LES PRÉPARATIFS DE LA CRUCIFIXION
Dessin à la plume attribué à Martin Schongaucr. (Musée de Bile.)
Nous ne croyons pas qu’il soit bien nécessaire de rappeler que le fonds principal des collections de Bàle se compose des œuvres d art réunies par le jurisconsulte Amerbach, contemporain de Ilolbein et qui fut l’ami d’Érasme. Quelques peintures antérieures au xvic siècle ne proviennent point du cabinet formé par ce savant; elles sont dues à des legs ou à des acquisitions récentes. Nous rencontrons parmi
1. Nous parlons ici de l’édition allemande du catalogue du Musée, plus détaillée que la traduction française, et à laquelle on doit avoir recours pour tout supplément d’information.
ces morceaux un panneau où trois anges, d’une coloration un peu pâle, déploient leurs ailes et s’ébattent sur un fond d’or. L'école de Cologne peut revendiquer ces légères figures; elles furent d’abord attribuées à un imitateur du Maître de la Passion de Lyversberg . D’après l’autorité de M. Scheibler, elles ont été restituées à un élève du célèbre peintre delà cathédrale de Cologne, Stephan Lochner. Un tableau curieux dans sa forme circulaire, le Couronnement de la Vierge par la Sainte Trinité, porte la date de 1 Ci 7. Autour du motif principal se déroule une bande dorée où sont disséminés des anges; dans un autre cercle, divisé en compartiments, sont rangés de nombreux saints et saintes, des rois, des reines, des personnages en prières. Une leçon de piété, donnée avec émotion sous une forme assez compliquée, se dégage de ce tableau, qui provient sans doute d’une église du pays rhénan, peut-être même de l'Alsace.
Nous pouvons voir quel a été le chemin parcouru, dans l’art d’une région, grâce à Schongauer, en nous attachant un moment à deux peintures qui représentent Saint Georges vainqueur du dragon et Saint Martin partageant son manteau avec un pauvre. On aperçoit dans ces deux tableaux une perspective de ville et un paysage de rochers aux découpures abruptes, qui révèlent une exécution presque enfantine. Ne regardez pas trop le personnage misérable et grotesque pour lequel saint Martin se dépouille de son vêtement, ni l’homme ensanglanté, victime du dragon que vient d’attaquer saint Georges. Les types sont naïvement retracés ; la couleur, posée par larges couches, est brutale et livide, le dessin âpre et rigide. Ces compositions, encore barbares, ornaient une église près de Sierentz. Deux petits panneaux, la Manne et les Israélites célébrant la Pâque , ont été classés sous le nom de Caspar Ysenmann. Considérons-les, à défaut de certitude, comme étant exécutés dans la manière de ce maître, qui vivait à Colmar avant Schongauer, et s’était formé d'après les peintres néerlandais ou colonais. La touche en est inégale et gothique, et pourtant l’ensemble ne manque pas d’un certain charme naïf; la couleur est vive, le trait ferme et incisif.
Abordons la phase nouvelle, celle qui constitue une évolution et un progrès. Nous exprimerons le regret de ne point trouver devant nous de tableau de Martin Schongauer. Aucune œuvre peinte ne nous parle ici de son talent et de scs conceptions. Il y avait autrefois dans le catalogue du Musée une attribution qui, à bon droit, n’a pas été maintenue. Une étude d’homme âgé, portant un bonnet fourré de couleur grise et tenant un chapelet entre les mains, étude exécutée
sans doute pour un tableau religieux et offrant cette inscription : « Pius Joachim, » avait été reconnue, sans aucune raison, comme un ouvrage du maître de Colmar. L’inventaire du cabinet Amerbach ne renfermait cependant aucune désignation, et le savant collectionneur aurait bien su distinguer la touche du grand artiste. Le personnage à la coiffure grise, dont la physionomie est d’ailleurs assez caractéristique, présente, semble-t-il, quelque analogie de facture avec le donateur du tableau de Memling, appartenant au Louvre, grâce à la libéralité de la comtesse Duchâtel. La dénomination adoptée dans le catalogue, à propos de ce tableau, est présentement celleci : Manière de Hans Mouline/. 11 y a là un classement acceptable : tout indique qu’on peut rendre logiquement cette tète expressive à l’école flamande. Rien ne nous empêche, quand à nous, d’admettre <pie le type retracé dans ce tableau ait servi de modèle à l’un des élèves qui continuaient la tradition du suave peintre établi à Bruges.
