E CENTAURE
Dessin à la plume de Baldung Gricn. (Musi'-c de BAIc.)
inscription, IIoîis Gloichltn. Nous apercevons encore un type de bourgeois à l’air imposant, portant haut la tête couverte <1 un bonnet de brocart. Ces figures de personnages à l'allure sérieuse et
grave, tout en étant très individuelles, appartiennent profondément à la race germanique.
Nous avons aussi devant nous quelques physionomies de jeunes gens : Hans Sc/i/egel maler, un peintre qui avait sans doute fréquenté l'atelier du maître. C’est un artiste au visage aimable et candide, ayant conservé dans tout son être l'attitude et l'air professionnel d'un apprenti. Deux autres portraits sont réunis à celui-ci :
LE LANSQUENET ENDORMI Dessin de Hans Baidung Grien (Musée de B&lc.)
on reconnaît des personnages d’âge moyen, probablement des amis de Hans Schlegel. Signalons encore un jeune homme en vêtement de travail ; au-dessus du dessin, on lit ces mots: Aile zci/t lustiger gesell (toujours joyeux compagnon). L’ensemble de la physionomie, le nez camus assez gros, un peu renflé au bout, le regard aiguisé et lin, donnent, en effet, l’impression d’un gai camarade. 11 porte un chapeau empanaché; c’est un type qu’on n’oublie pas et que le maître a pris sur le vif, dans son identité parlante et réelle.
Les deux « livrets de llolbcin senior » parvenus au Musée avec la collection Amerhach, et conservés dans les réserves, renferment
des études tout à fait supérieures pour des sujets religieux. Dans la grande galerie, vous retrouverez le Martyre de sainte Dorothée, le Couronnement et la Mort de la Vierge. Cette dernière composition
Dessin à la plume de Baldung Grien. (Mus£c de Bàlc.)
est conçue comme une scène intime et familiale. Dans un modeste intérieur, presque bourgeois, la mère du Christ meurt debout, a côté de son lit, sans éprouver en apparence aucune douleur. Elle tient un cierge allumé que saint Jean lui apporte, en lui présentant en même temps une palme. Une femme, placée derrière le lit, récite les dernières prières. La \ ierge va gagner le ciel, après avoir laissé
son âme s’exhaler doucement. L’artiste l’a représentée, en haut de la composition, montant vers l’éternelle demeure et accueillie par deux chérubins1.
Cette esquisse touchante peut nous offrir quelques éléments de comparaison avec une peinture de llolbeiu le père, appartenant aussi au Musée de Bâle. Si nous ne trouvons pas le même charme à ce grand tableau, où la Vierge mourante est entourée des apôtres, nous noterons l’intérêt qu’il offre, à cause de sa date, 1 490. C’est une œuvre uniforme, où sont répandus les tons rouges, où brillent les auréoles dorées. Cette peinture, «pii rappelle encore de loin la tradition de Martin Schongauer, est comme une pièce historique dans l'œuvre de llolbeiu le vieux. Elle appartient à une période intermédiaire de la vie de l'artiste, lorsqu’il avait atteint la trentaine environ ; elle est antérieure de neuf ans à la Basilique de Sainte-Marie Majeure du musée d’Augsbourg. Peu de souplesse d’exécution ; on ne sait quoi d’hiératique; nous sommes loin d’avoir sous les yeux la franchise de pinceau où devait exceller llolbeiu le fils.
Nous avons parlé, à propos de Dürer, de Hans Leu. Demiligure, si l’on veut, que celle de cet artiste, qui ne s’est pas développé, comme peintre, sous un aspect bien large ni bien distinct. Après s’être débattu contre les difficultés de la vie artistique, il se trouva engagé dans la lutte des idées et des croyances. Ayant [iris les armes pour soutenir la Réforme, il fut tué en 1531, d ms un combat qui eut lieu sur le Zugerbcrg2.
Hans Leu est né à Zurich, vers 1470. Il subit d’abord l'influence d une sorte d’école de peintres qui ont vécu dans le voisinage cl dans le rayon du lac de Constance [die Bodenseeschule). Ces maîtres, qui travaillaient dans un domaine bien défini et loin de l’Alsace, s’inspiraient de préférence des artistes d’Augsbourg3. Nous ne trouvons pas bien attirantes les compositions de Hans Leu que possède le Musée
1. M. Edouard His, ancien directeur du Musée de Bille, a reproduit les dessins de Holbein le vieux, dans une publication de grand format : lluns Holbcins des Aelteren Feder- und Silbcrstift- Zeichnungen. Nuremberg, Soldan.
