CHAPITRE VIII
Rôle attribué à Schongauer dans l'invention de la gravure au burin. Opinion de MM. Passavant, Ch. Rlanc et H. Delaborde. — Maso Finiguerra le nielleur. — Découverte de l'impression des planches gravées. — Recherches de l'abbé Zani. — La Paix de Fiaiguerra. — Les plus anciennes gravures italiennes, allemandes et flamandes. — Un mot sur les estampes à sujets profanes de Schongauer. — Plaques d'argent gravées par Schongauer, connues sous ie nom de PaÙD ou d'AffntiS Dei. Collection de ce genreau musée de B&le. Épreuves qui en ont été tirées. — Médaillons provenant d'un chapelet.
Il me reste à dire un mot du rôle qu'on attribue à Schongauer dans l'invention de la gravure au burin. Peu de questions d'art ont été controversées autant que celle-ci. Les Flandres, l'Allemagne, l'Italie se disputent l'honneur d'avoir donné naissance à cet art merveilleux de la gravure qui suivit de près l'invention de l'imprimerie, qui servit à répandre dans le monde intellectuel, à des milliers d'exemplaires, la reproduction des tableaux de maîtres, qui ajouta
un flexiiou de plus à celte couronne, si brillante déjà, des arts plastiques. L'amour^propre allemand a revendiqué pour son pays cette gloire que Tabbé florentin Zani prétendit avoir, définitivement et sans conteste, ajltacbée au nom de son compatriote, Torfévre-nielleur Tomaso Finiguerra.
Il est cucieux d'étudier les pièces du {jrocès. L'intérêt qui s'y attache est trop vif pour que je résiste au désir de Ie& mettre sous les jeux de mes lecteurs^
Écoutons d'abord Passavant, Fauteur du Peintre -- ffraveur (\), Après avoir rappelé l'opinion fort accréditée et fort ancienne que Martin Schougauer inventa l'art de la gravure au burin «i 1442, que peut-être il le rapporta des Pays^-Bas où Ton a conservé, dans l'ancienne collection des Stadthouders d'Amsterdam, de remarquables gravures de Van Ëyck, il cite le passage suivant de Bernard Jobiu, de Strasbourg, dont Touvrage : Accurata effigies pôntificum macsimormi a été édité à Strasbourg en 1573 :
«. George Vasari a attribué l'invention de la gravure à un Floren- « tin,. Maso Finiguerra, qui a vécu en 1470 (il aurait di^ dire 1460), « alors pourtant qu'il est plus que certain qu'un artiste de kt haute « Allemagne (em Hoehdeuischer), nomiofé Martin Schœn, a mis cet « art pour la première fois en pratique et en renom, après avoir été a stimulé vers l'exercice de cet art, en Tannée 1430, par ses deux « maiires dont l'um s'appelait Luprecht Rûst. » (Voir B'iorilla, Petits éeriis.ïl, p. 329.)
Je dois, dire que Pafisavant ne semble pas avoir une foi robuste âsabJùâ les assertions de Jobdn en matière d'histoire artistique, et que surtout 'û n'admet point que le Formschneider Luprecht Rûst ait été professeur de Schongauer \ mais il se bocne à noter cette circoustsuMse que déjà à l'époque où vécut cet écrivain, s'était accréditée l'opinion que noire peintre avait inventé l'art de la gravure au burin ; qu'à l'exemple de Wimpkeling il désigne le maître sous le nom de Martiïu Schœn et non point Sckongaoéer, ce qui prouve qu'on le désignait tantôt sous l'un tantôt sous l'autre de ces noms.
Ju' Artiste [Revue de Paris), publié par M. Arsène Houssaye, con-
(1) Beitrœge zur Kenntnisz der alten Maler-Schulen Deutsdhlands, J. D. Passavant, KMmtbUUt. N« il, 20 août 1846.