Des dessins assez nombreux, dans la salle d’entrée du Musée et dans les réserves, représentent « Martin Schongauer et son école ». Autrefois, le nom du maître était hautement prononcé; il y a tendance aujourd’hui, tout en tenant compte de quelques œuvres originales, à nous présenter Schongauer et ses disciples sous une forme collective. Ici, une étude de tète de vieillard semble avoir servi aux tableaux de la Passion qui se trouvent à Colmar. Voici quelques esquisses de saints, tracées largement à la plume. Là nous avons de simples copies, anciennes, si l’on veut. Nous sommes forcé de ne point adopter de ligne de démarcation trop arrêtée. M. Eugène Müntz a étudié avec une extrême conscience ces dessins du Musée de Bâle1. La conclusion à laquelle il est parvenu n’a rien de catégorique. 11 reconnaît, au point de départ de toute étude sur Martin Schongauer, comme morceaux typiques, la Vierge tic l’église de Colmar, et les deux volets du Musée de cette ville, Saint Antoine et la Vierge adorant l’Enfant Jésus. Parmi les dessins de Bâle, il se refuse à admettre un groupe de saintes qui lui paraissent retracées sans caractère et sans expression. 11 s’attache plus spécialement à un Saint Christophe représenté avec une certaine vigueur, et dont l'aspect est tout archaïque, à deux études de tètes de personnages coiffés d’un turban, et qui ont dû représenter des types de bourreaux, et enlin à un dessin coupé en deux parties, les Préparatifs de la
1. Un artiste alsacien au xvic siècle. — Étude sur Martin Schœn. Les dessins du Musée de Bâle [L’Art, 1886, t. 1, p. 72).
Crucifixion. Cette dernière œuvre est classée, dans le catalogue, comme une copie d’après une production disparue de l’atelier du maître ; une peinture qui se trouve dans l’église de Biihl, près de Gucbvillcr, offre une certaine analogie avec cette composition. M. Galichon avait dit avant M. Eugène Miintz : « Les dessins de Schongaucr ne sont pas moins rares que ses tableaux; beaucoup de ceux qui lui sont attribués sont apocryphes. » L’excellent critique reconnaissait, au nombre des dessins de Bâle qui lui semblaient incontestables, celui où est figurée la sainte Vierge, lisant dans un livre, à côté de l’Enfant Jésus qui tient à la main un poêlon à trois pieds. Un retrouve dans cet ouvrage le type de Madone cher à Schongaucr; il a été copié presque textuellement par un graveur anonyme, connu sous les initiales B. M., graveur qui, par ses productions, semble apparenté au Maître de la Houe de Sainte Catherine.
M. Georges Duplessis a parlé de planches en argent possédées par le Musée de Bâle et dont on lit tirer, en 1858, dix-huit épreuves, qui furent adressées aux principaux Musées d’Europe. Ces gravures représentaient, pour la plupart, des scènes de la vie de la Vierge et du Christ et des effigies d’apôtres. Passavant les regarde comme appartenant en partie au maître, ou plutôt il les croit exécutées dans son atelier et sous sa direction. Dans ces sujets, il faudrait voir encore, après un mûr examen, des travaux d’élèves. Ces pièces sont postérieures à Schongaucr, et ce précieux envoi ne se compose, tout bien considéré, que de productions d'une importance secondaire.
Martin Schongaucr avait un frère, Ludwig, qui, à Bàle, nous apparaît connue un dessinateur naïf d’animaux. Un de ses dessins, un Loup enlevant une chèvre, n’offre aucun mouvement; l’animal ravisseur tient sa victime par une oreille et la conduit placidement vers les bois. Son Cerf couché est bien supérieur au morceau précédent. Faut-il, après avoir vu ces œuvres, attacher beaucoup d’importance à cet artiste? Mérite-t-il qu’on revienne à lui de plus près? A l’heure présente, son rôle a été élargi; on a aussi examiné en lui le peintre, et malgré la faiblesse des dessins que nous pouvons signaler, il semble avoir été le successeur de son frère et le directeur de l'atelier de Colmar, après la mort de celui-ci.
