a formulé les principes de la science moderne un siècle avant Bacon. Le Français Geoffroy Tory le comparait à Archimède; le Milanais Lomazzo l'appelle Protée; pour nous Léonard est tout entier dans les poi trails qu'il a dessinés de luimême. Il faut voir la sanguine de la bibliothèque de Turin : cette figure aux traits réguliers et calmes, ces sourcils épais ombrageant un regard aigu, celte longue chevelure, cette barbe d'alchimiste. En se regardant au miroir, le plus profond penseur du xvie siècle a dessiné l'image d'un Faust.
I.i' savant a nui. en Léonard, au plein épanouissement de ['artiste. Il élail d'esprit trop critique pour être un créateur. Plus
soucieux de suivre le fil capricieux de ses pensées el de ses imaginations que de se communiquer aux autres, il a laissé tous ses écrits inédits et plus d'une œuvre inachevée. Après avoir préparé une composition par des esquisses toutes différentes les unes des autres, il modifiait son tableau en l'exécutant, l'abandonnait, le reprenait, le laissait parfois à l'état de simple préparai imi à la terri' brune, comme V Adoration des Mages, qui est au musée des Offices. Celle indécision de dilettante, que gourmandail durement Michel-Ange, le travailleur obstiné, amena la ruine d'une œuvre rameuse de Léonard; la statue équestre de Francesco Sforza, exécutée par lui à Milan, et qui, restée sous forme île modèle eu terre, servit de cible à des soldats et tomba en morceaux du vivant même «le l'artiste. L'acharnemenl avec lequel Léonard poursuivaitdes essais sur l'alchimie de la peinture coûta à la pluparl de ses œuvres l'existence ou tout au moins la longue jeunesse qui est le privilège ordinaire des œuvres d'art. Ses tableaux de chevalet, à côté des panneaux reluisants et frais peints a tempera par les maîtres prudents du xve siècle, sont plus vieux de bien des années.
Craquelés et ridés, verdis et noircis, ces tableaux ont l'air d'avoir été rongés par les vapeurs mortelles des alambics
et des c tes.
Les restes de l'œuvi e peinl laissé par Léonard de Vinci montrent encore pleinement la rareté précieuse des dons d'artiste que posséda ce philosophe et l'étendue de la Iransformation que son seul exemple opéra dans l'art italien. L'élève de Verrocchio dépassa promplement le maître qui lui avait donné ses premières leçons de peinture; seuls les bronzes de Verrocchio devaient ôtre pour le jeune peintre une leçon inoubliable. Léonard avait vingt- «■ i n*i ans lorsque Verrocchio acheva son David (KiTG), dont
le Solll il e est comme |e | etlel
visible d'une a me impossible à connaître. Ce sourire d'éplièbe poursuivra Léonard pendant sa vie entière : divinisé ou réminisé, il sera le Jean et des Vierges, du Bacchus el de la Joconde.
Léonard alla s'établir à Milan en 1483. C'est là qu'il acheva de prendre conscience des principes de son art el qu'il les formula dans le Traité de la peinture, la seule de ses œuvres écrites qui ait été universellement connue dès le xvi" siècle. Il fonde l'imilalion de la nature sur la connaissance scientifique, peignant les (leurs en botaniste, les stratifications des roches en géologue, le corps humain en anatoiniste ; mais il ressuscite ses analyses et ses dissections en voilant ses laborieuses préparations sous une sorte de glacis qui donne aux figures et aux décors le frémissement de la vie et la vibration de l'atmosphère, en fondant les visages dans le sourire el les contours dans l'air. Dans la Vierge uut rocheri, dont l'original, conservé au Louvre, est l'une des premières œuvres exécutées par Léonard à Milan, le peintre enveloppe un dessin précis el gravé comme celui d'un bon peintre de Florence dans la pénombre où nageront plus lard les figures phosphorescentes d'un Rembrandt. En raê temps qu'il découvre
le royaume de la lumière, il retrouve le monde des intelligences,