Le tableau porte cette inscription : hier mvst du yn
toute sa grâce. Sa chair perlée est pleine de fraîcheur et de jeunesse. Le délicat coloriste que nous rencontrons chez Baldung Grien a fait valoir ici, avec la même virtuosité, à côté de la rigide et maigre ossature de la Mort, figurée en vieillard qui laisse lloltcr derrière lui un manteau, les formes opulentes, les carnations tendres et potelées.
A Florence, au Musée du Bargello, on retrouve une représentation identique, et comme un troisième morceau de la même série. A Vienne, au Musée Impérial, une autre composition, qui porte ce titre : la Vanité , nous montre une belle jeune fille, se coiffant et se regardant dans un miroir, menacée par la Mort qui se tient sournoisement derrière elle. Plusieurs dessins nous ramènent à la même idée, au Musée des Offices, à Weimar, à Bâle môme, dans la collection du Dr Oeri. Hans Baldung aimait les évocations macabres, les scènes de sorcières et les sabbats ; vous pouvez retrouver une esquisse d’une de ces scènes au Musée du Louvre. Il avait en lui l’esprit fantastique de la Renaissance, et nous sentons circuler dans son œuvre un peu de ce filon qui va, en Allemagne, jusqu’à Hoffmann.
Si nous sommes portés à éprouver avant tout un vif intérêt pour les œuvres de fantaisie de Baldung, nous ne devons pas cependant négliger les tableaux religieux que nous avons sous les yeux, même en nous arrêtant à quelques incorrections et à quelques duretés de la forme. Nous nous attacherons volontiers à la composition où il a représenté le Christ entre les deux larrons. Remarquons tout d’abord le mouvement saccadé des deux misérables qui se tordent à côté du Fils de Dieu, et l’ampleur réaliste de la scène. Nous avons devant nous, retracés d’une façon vivante, les principaux personnages que nous rencontrons sur le Calvaire, au pied du Christ : la Vierge, les deux saint Jean, saint Jacques le Majeur, saint Thomas. Baldung a joint à ce groupe saint Pirminius, figuré en évêque, et une donatrice agenouillée. Dans le fond de la composition se déroule un riche paysage, emprunté à la Forêt-Noire. Le tableau est daté de 1512 et appartient, par conséquent, à la période où notre artiste était établi à Fribourg-cn-Brisgau. Cette œuvre provient d’ailleurs de cette ville et elle s’y trouvait encore au commencement de ce siècle.
La Naissance du Christ, œuvre antérieure à celle-ci, datée de
1510, est exécutée d’une façon beaucoup moins personnelle : cette peinture inégale et peu harmonieuse, retouchée peut-être, est une va riante d’un thème traité par l’artiste à Fribourg, à AschalTcnbourg et à Francfort. M. Bobert Stiassny, dans scs Études sur Baldung, attribue au maître, avec quelques autres écrivains d’art, une Sainte Trinité entre la Mère des Douleurs et saint Égidius, considérée pendant longtemps comme une œuvre sortie de l’atelier de Hans Schanifelein *. Ce tableau, si on le compare aux précédents, ne révèle pas de grands efforts d'imagination. Un n’y aperçoit aucune de ces belles échappées que nous offrent d autres toiles de notre artiste; nous reconnaissons seulement que la coloration de cette composition est ferme et lumineuse. Cette Sainte Trinité a porté trois faux monogrammes, parmi lesquels a figuré celui de Baldung. Le catalogue du Musée la classe judicieusement comme étant exécutée dans la manière de ce dernier, et mentionne certaines parentés avec le Christ entre les deux larrons. Nous ne voulons pas insister longuement sur des discussions d’attributions. Deux portraits du Musée de Bâle ont été aussi donnés à Baldung; ils nous présentent l’image de deux jeunes Bàlois. La facture en est superficielle, la manière élégante et affaiblie. Sans doute un de ces morceaux semble se rapprocher davantage des sujets du môme genre que nous connaissons, mais ces œuvres offrent, de l une à l’autre, de grandes analogies d’exécution ; lorsqu’on a tenu compte de ces similitudes, on conclut, à défaut d’indications décisives, qu’on ne peut tout au moins séparer ces peintures, et que reconnaître l’une, c’est aussi admettre l’autre.