2. Haendcke, Die schweizerische Malerei. M. HaendcLe précise, dans l'appendice de son livre, le lieu où Hans Leu a trouvé la mort. On avait dit qu'il avait péri sur le champ de bataille de Rappel.
3. Daniel Burckardt, Die Schule Martin Schongauers. Hans Leu, p. 144.
de Bàle, un tableau religieux, Saint Jérôme dans le désert et une scène mythologique, Céphale et Procris. Ces œuvres sont froidement dessinées, pâles ou de tons noirâtres. On reconnaît à leur auteur un mérite, celui d'être un paysagiste. 11 a placé, en effet, autour de saint
ÉTUDES DE FEMMES, PAR NICOLAS MANUEL DEUTSCH (Dessin à la mine d’argent. ^ Musée de Bâle.)
Jérôme en prière, un assez grand nombre de détails empruntés à la nature. Nous ne sommes point surpris de rencontrer le sens instinctif du paysage chez des artistes issus des cantons suisses. Nous arriverons plus loin à quelques peintres, à quelques dessinateurs ou graveurs qui nous ont fait voir la région où ils ont vécu, le pays natal, avec une vérité profonde, une entente nette et vive du terroir. Hans Leu est un observateur très contenu ; il ne sait guère animer
une scène par dos personnages. La coloration uniforme de son tableau enlève toute grâce au décor, où se dresse la haute fouillée de sapins alpestres, où une perspective de montagnes se déroule à l’horizon. L’abondance des détails qu’on remarque dans cette peinture ne saurait môme que paraître déplacée; on se fait une autre idée du désert où vivait le saint.
Dans Céphale et Procris , nous noterons des défauts analogues : la scène est bizarre et pauvrement développée. Elle se passe dans une campagne couverte de neige ; le paysagiste s’y révèle aussi, avec sa notion un peu inconsciente de la nature. Un troisième tableau, La Mort d'Orphée, est conservé dans les réserves du Musée. On peut s’étonner de voir Hans Leu, esprit austère et convaincu, traiter ces sujets empruntés au paganisme ; il se proposait sans doute un but décoratif. C’est une étrange peinture que celle-là; elle est d’un jaune monochrome, elle est rigide et sèche.
Les dessins de Hans Leu nous ont permis de donner une appréciation plus favorable de son talent. Nous connaissons encore de lui quelques gravures sur bois. Leu n’a point laissé, en somme, des œuvres très abondantes. On ne saurait prétendre qu’il ait été empêché de produire par la catastrophe qui l’enleva. Il avait dépassé la maturité de l’âge, lorsqu’il mourut. Nature inquiète et turbulente, il avait déjà pris part à une expédition contre le duc de Wurtemberg. Poursuivi pour ce fait, il dut demander sa grâce, et en réponse à sa supplique, il fut enfermé dans une tour. C’est ce besoin d’agir qui avait peut-être nui au développement de son œuvre. Hans Leu était pour son temps un révolutionnaire, et il était prédestiné à mal finir.
Laissons les maîtres puritains, pour arriver aux artistes élégants, à ceux qui eurent le sens de la vie, et qui surent jouir de tout ce qui est agréable et pittoresque. Nous nous trouverons, avec leurs œuvres, en face d’un délicat et fin romantisme; nous évoquerons une sorte de haute et piquante fantaisie, s’appuyant] sans doute sur des événements historiques et sur des détails de mœurs, mais comprenant aussi une part de caprices, de chimères, d’incursions idéales dans le monde d’idées allégorique et héroïque de la Renaissance.
