PIETA
Écolo flamande, — Rogier Van der Woyden ? {Mtuée de Colmar.)
mettre que les deux tableaux sont du même maître,^ je suis amené à étendre la môme conclusion à la Pietà de Golmar dans laquelle nous retrouvons, accentuées avec une vérité frappante, toutes les particularités qui distinguent la manière de Roger Van der Weyden. Ce qui s'applique aux deux Vierges, s'applique aussi aux deux Christs dont la forme générale reproduit les mêmes caractères anatomiques.
En faisant ce double rapprochement, je ne prétends qu'indiquer les conséquences qu'il semble possible d'eu tirer au point de vue de l'attribution du tableau qui nous occupe, je n'ai voulu qu'apporter quelques éléments nouveaux aux critiques plus autorisés que moi à trancher la question.
A mes yeux le tableau de la Pietà est l'œuvre d'un Flamand primitif. Il est très-probable qu'il a été apporté en Alsace par Schongauer lui-même comme un pieux souvenir de l'atelier de Roger dans lequel s'est formé son talent.
Je rappellerai que M. Hugot, dans ses notes si substantielles sur le musée de Colmar, n'a point partagé l'opinion de M. de Quandt, tout en s'unissant de sentiment à la vive et profonde admiration du célèbre critique. M. Fœrster ne souscrit non plus à cette opinion. D'après lui, il existe uu certain nombre de tableaux se rattachant à la seconde manière de Schongauer, mais qui certainement ne sont pas son œuvre : d'abord, la Pietà de la collection de Colmar, tableau fort beau d'ailleurs, ensuite les seize tableaux de la Passion, de la même collection, puis onze tableaux des collections de Munich, Schleiszheim etNureuberg.
En émettant l'opiuion que Martin Schongauer pourrait être uu élève de Jean Van Eyck, M. de Quandt ajoute que, pour lui, il est certain que ce maître eut une influence immédiate sur le plus sentimental des peintres allemands, par lequel cette influence s'étendit alors immédiatement sur les autres peintres en Allemagne ; que M. Schongauer ne doit pas seulement à l'école de Jean Van Eyck la connaissance d une nouvelle technique, mais aussi un sentiment de la beauté des physionomies qu'avant lui aucun Allemand ne possédait au même degré ; que c'est par lui que, pour la première fois, la vie intérieure se traduisit dans les figures des tableaux allemands.
Plus loin il dit : « Heinecke, qui avait vu les tableaux de Martin
Schongauer à Colmar, a senti ce qu'il y a en eux d'étranger et quel contraste ils présentent avec la manière allemande, ce qu'il attribue à lamitié et aux relations qui auraient existé entre Martin et Pierre Pérugin, ainsi que l'assurent Sandrart et d'autres émvains. »
C'est là une opinion qui demanderait à être conûrmée par des preuves authentiques, qui malheureusement nous manquent.
Wimpheling, dans son BpUome rerum germanicarum (1), dont la
MÈRE DE DOULEUR École flamande, xv« siècle. (Husée étt Louvre.)
première édition parut à Strasbourg en 1505, dit que les peintures de Schongauer étaient si remarquables qu'elles étaient recherchées en Italie, en Espagne, en France, en Angleterre et dans tous les lieux du monde.
Le docteur Heinecke, dans ses Nem Nachrichten von Kunstlern
(1) Chap. 68. De picturâ et plastice.
und Kwistsacheriy page 403, signale les tableaux suivants de notre maître :
Le Crucifiement du Christ^ dans une chapelle latérale de Saint- Martin, de Colmar. Dans la môme église, le remarquable tableau de la Vierge aux roses ^ couronnée par des anges. Dans Téglise de la Trinité (?), de la mèihe ville, quelques bonnes peintures sur bois, mais sans indication de sujets. Passavant, à qui j'emprunte ces détails, ajoute que, malheureusement, toutes ces peintures, à l'exception de la Vierge aux roses, ont été détruites, comme Ta été, à la suite de la révolution de 1830, le grand triptyque de Soultzbach (1).
Passavant attribue à Schongauer les deux panneaux de la collection de Colmar, provenant d'Issenheim : V Annonciation delà Vierge, dont le nimbe contient cette inscription : Ecce virgo concipiet et pariet filium et vocabitur nomem eius BmanueL L'un des revers du triptyque représente Marie à genoux, les mains croisées sur la poitrine, adorant l'enfant couché à terre. Dieu le Père, portant le globe, contemple d'en haut et bénit. Vis-à-vis se trouvent les armes de Jean d'Orliac (d'Orly), l'un des fondateurs du couvent (2). L'autre revers représente Saint- Antoine ermite, debout, figure souverainement digne, tenant un livre et le Tau, Devant lui est agenouillée la petite figure du donateur, Jean d'Orliac, ayant ses armoiries à sou côté. J'ai parlé plus haut de ces deux panneaux comme étant parfaitement authentiques.
Parmi les œuvres attribuées par Passavant à Schongauer figurent V Entrée triomphale de David à Jérusalem^ avec la tête de Goliath, placée à la Pinacothèque de Munich ; la Mort de la Vierge, dans la galerie du Palais Sciarra Golonna, à Rome ; VEcce homo qui se trouvait, en 1831, dans la collection Ader à Londres.
L'historiographe du Peintre- graveur ajoute qu'il existe aussi au Musée de Madrid un excellent tableau de Martin Schongauer portant tous les caractères de l'authenticité.
Voici commentil est décrit, sous le n®427 du catalogue de ce musée :
« Martin Schoen 6 Schongaver 6 el Belle Martin.