Nous croyons à une école de Baldung, représentée d’ailleurs au Musée de Bâle : il faut y placer le maître de Messkirch et l’anonyme qui a peint deux belles figures d’apôtre, saint Jean et saint Mathieu, et (pii s’est aussi inspiré de Dtircr dans ces types religieux. Nous avons, à Bâle, une idée très étendue de Baldung, de son œuvre et de son temps. Notre compréhension du maître s’élargit et se précise encore devant quelques-uns de scs beaux dessins : il s’agit ici de ceux qui nous semblent indiscutablement authentiques. Examinez ce Centaure renversant sa tète, dressant sa queue, et tenant dans scs bras une branche noueuse. Un enfant s’est glissé sur sa croupe, sans se
1. Baldung Studicn, Kunstchronik, 1894-189"). M. Robert Stiassny a publié divers travaux sur Baldung, à côté de sa monographie sur les dessins héraldiques, conservés dans le Cabinet des Estampes de Cobourg. Wappenzeiclmungen Hans Baldung gricn's in Koburg, 16 planches en autotypie. Vienne, Gerold.
préoccuper davantage de ses mouvements. C'est une admirable étude, presque michelangelesque par l’ampleur de la touche, et où se montre toute la verve de la Renaissance. Regardez la Femme tenant une coupe , personnage allégorique, portant sur la tète une ramili-
LE Cil IUS T ENTRE LES DEUX LARRONS Tableau de Hans Bdldung G rien. (Musée de Bâle.)
cation qui fait songer aux vendanges; on se demande si ce dessin n’est point le modèle de quelque objet destiné à une corporation, et qui devait trouver place dans les banquets et les fêtes. Voyez ces sujets religieux, ces nobles et fermes esquisses, la Pietà, la Mort de Marie , etc., sans parler de quelques ligures de saints et de saintes. Bâle possède encore un Dieu le Père , étude préparatoire pour le polyptyque de Fribourg-en-Brisgau. L artiste étale devant nous, dans chacune de ces œuvres, sa sûreté de main, sa richesse de formes,
son exubérance el scs exagérations. On sont chez lui un peu d'emphase, comme chez les tempéraments vigoureux qui prennent plaisir à laisser s'échapper toute leur sève. Son humour se révèle dans quelques sujets; et partout, dans la moindre recherche, dans le moindre essai, il nous fait voir, d’une façon magistrale, ses inépuisables ressources et sa féconde variété.
Un maître que ses dessins nous montrent aussi sous un aspect très significatif, c’est Mans llolbein le père, qui, certes, n’est pas un artiste à dédaigner, même quand on admire pleinement son fils, et qui, à Augsbourg, avait pris place parmi les premiers. Il est plus archaïque, évidemment, que Baldung (îricn; il est d’ailleurs antérieur à celui-ci ; il est moins ouvert aux souffles nouveaux, moins troublé par l'imagination ; mais s'il obéissait encore à une ancienne direction, il s’acquittait, avec une rare énergie, une conscience supérieure, des œuvres qui lui étaient confiées dans la région où il pratiquait son art.
Tandis que Baldung complétait son polyptyque à Fribourg-en- Brisgau. llolbein le père était venu s’établir à Iscnheim, en Alsace, appelé par le prieur de l’abbaye des Antoniles. Le maître qui peina el lutta à Augsbourg, et que la misère avait plus d'une fois menacé, cherchait une contrée qui lui fût clémente et il se transportait, lui aussi, dans le pays privilégié où avait fleuri l’école de Colmar. Celte installation fut suivie de la venue de son lils, alors bien jeune, à Bâle. Le changement de résidence de llolbein le vieux devait avoir ce résultat d’amener dans un centre d’études plus large, plus soutenu et plus humain, celui «pii devait être l’éternel honneur de l'école allemande.
Dans la grande galerie d’entrée du Musée de Bâle, on a sous les yeux des dessins de llolbein le père, d'une extrême liberté de touche, des croquis d'après nature, où l’artiste échappe, en esquissant une donnée, aux tendances conventionnelles que ses peintures nous révèlent assez souvent.
Lorsque llolbein le vieux dessine une physionomie, il possède l’ampleur des maîtres flamands de l'école de van Eyck. Regardez quelques esquisses à la pointe d’argent : voici un gros moine, presque vu de profil, à la tète ronde, aux lèvres pincées. A côté, se
trouve un bon vieillard, à la physionomie épaisse, aux lourdes bajoues, aux longs cheveux; il se nomme, nous le savons par une