On est séduit, dès le premier coup d'œil, par le charme de ces petits maîtres. Si leur esprit n’a point dépassé de très larges horizons, s’ils se trouvèrent circonscrits dans les limites étroites de leur
pays, ils ont porté, dans le genre qui leur devint propre, une humeur gracieuse, vive, folâtre. Ils ont rendu à merveille la fête de l’amour, une galanterie recherchée et savante, une sensualité ardente. Ces artistes, suivant le même courant que certains dessinateurs et gra-
ÉTUDES DE GUERRIERS SUISSES, PAR NICOLAS MANUEL DEpTSQH Dessins à I4 mine d’argent, (Musée de Hûle.)
veurs allemands, ont retracé des scènes bourgeoises et champêtres, des danses, des noces, des cérémonies, les liesses et les agapes d’un peuple qui aimait la bonne chère. Ils ont été les spectateurs de la vie militaire suisse; ils y ont même quelque peu participé, s’enrôlant sous la bannière d’un corps de confédérés, au moment où il leur était difficile de tirer parti des ressources de leur profession. Ici de ces peintres, courant les aventures, entra, avec des bandes de merce-
naires, au service du roi de France, ou alla en Italie combattre contre les Français.
Aussi ces artistes ont-ils représenté avec une extrême fidélité les types de soldats, le reitre, le lansquenet en marche s’entraînant lui-même, se dirigeant d’un bon pas vers la gloire, ou se précipitant au pillage avec une fureur qu’il ne peut plus maîtriser. Nous avons sous les yeux les épisodes les plus variés de la vie des camps, pillards revenant de la maraude, jeunes héros se livrant aux fanfaronnades, accompagnés de femmes de mauvaise vie, ou faisant leur entrée triomphale dans une ville, au son des fifres et des tambours. Ces scènes expressives composent pour nous comme la légende héroïque d’un musée suisse, dans sa partie locale.
Un de ces maîtres, Manuel Deutsch, a été apprécié avec beaucoup de justesse et de compétence, par M. Edouard Mis1. Le distingué critique nous a donné la biographie de cet artiste, doué d’aptitudes diverses qui, né à Berne, fut peintre, dessinateur, graveur sur bois, et en même temps poète et écrivain. 11 s’était illustré dans sa ville natale, en y peignant une Dame des Morts; il devint membre du conseil bernois des Deux Cents. 11 accompagna les troupes qui s’étaient mises à la solde du roi de France, François Ier, et reçut une blessure à l’assaut de Novare; revenu dans le canton où il était né, il fut nommé bailli d’Erlach. Vers la tin de sa vie, il s’était prononcé en faveur de la Réforme. Nous devons nous intéresser à ce fin créateur, à ce souple et subtil observateur, qui fut pendant quelque temps des nôtres, et qui garda certains points de contact avec l’esprit français.
Il y a chez lui, nous paraît-il, un fond germanique assez restreint, ou tout au moins très amoindri2. 11 fut aussi allégé des lourdeurs de sa première éducation, car il avait subi, à l’origine, l’influence de Hans Friess, grâce aux idées et aux formules nouvelles que répandait la Renaissance et dont il s’était peut-être imprégné en Italie. Artiste raffiné et qui possède une distinction native, il est coquet et fluet dans son dessin; c’est un maniériste.
Parmi ses tableaux du Musée de Bâle, on remarque une grande composition, peinte à la détrempe, et qui a conservé des teintes blafardes, le Jugement de Paris. On y voit .lunon, curieusement affublée
1. I.a Gazette des Beaux-Arts (3e pér., t. IV, 1er oct. 1890) a publié ce travail.
2. Manuel prit le surnom de Deutsch; son père, qu’on suppose d’origine italienne, portait le nom d’Emmanuel de Alemanis, dit M. Édouard llis.
d’une robe aux bandes multicolores, et Minerve, divinité empanachée, tenant son bouclier et gardant un air hautain cl résigné.
LA DÉCOLLATION DE SAINT JEAN -BAPTISTE Tableau de Manuel Deutsch. (Musée de Bàlc.)
Vénus est une beauté allemande, aux seins qui pointent, au venir»' proéminent. Les autres déesses ne lui cèdent en rien, quant à ce détail. La notion du beau reposait, paraît-il, a celle époque, sui
cette exagération des formes. Une Bethsabée au bain, peinture à l’huile, exécutée presque en camaïeu, en noir et en blanc sur fond brun, est traitée comme certains dessins à la plume, sur papier coloré, qui appartiennent nu Musée. Nous croyons entrevoir dans cette œuvre l’influence de Baldung, que M. Berthold Haendcke signale d’ailleurs à propos d’autres œuvres. Au revers de ce panneau, l’artiste a peint un sujet macabre, éternelle antithèse; on revoit dans cette composition la Mort embrassant une jeune fille, qui expire sous son baiser. Vous remarquerez combien de cotés complexes nous rencontrons chez Manuel.