tieut dans sou numéro du 20 juillet 1845, un article sur les ^lielles qui conteste cette invention à l'Allemagne et l'attribue à Torfévre florentin Maso Finiguerra. c< C'était, dit l'auteur de l'article, une tradition en Italie que, dix ans environ avant que les estampes de Schongauer eussent vu le jour en Allemagne, l'art de Vimpression avait pris naissance à Florence, dans l'atelier du plus célèbre orfèvre de l'époque, Tomaso Finiguerra. » Cet orfèvre était, à. la fois, dessinateur, ciseleur et sculpteur, très-habile surtout dans l'art de nieller, c'est-à-dire de graver sur or et sur argent des dessins dans le creux desquels il infusait un émail noir qui faisait ressortir vivement* le trait et lui donnait l'effet d'un dessin au crayon noir. Le hasard, ce complice ordinaire des inventeurs, favorisa la découverte de l'impression des nielles sur papier. La tradition veut, que, dans l'atelier de Finiguerra, le hasard se présenta sous la forme d'une blanchisseuse qui déposa par mégàrde un paquet de linge humide sur une planche fraîchement niellée dont l'empreinte se reproduisit sur le linge. L'artiste, frappé à la vue de cette empreinte, songea que le papier humide ferait le même effet, et l'impression de la gravure sur papier fut inventée. La légende, si elle n'est vraie, est au moins ingénieuse et nous la retrouvons, un peu autrement habillée, au berceau de la lithographie.
La preuve authentique manquait. C'est l'abbé Zani, conservateur du Cabinet des estampes de Parme, qui s'est chargé de la fournir. Poussé par son désir d'élucider la question, il vint à Paris en 1797, visiter le Cabinet des estampes et se fit représenter les portefeuilles les plus précieux de la collection. Ici, laissons parler V Artiste, auquel j'emprunte ces détails : « Il y avait à peine quelques jours que Zani avait commencé ses recherches, lorsqu'au milieu d'une feuille sur laquelle étaient attachées douze ou quinze gravures fort anciennes, il en aperçoit une qui frappe particulièrement son œil exercé. Il croit la reconnaître et cependant jamais il n'a vu sa pareille; mais tout à coup un trait de mémoire vient l'éclairer. Ce n'est pas en estampe, ce n'est point sur le papier qu'il a vu cette Vierge agenouillée recevant une couronne, et ces figures de saints rangées symétriquement de chaque côté. C'est sur une plaque d'argent, sur une Paiss (1) gravée
(i) On donne le nom de PaiO/ à de petites plaques en métal qui sont en usage à la
et niellée par Tomaso Fiuiguerra pour Téglise Saint-Jean-Baptiste de Plorence. C'est dans cette église qu'il a vu, il y a quelques années, le type de cette gravure qu'il a maintenant sous les yeux. Voilà donc la preuve que Finiguerra a imprimé des estampes ; voilà la tradition italienne justifiée : car, pour comble de bonheur, cette Paix de Finiguerra se trouve avoir une date certaine. Le registre des administrateurs de l'église de Sainl-Jean-Baptiste atteste qu'elle fut terminée, livrée et payée 60 florins 6 livres et 1 denier, l'an 1452. La découverte de ce petit morceau de papier allait donc mettre à néant les prétentions de l'Allemagne. »
Suit une affirmation catégorique de l'auteur de l'article ainsi formulée : « Toutes les incertitudes sont fixées, et c'est un fait officiel, depuis quelques années, aux yeux de tous les artistes et amateurs, que l'art de l'impression a pris naissance à Florence, l'an 1452, dans Talelier de Tomaso Finiguerra (1). »
11 n'est pas sans intérêt de mettre en regard de cette affirmation les données recueillies par Passavant, dans son Peintre-graveur^ et qui tendent à attribuer aux artistes allemands la priorité de l'impression des estampes gravées. Voici le résumé de son opinion :
D'après Vasari, il se passa dix ans avant que Baccio Baidini, le plus ancien des graveurs au burin d'Italie, n'eût l'idée d'appliquer ce procédé à la multiplication des épreuves tirées d'une planche gravée. La plus ancienne épreuve datée que l'on connaisse de lui, est de 1465 (2).
Mais le hasaid a fait découvrir récemment une série d'estampes allemandes portant une date antérieure. Ainsi M. Renouvier, de Montpellier, possède dans sa collection une gravure portant le millésime de 1446, représentant la Flagellation de N.-S, Elle fait partie
messe des grandes fêtes, pendant qu'on chante VAgnm Dei, Leur nom vient de ce que, baisée d'abord par le célébrant, cette plaque est ensuite présentée à chacun des ecclésiastiques avec ces paroles : Fax tecum.
(1) Une autre Paix attribuée à Finiguerra et qui représente V Annonciation et V Adoration des mages ^ a été reproduite en fac-similé par la Gazette des Beatix- Arts (octobre 1863, page 344). C'est un spécimen fort curieux de la manière de l'orfèvre florentin. Il appartenait à M. Emile Galichon et a été vendu, après son décès, à l'hôtel Drouot, au mois de mai 1875, pour la somme de 4,100 francs.