Les notes biographiques, qui lui ont été consacrées par Passavant, se trouvent complètement inexactes1. L’année de la naissance de
1. Le Peintre graveur, II, 115. Nagler, dans son Dictionnaire, donne également des renseignements erronés.
Ludwig Schongauer est inconnue; nous devons la placer avant l'année liio. On a admis à tort qu’il était né à Augsbourg; il a tra-
L A V I E H G E TENANT UN L I V Fl E , ET L’ENFANT JÉSUS AYANT A LA SI A F N UN 1’ O É L O N . Dessin à la plume, attribué à Martin Schongauer.
(Musée de Bâle.)
vaillé dans cette ville, ainsi qu’à Ulm ; mais le maître s’étant fait accorder le droit de bourgeoisie dans ces deux cités, il est facile de conclure de l’obtention de ce privilège, qu'il faut chercher ailleurs son berceau.
C’est en 1479 qu'il fut reçu citoyen d’Ulm, où une autre branche de la famille Schongauer se trouvait fixée. Nous le voyons demander le titre de citoyen d’Augsbourg en 1486; il changeait de résidence suivant les commodités et les exigences de son travail. Nous remarquerons qu’il exerçait son art distinctement et loin de son frère. On présume qu'il était l’aîné. Lorsque Martin mourut, en 1491, il vint à Colmar; il avait sans doute intérêt à recueillir l’héritage artistique du maître enlevé en pleine gloire et dont il portait le nom. 11 s’établit donc en Alsace et acquit, en février 1493, le droit de bourgeoisie.
Il avait probalement conservé quelques relations avec Augsbourg, tout en habitant Colmar. Les registres de la corporation des peintres d’Augsbourg renferment, pour l'année 1497, une mention concernant deux enfants « qu’avait eus maître Ludwig Schongauer », nommés Martin et Suzanna, et qui étaient reçus à leur tour, pour exercer la profession de leur père. Le texte de cette inscription nous laisse entendre que Ludwig n’existait plus. On peut, en-effet, d'après de nouveaux documents, lixer la date de son décès entre 1493 et
Il était peintre, d’après les registres où il a été immatriculé; nous ne connaissons point de tableaux signés de son nom; on a essayé de voir en lui l’auteur d’une suite de quatre peintures, placées dans le Dom d’Augsbourg, en s’appuyant sur certaines analogies avec la Vier (je au buisson de roses. Une autre composition, qui appartient à l’église Saint-Ulrich, lui a été aussi attribuée ; cette œuvre a, d’ailleurs, par tradition, été accordée à Martin Schongauer1. Comme graveur, il signe de scs initiales : L -f- S. Les planches marquées de ce monogramme se rapporteraient à son séjour à Ulm et à Augsbourg; plus tard, lorsqu’il devint le successeur de son frère, il aurait gravé des pièces où il conservait la marque d’atelier de celui qui avait été le représentant le plus illustre de la famille. Nous renvoyons d’ailleurs, pour de plus amples détails, au livre où M. Daniel Burckhardt a étudié l’école de Martin Schongauer, son influence et son rôle dans la région du Haut-Rhin2.
1. D’après M. Scheibler, cette peinture de l’église Saint-Ulrich serait, définitivement, une œuvre de Martin Schaffner.
2. Die Schule Martin Schongaucrs am Obcrrhein. inaugural-Disscrtation. Hàle, Félix Schneider, 1888. — Voir aussi Schongauerstudicn, par M. Max Bach | Itcpcr torium fiir Ktinslwissenschaft, t. XVIII, 189a). L’auteur de ce travail a rassemblé tous les faits biographiques, tous les extraits d’archives, concernant les Schongauer.
Si le Musée de Bùle ne nous ofïre pas d’œuvre importante de Martin Schongauer, il renferme plus d’un tableau de ses élèves ou de ses imitateurs. Voici d’abord une Sainte Barbe , peinte sur un volet de triptyque, comme patronne de Barbara Jungcrmann, issue d’une famille bàloise. L’influence du maître est bien marquée dans ce pan-