Son œuvre capitale, au Musée de Bâle, en tant que peintre, est la Décollation de saint Jean-Baptiste. D'un format réduit, d’une exécution concise, ce tableau offre des colorations voyanteset brillantes; la vivacité des tons fait ressortir l’étrangeté des costumes. La scène est, çà et là, exagérée et violente; on a sous les yeux une peinture traitée comme un sujet de genre, avec des détails singuliers. Le bourreau, qui apporte la tète du saint, a des gestes rapides et désordonnés de soudard. Au-dessus de la composition, le peintre a placé une guirlande dorée, à laquelle il a attaché les initiales qui forment son monogramme; un poignard se balance à côté : c’est l’arme de l’ancien soldat, retracée d’une façon emblématique. 11 la plaçait souventau bas de ses gravures. Manuel Deutsch a arboré librement cette signature, comme s’il s’était agi ici d’une œuvre de maîtrise. Au fond du tableau éclate un soleil crépusculaire; nous songeons à des réminiscences de Grüncwald, en voyant cette traînée de lumière, et Limitation du même artiste nous semble aussi indiquée par un petit personnage diabolique, qui s’agite sur un pilier de la demeure d’Hérodiade.
Dans ses dessins, quel qu’en soit le sujet, Manuel Deutsch déploie une extrême linesse, même quand il montre de vieux routiers se consultant sur ce qu’ils feront après la signature île la paix. Nous avons de lui de charmantes feuilles d’études, lansquenets, gentilshommes, courtisanes, ligures allégoriques. 11 nous a donné le portrait du jeune noble, et l’on y retrouve la bonne grâce et la désinvolture que nous rencontrons, tant de fois, dans les types du même genre retracés par Holbein L II a rendu, avec des particularités empruntées
d. Un de ces élégants personnages a été reproduit, comme étant une œuvre de Hans Holbein, dans la monographie consacrée à ce peintre par Jean Rousseau (colt, des Artistes Célèbres). Il était d’autant plus facile d’éviter cette erreur que le dessin original porte bel et bien le monogramme de Manuel.
à son temps, la série des métiers et des professions. Le graveur était obligé, comme tant d’autres artistes, de reprendre les sujets de la Bible et de l’Évangile, pour subvenir aux besoins de l’existence; il a dessiné Les Vierges sages et tes Vierges folles.
Manuel Deutsch était un décorateur d’un sentiment charmant,
OUEHRIER SUISSE, P A H NICOLAS MANUEL DEUTSCH (Dessin à la plume du Musée de Bâle.)
évoquant tour à tour les idées religieuses, les images héraldiques, la représentation de la vie réelle et de la nature. Ainsi qu il coin ient enfin à un artiste suisse, il a laissé d’admirables modèles de vitraux, qui furent sans nul doute utilisés par d habiles verriers, et qu on croit reconnaître aujourd'hui aux fenêtres de la grande salle de 1 hôtel de ville de Bàlc.
Comme interprète des mœurs locales, comme observateur de la vie familière, Urs Graf mérite une place à part dans l'histoire de l'art suisse au xvi° siècle. Humoriste à l’esprit pénétrant et incisif, satirique à la verve féconde et abondante, Urs Graf se permet toutes les audaces ; ses types ne conservent pas l’allure aristocratique et de bon aloi que nous avons remarquée chez les personnages retracés par Manuel Deutsch. Il est, d’autre part, rempli de verdeur, au milieu de son dévergondage ; il est malicieux en diable et profondément original.
Dessinateur et graveur avant tout, ce maître n’est pas représenté par des peintures dans les grandes salles du Musée de Bâle ; c’est dans la galerie de dessins qu’il faut s’arrêter, pour avoir sous les yeux quelques-unes de ses œuvres ; on doit ensuite consulter un recueil conservé dans la partie des collections qui n’est point exposée. 11 existe, il est vrai, dans le cabinet du conservateur du Musée, un tableau de cet artiste, un sujet allégorique, Mars et Bellone planant dans les nuages ; au bas de cette composition est figurée l’image d'une bataille : cette œuvre médiocre est dénuée de tout intérêt.
Urs Graf exerçait la profession d’orfèvre ; c’est la qualité qu’il se donnait le plus souvent, en y ajoutant quelquefois celle de médailleur. Il a signé ainsi, en clfet, sur un dessin exécuté à ltàlc même, en 1523, c’est-à-dire à une époque où il était bien connu par scs différents travaux.
