CHAPITRE VII
Une œuvre de la première jeunesse de Martin Schongauer. — Grand triptyque longtemps enfoui dans un galetas et mis au jour en 1869 dans la collection de l'art ancien au musée. — Légendes de Saint-Georges, de Saint- Jean le Précurseur, et de Saint-Jean rÉvangéliste. — Particularités saillantes et originales qui permettent d'attribuer ce triptyque à Schongauçr.
Ea étudiant de près les nombreux panneaux de Martin Schongauer, que possède le musée de Colmar, en me familiarisant avec son style, avec ses qualités et ses défauts, en scrutant tous les recoins, tous les replis de son œuvre, j ai été amené insensiblement à faire uue trouvaille qui vient heureusement grossir le nombre de ses tableaux sauvés de tous les naufrages auxquels ils étaient exposés depuis quatre siècles. L'œuvre dont je vais parler n'appartient point à l'âge mûr de l'artiste : elle nous montre les tâtonnements de sa première jeunesse, et par cela même elle est plus précieuse, en ce sens qu'elle complète en quelque sorte le cycle étrange dans lequel a tourné la lougue activité de l'artiste. Il ne s'agit point d'un seul tableau, mais d'un triptyque tout entier, d'une œuvre archi-naïve, originale au possible, la plus ancienne peut-être que possèdent les collections de Colmar. En admettant que Schongauer eût seize à dixhuit ans à l'époque où il la peignit, elle remonterait à 1446 environ-
On me demandera, sans doute, comment il se fait que ce précieux retable ait échappé jusqu'ici à l'attention des nombreux critiques, aux investigations des historiens de j'ai^t qui, depuis tant d'années,
viennent visiter ces collections; comment il se fait qu'il n'ait jamais été mentionné dans aucun catalogue; qu'on ait passé si longtemps à côté de lui sans le remarquer. La réponse est toute simple. Ce ptécieux triptyque, inconnu de tout le monde, était enfoui depuis un temps immémorial dans quelque galetas de l'ancienne et de la nouvelle bibliothèque de la ville, comme un de ces produits sans nom et sans valeur, indignes de voir la lumière. Fort heureusement, il n'a point matériellement soufiEert de cet abandon : sauf une fente longitudinale dans le panneau du milieu, sa conservation est aussi parfaite qu'on peut la désirer.
Lorsque, il y a six ans, le Comité de la Société Schongauer s'est occupé du remaniement du musée, en groupant dans le chœur toutes les œuvres d'artistes primitifs, M.Thomas, bibliothécaire de la ville, se rappela l'existence de ce triptyque abandonné dans un coin des Unterlinden et s'empressa de le mettre à la disposition du comité qui le plaça dans la collection des anciennes peintures allemandes. Depuis lors, je me suis souvent senti attiré par ces naïves et grotesques figures découpant, sur le fond d'or gaufré, leurs silhouettes étranges. Il y avait là-dessous une énigme à déchiffrer. J'ai tenté résolument de dégager l'inconnue. A vrai dire, cela n'était pas bien difficile. Tout en oubliant de signer ses tableaux, le Beau Martin y met sa griffe à lui, qui n'est pas précisément la griffe du lion, mais qui se révèle aux initiés par une foule de particularités saillantes. Elles se reproduisent invariablement dans toutes ses œuvres, en y apposant leur cachet original.
A en juger par l'incorrection du dessin, par la forme primitive de la composition, c'est là l'œuvre d'un adolescent, d'un vrai bachelier cherchant sa voie à tâtons, mais imbu déjà de cette formulé hiératique qui emprisonne sa pensée et s'imposera fatalement à son pinceau comme à son burin pendant toute sa carrière d'artiste. Ce retable est comme la chrysalide informe d'où sont sortis plus tard de brillants papillons.
Schongauer avait une passion pour les fraises et pour les plumes de paon. Il en a mis partout. Voyez plutôt Y Ange de V Annonciation dont les ailes sont formées de plumés de paon vert et or, voyez encore le parterre de fraisiers dans le tableau la Vierge adorant V enfant, dans celui de la fameuse Vierge aux roses y de Saint-Martin. Eh bien!
ces mômes détails se retrouvent dans le triptyque dont je vais analyser la composition, en faisant ressortir les signes caractéristiques de la manière du maître.
Cette composition est, en grande partie, légendaire. Le tableau du milieu, divisé en six compartiments, représente la légende de Saint- Georges martyrisé sous Dioclétien. Dans les figures des tortionnaires on reconnaît déjà les masques grimaçants que le peintre a stéréotypés plus tard dans ses tableaux de la Passion. Nous y voyons poindre tous les originaux qui ont servi à former les clichés de ses compositions ultérieures, nous retrouvons partout les mêmes mains longues^ effilées en fuseaux qu'il a constamment données à tous ses personnages.
Sur la face du volet de droite (côté de l'Evangile), l'artiste a peint en trois compartiments, la naissance de Saint-Jean le Précurseur, la décollation, la scène où Salomé présente la tète dû supplicié à Hérode Antipas. La naissance de Saint-Jean est particulièrement naïve. C'est un intérieur bourgeois du xv° siècle. La mère est couchée dans un lit de sapin, recouvert d'un plumeau à ramages coloriés, et présente son enfant à un ange qui lui sert un plat de fraises et de cerises. Tout à côté une servante est occupée à lessiver, dans un vulgaire baquet de sapin, le linge de l'accouchée.
Au revers du môme volet nous voyons le baptême de Jésus dans le Jourdain. A droite et à gauche de la scène, deux anges dont l'un, celui de droite, est le type primordial de ÏAnge de V Annonciation : ses ailes sont en plumes de paon et la coupe dç sa figure offre l'analogie la plus frappante avec celle de l'ange dont je viens de parler. En avançant cette opinion, je ne pense point qu'elle puisse être sérieusement contredite par des connaisseurs plus autorisés. Détail essentiel : le parterre est parsemé de fraisiers et d'autres menues plantes. Dans le ciel on voit le Père éternel sous cette forme clichée que nous connaissons et qui est invariablement la môme dans tous les tableaux subséquents de Schongauer. Le compartiment du dessous représente la Vierge et l'Enfant entourés de divers saints personnages.
Le volet de gauche (côté de l'Épître) nous offre quatre sujets. Sur la face, Saint-Jean l'Évangéliste écrivant l'Apocalypse dans l'ile de Pathmos. Devant lui, un roc escarpé et l'aigle symbolique. Pour
faire contraste, une compagnie de canards domestiques barbote dans la mer qui ferme l'horizon. Est-ce assez naïf? Sur le premier plan, une végétation luxuriante, mais qui n'a rien d'oriental. Des fraises, toujours des fraises et une foule de menues plantes très-agréablement détaillées. Au-dessous de ce tableau, le martyre de Saint-Jean sous Domitien. Au revers, Saint-Georges à cheval (un cheval de bois) tuant le dragon et plus bas le Christ en croix, Saint-Jean et les Saintes femmes. Ces dernières offrent des types et des costumes tout à fait analogues à ceux qui se remarquent dans les sujets de la Passion de Schongauer.
D'où nous vient ce grand triptyque si longtemps oublié €t si curieux comme première manifestation d'un talent qui s'est magnifiquement transformé après avoir donné sa première note dans cette œuvre où sont contenues en germe les tendances et la manière d'un maître original ?*I1 provient sans doute d'une des églises conventuelles de Golmar, probablement du couvent dès Uxiterlinden, dont les sœurs avaient pour patron Saint Jean-Baptiste.