TINTORET
S'in Rocco, qu'il a brossés dans sa verte vieillesse, l'accent de la douleur physique ou la violence des coups de théâtre éclatant en lumière au milieu de la nuit produisent une émotion brutale et profonde. Le dramaturge plébéien fut à l'occasion, comme tous les artistes de Venise, un peintre des couleurs opulentes et des formes voluptueuses. Quelques-uns de ses portraits de doges, vêtus de brocàrt, égalent en majesté ceux de Titien. Le tableau laineux où il a représenté saint Marc tombant du ciel pour délier un esclave est, avec les audacieux raccourcis et les poses théâtrales des acteurs, comme une apothéose de la force virile, dans ['air transparent cl dore par le soleil. Jusque dans les scènes |e> plus tragiques et les plus sacrées, le Tintoret place, avec une sorte de naïveté cynique, des nudités provocantes; il peint \ enise dans son impudeur, comme le Véronèse la peint dans sa magnificence.
Tous deux furent appelés, vers La lin de leur carrière,à glorifier la ville de luxe et de plaisir dans le palais même de ses chefs. A la veille de l'irrémédiable décadence, Venise, qui avait pris à l.épante la revanche d'une sui te de revers, fit célébrer magnifiquement par ses peintres la fin de sa gloire. Titien vieilli, le Tintoret
el le Véronèse, en pleine maturité, travaillèrent avec des artistes plus jeunes, à la décoration intérieure de toutes les salles de conseil el d'appaial contenues dans l'immense palais des doges. L'incendie de 1597, qui détruisit dans la salle du grand conseil les œuvres précieuses de Cenlile da Fabriano et des deux Bellini, un an après la mort de Titien, ouvrit un nouveau i aamp aux deux improvisateurs merveilleux qui étaient les derniers maîtres de la Renaissance. Tintoret couvrit une paroi de la salle avec un Paradis de "2IMI mètres carrés, conlenanl plus de figures que Michel-Ange n'en avait introduit dans la Sixtine entière; le Véronèse jeta une fanfare de triomphe du haut du plafond aux bossages d'or, où Irène, au milieu d'allégories joyeuses, la blonde reine de l'Adriatique.
L'art vénitien s'épuisa dans l'effort de cette décoration éblouissante et vertigineuse : déjà la salle du Scrutin, au palais des doges, que l'aima le Jeune a peinte presque entièrement, est sans vie et sans lumière. Après le Tintorët, Jacopo Bassano (1510-1592) et ses fils Leandro et Francesco peignirent des scènes rustiques et triviales dans une nuit noire. Venise altendra plus d'un siècle avant de retrouver un descendant attardé de Paul Véronèse dans Tiepolo, le peintre des fêtes et des » gloires ». Au xvne siècle les vrais successeurs des grands peintres de Venise seront des étrangers, qui auront connu les œuvres vénitiennes en Espagne ou en Italie,
ue« beaux an,. Venise. ,,11 Vela/qileZ et Ull l'iubeUS.
SUPPUCK E. BERTAUX.