Il naquit à Soleure, vers 1485; son origine est constatée par le procès-verbal de son admission dans la bourgeoisie de Bâle : il était fils de Karl Graf, probablement orfèvre lui-même, et qui avait émigré d’Ættingen, en 1476. Le prénom qu’il reçut est emprunté à saint Ours, patron de Soleure, auquel est dédiée la cathédrale de cette ville. Quant à la date de sa naissance, on la fixe approximativement, en tenant compte d’une suite assez imparfaite de gravures sur bois, datée de 1503. Urs Graf, dans sa période d'études et dans ses débuts, subit, lui aussi, l'inlluence de Martin Schongauer et de son école, ainsi que celle de Durer; on a supposé qu'il aurait fait un voyage en Alsace pendant ses années d’apprentissage. Après avoir acquis le droit de bourgeoisie à Bàle, il s’y maria, en 1511, avec Sibylla von Brun, fille d’un tanneur. Il était mort au commencement de l’année 1530; cela résulte de quelques pièces conservées dans les archives de Soleure, et ayant trait à un procès d héritage soutenu
au nom de ses enfants. Sa veuve, peu fidèle à son souvenir, ne tarda pas à se remarier.
Son existence fut assez irrégulière ; il était de ces artistes qui
CENTAURE TENANT A LA MAIN UNE COUPE Dessin par Urs Graf. (Musée de Bâle,)
obéissent à toutes leurs passions. Il servit, comme lansquenet, dans les troupes suisses qui allèrent en Italie guerroyer contre français Ier. Il vivait assez mal de son métier d’orfèvre et des diverses spécialités qu’il y joignait; il avait beau graver des coins de monnaies et des jetons, produire des estampes, et travailler a des illustrations de livres. Urs Graf fut plusieurs fois jeté en prison pour quelques peccadilles; il prit part à des rixes, il ne put payer scs dettes; son nom se retrouve dans les procès-verbaux du grctfc de la justice. Sin-
gulier type d’artiste! Son œuvre devait se ressentir de ces bizarreries naturelles, et s’il nous a montré, avec des traits accentués, les soudards, les gens de la rue, les routiers de tous genres, c’est qu’il les connaissait intimement
Parmi ses productions de l’époque des débuts, figure une série de planches pour une Passion du Christ. Cette suite se compose de vingt-cinq pièces, gravées pour un livre dont notre Cabinet des estampes possède un exemplaire. C’est là que nous retrouvons en plein l’influence schongauérienne. Urs Graf avait étudié, on le voit bien, les gravures du maître de Colmar, puisqu'il a reproduit et copié littéralement, en signant cette pièce d’un monogramme, une de ses Vierges folles. Notre graveur semble aussi s’inspirer de Holbein le père; il a déjà lésons du grotesque, et ses types de juifs sont exagérés et violents. Urs Graf gravait sur bois et aussi sur métal; n’oublions pas qu’il maniait la pointe trois ou quatre ans avant Diirer. Il faut donc le considérer comme un devancier, à coté de ceux qui eurent recours les premiers à un procédé nouveau -.
Lorsqu’on parcourt les compositions hardies et folâtres, contenues dans le recueil dont les pages ne peuvent être étalées sans contrôle anx yeux de tous, lorsqu’on regarde cette suite de dessins à la plume que l’artiste a marqués d’un monogramme tracé dans le vif, en y ajoutant assez souvent, lui aussi, un poignard, la pensée se reporte aux ancêtres que Callot a pu avoir en pays germanique, et desquels il a reçu, en Lorraine, une mystérieuse et inconsciente hérédité.
Nous suivons, dans les morceaux significatifs que nous a laissés Urs Graf, certains aspects de la vie soldatesque : nous contemplons les exploits faciles, les facéties de gais lurons devenus compagnons d’armes, les beuveries inextinguibles, les galanteries brutales avec des filles qui vivent dans les camps, et pour qui c’est un jeu de prendre en main et de soupeser la lourde épée d’un guerrier.
1. Voir sur Urs Graf l’étude très complète de M. Édouard His (Z ahn's Jahrbûcher, t. V et VI, 1873). Dans cette publication, M. His a reconstitué la biographie de l’artiste et a donné un catalogue raisonné de son œuvre. M. G. Schneeli a décrit, dans l'Indicateur d'antiquités suisses (Anzciger für schweizerische Alterthumskunde, janvier 1896), une partie des œuvres ornamentates d’Urs Graf, des modèles de nielles pour décoration de lames d’épées et de fourreaux de poignards, etc.