« El Salvador, Nuestra Senora y San Juan.
(1) J. D. Passavant, Kunstblatt, N» 41, 20 août 1846.
(2; Ici Passavant so trompe : les armes sont celles de Guido Guersi, ainsi que je l'ai démontré plus haut. Les armes d^Orliac figurent au bas du tableau de Saint -Antoine.
« Retablo sin puertas, formando trcs arcos en estilo gotico con un « roseton en la parte superîor, por donde asôma un angel (Tabla).
« Le Sauvewr, Noire-Dame et Saint-Jean,
« Retable sans volets, formant trois arceaux de style gotbique, « ayant dans sa partie supérieure une rosace d'où s'envole un ange.»
Fœrster lui attribue un petit tableau, malheureusement endommagé, représentant Y Annonciation, que possède le comte Franz de Pocci à Munich et qui, par son style, se rapproche de Técole flamande. lien donne ime gravure. « A la finesse du sentiment et à la pureté des « formes, s'allie, dans ce tableau, un coloris uniformément soutenu, « aux lumières grassement peintes et aux ombres légères, sans que « le travail du pinceau soit visible, dans le genre des modèles fla- « mands qui n'a été atteint que par des maîtres fort distingués (1). »
A en juger par la gravure, ce tableau n'a qu'une analogie fort lointaine avec ceux du musée de Golmar dont l'attribution est incontestée. Elle ne parait reposer que sur une conjecture difficilement soutenable quand on le compare à V Annonciation, d'Issenheim, peinture de Schongauer dont l'attribution ne saurait soulever aucun doute.
Les dessins originaux de Martin Schongauer sont très-rares. Le plus grand nombre d'entre eux se trouve dans la collection du Musée de Bâle, dans celle de l'archiduc Charles à Vienne. On en voit quelques-uns dans les cabinets d'estampes de Berlin et de Dresde.
« Ce qui prouve, dit Passavant, que les élèves et imitateurs de « Martin Schongauer furent très-nombreux, ce ne sont pas seule- « ment les nombreuses gravures de son école, mais aussi beaucoup oc de peintures que j'ai encore vues en 1815, dans différentes églises « de l'Alsace. Aujourd'hui encore (1846), Saint-Pierre de Strasbourg « conserve dix de ces tableaux, représentant la Passion du Christ, « qui ont été exécutés par divers artistes pour divers fondateurs.
En groupant les suffrages des juges autorisés dont j'ai cité l'opinion dans le cours de cette notice, on peut admettre aujourd'hui que l'œuvre de Schongauer, au musée de Golmar, est représenté par onze tableaux originaux dont voici l'indication :
N° 123 (ancien livret). La descente de croix.
il) Qeschichte der deutschen Kunst, t. Il, p. 496.
N" 124. La Mise au tombeau.
No 133. L'Annonciation.
No 134. La Vierge et Saint" Joseph adorant Ten/ant Jésus.
N® 135. La Vierge et Saint^Jean adorant le Christ en <:roiâs.
No 136. Le Christ en croia.
No 168. Saint' Jean-Baptiste et Saint^Georges,
No 201. La Vierge adorant V enfant.
No 202. L'Ange dé V Annonciation,
No 203. Saint- Antoine.
N" 204. La Vierge de V Annonciation.
La Vierge aux roses, de la sacristie de Saiut-Mariiu, complète ce précieux easemble.
L'intéressante étude publiée, en 1859, par, M, E. Galichou, nous donne la gravure d un autre tableau , la Mort de la Vierge^ attribué à Schongauer par MM. Crowe et Cavalcaselle, dans leui' ouvrage The early flemish painters, p. 324, et que je n'ai point trouvé mentionné dans les auteurs allemands. Ce tableau faisait partie de la collection de M.Beaucousin à Paris, et se trouve aujourd'hui au musée de Londres. M. Galichon nous apprend qu'il a été possédé par deux rois, Charles lo'* d'Angleterre et Louis de Hollande, qui étaieul aussi des amateurs distingués : <^ Il résume, ajoute- t-il, toutes les qualités « du peintre el du .graveur : .sentiment profond et vrai, compositiou « pleine de vie, couleur puissante et faire précieux. La tète admi- « rable de la Vierge, qui rappelle ses plus beaux types, celle de « Saint-Pierre, le grand style des anges, le dessin des extrémités, a les plis cassés des draperies, les fabriques qui entourent la place « qu'on aperçoit à travers la fenêtre ouverte, toute cette composition, « allemande et flamande à la fois, trahit la main de S^'.hongauer. « Ajoutons que le faire, plus libre et plus gras que dans la Viei^e « de Colmar, donne à cette peinture une date postérieure; sans tt doute elle fut exécutée à une époque où Schongauer était entière- « ment maître de lui-même. »
J'ai eu récemment sous les yeux une excellente photographie de ce tableau, rapportée d'Angleterre par M. Eugène Mûntz, et j'avoue qu'après l'avoir considérée avec attention, j'ai peine à me raoger à l'avis de M. Galichon. Les figures ont une expression à laquelle Schongauer, malgré son incontestable talent, n'a jamais su atteindre.
L ensemble Irès-mouvementé de la composiUou s'écarte également de sa manière. Il y a dans le style une grandeur, un sentiment qui fait songer à Técole flamande, mais qui^ à mon sens, ne permet point d'attribuer ce tableau au maître colmarien.
Le Musée du Louvre possède aussi un tableau que Tancien livret avait attribué à notre maître : Lee Israélites recueillant la manne dans le désert; mais cette attribution a été reconnue fausse et le catalogue actuel classe ce tableau parmi les inconnus de Técole allemande.