2. Voir Bartsch, vol. VII, page 456, et Passavant, pour les gravures sur bois d’Urs Graf. De 1513 est datée une gravure sur fer, représentant une jeune fille se penchant sur une baignoire.
Nous voyons plus d'une fois les lansquenets en conversation avec les vivandières. Tout en s’appuyant pacifiquement sur leur lance ou leur hallebarde, les braves qui montent la garde se sentent altérés,
LANSQUENETS MONTANT LA GARDE, AVEC UNE VIVANDIÈRE QUI LEUR VERSE A BOIRE Dessin par Urs Graf. (Musée de Bâle.)
et ils font fête à celle qui leur apporte de quoi se rafraîchir. On croirait les entendre, répétant le vieux dicton :
Aussen Wasser, innen Wein Last uns aile frœhlich sein1.
Comme l’auteur des Gueux, à qui nous l’avons comparé, Urs
Au dehors l’eau, le vin au dedans, Nous rendent tous joyeux.
Graf retrace à sa façon les misères de la guerre; il en dit les hasards, il en expose les terribles conséquences, qui font d’un héros un pauvre écloppé. Les soldats qu'il met en scène sont des fanfarons ; ils sont prêts, eux aussi, à tout pourfendre. Ce sont les militaires et les mercenaires dont la valeur fut incomparable, dont plusieurs nations apprécièrent les liantes qualités, mais dont le renom fut sérieusement atteint par la sanglante défaite de Marignan.
Les dessins d’Urs Graf contiennent maintes leçons dont il faut dégager la moralité. Voyez, par exemple, la vivandière apercevant le lansquenet pendu: un corbeau dévore les yeux du routier qui expie ses méfaits ; d’autres corbeaux s’approchent, pour prendre leur part de cet horrible festin; la brave lillecst indifférente, et s’en va en détournant la tète. Voici une femme à soldats, blessée elle aussi à la guerre, et se promenant avec une jambe de bois. Nous retrouvons, dans l’œuvre de notre maître, le lansquenet fait prisonnier par le diable qui le lient enchaîné, amère dérision du sort et expiation finale. Il fait apparaître, lui aussi, la Mort au milieu des joyeux ébats des soldats et à la fin d’un banquet où des fous, des bourgeois, des militaires ont fait bombance. L’artiste n’a pas manqué, en obéissant à son naturel, de participer aux tendances réformatrices qui entraînaient toute la Suisse. Il les a nettement exprimées dans un dessin où il montre deux jeunes femmes peu endurantes, enseignant les bonnes mœurs à un moine, qu’elles ont jeté à terre et qu'elles maltraitent.
Dans l’œuvre d’Urs Graf nous sentons, à un haut degré, l’esprit gouailleur de la Suisse au xvi° siècle ; il y a là une belle humeur robuste, une raillerie populaire, un large rire, qui diffèrent de la gausseric française et de la verve flamande.
UrsGrafa traduit d’autres côtés de l’esprit national ; il a exprimé le sentiment de l'indépendance communale avec toutes ses fiertés, dans ses Porteurs de bannières tenant les emblèmes des treize anciens cantons et des trois nouveaux cantons confédérés1. C’est une série que nous connaissons surtout par les gravures sur bois exécutées par notre artiste, et dont on possède quelques esquisses à la pointe d’argent. Quelle belle prestance, quelle allure martiale, quelle bonne tenue militaire et civique chez ces hommes, à qui l’on a confié le drapeau, déjà glorieux, de leur petite patrie devenue maîtresse de ses destinées et qui a adopté le lien fédéral ! Nous revoyons tour à
1. Die Pannertræger der dreizehn allen Ortc, etc., nach den Holzschnitten Urs Grafs, parBerthold Hacndcke. Aarau, 1893.
tour, dans les plis de leurs bannières, l’ours de Berne, la vache d’Uri, le bélier de Schaiïhouse, la crosse épiscopale de Bâle, etc. Ces bannerets, au costume surchargé d’ornements et d’attributs, ont conscience, jusqu’à l’exagération, de l'importance de leur rôle.
Tout en s’inspirant des idées et des mamrs de son temps, Urs