(2) Passavant, Le Peintre-Graveur, t. I, p. 197.
d'une suite de sept estampes de la Passion exécutées pav un maître de la Haute- Allemagne.
Dans la collection de M. T. 0. Weigel, à Leipzig, se iFouve une estampe avec le millésiine de "^451, signée P. et rej^'ésentant la Vierge entourée de quatre chœurs d'anges.
La date de 1457 se trouve empreinte sur une gravure de la Cène faisant partie d'une série de 37 pièces de la Passion conservées au Musée britannique.
Dans la Bibliothèque de Dankzig se trouve une gravure allemande de 1458 représentant la Décollation de Sainte- Catherine.
Passavant mulLi[^ les citations de ce genre el ajoute qu'il ne peut y avoir de doute, qu'à côté de ces gravures il n'en existe beaucoup d autres d'une date aussi reculée, mais dout il est impossible de Hxer l'époque, dépourvues qu'elles sont de millésimes ; qu'à ces dernières appartiennent notamment plusieurs gravures de Martin Scfaongauer.
Notons aussi l'opinion émise par M^ Charles Blanc dans son remarquable ouvrage : la. Cframmaire des arts dt^ dessin, « On observa, dit-il, que la fortune, par une attention délicate, avait réservé à uu Italien la découverte de l'estampe qui prouvait, à l'encçntre des prétentions allemandes, les origines italiennes de la gravure imprimée. Et, comme si aucune pièce ne devait manquer à l'information de ce curieux procès historique, vidé aujourd'hui, les deux épreuves en soufre tirées par Fiuiguerra existent encore, l'une à Gènes dans la collection Din*azzo, l'autre au British Muséum, à Londres... Ckxïneidence merveilleuse I la gravure, qui est Timprimepie des beaux-arts, fut découverte au moment où l'on inventait Timprimerie, qui est la gravure des belles-lettres. Le moyen de populariser les œuvres de l'artiste naquit dans le même temps que le moyen de propager les pensées du poëte ou du philosophe. Oui, en l'année 1452, à peu près à l'époque où Gutenberg et Faust imprimaient à Mayence leur première Bible latine, dite à quarante-deux lignes^ le Florentin Maso Finiguerra créa les premières estampes en prenant des empreintes sur une patène d'argent. »
On voit que cette question de priorité a beaucoup occupé les érudits. Des découvertes nouvelles, amenées par d'heureux hasards dans notre siècle d'investigations curieuses, pourront peut>-ètre en-
core faire pencher la balance tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Ce qui ressort de toutes ces recherches pour Tobservateur impartial, c'est que les origines de l'impression des estampes datent, d'une manière certaine, des environs de l'année 1450, et que les nielleurs italiens et allemands ont eu, presque en même temps, la chance heureuse de découvrir les moyens d'impression qui ont offert aux productions de l'art les ressources de vulgarisation dont elles étaient privées jusqu'alors.
La question a été reprise tout récemment par M. le vicomte Henri Delaborde, le savant conservateur du Cabinet des estampes de Paris, dans le volume qu'il vient de publier sous ce titre : le Département des estampes à la Bibliothèque nationale. Après avoir donné dans tous ses détails l'historique de la découverte de l'abbé Zani, il discute, avec l'autorité qui s'attache à son talent de critique, les opinions contrai) es qui s'étaient produites depuis cette découverte : il n'admet point que certains essais de grossière imagerie, tels que la Flagellation, portant la date de 1446, décrite par M. Renouvier, et la Vierge de 1 451 , qui faisait partie de la collection Weigel, puissent intéresser l'art proprement dit. « L'épreuve de la Paix, que possède la collection dé France, ajoute-t-il, n'en est et n'en demeure pas moins le plus ancien monument de l'art, comme Finiguerra est en réalité l'inventeur de la gravure, puisqu'il a su, le premier, en révéler les ressources et élever un simple procédé industriel à la hauteur d'un moyen d'expression pour le beau... Que la Paix, de Florence, si l'on n'a égard qu'à la stricte chronologie, ne doive pas être considérée comme une œuvre absolument sans précédents, comme le spécimen unique des essais primitifs du métier, cela est possible. Toujours est-il qu'aucune des tentatives antérieures ou contemporaines, aucune pièce, allemande ou non, appartenant à la période des incunables, ne permettrait de soupçonner ce que nous montre cette estampe si justement célèbre. »
Ce précieux incunable, dont la composition est magistrale et où se sent le souffle de la renaissance itahenne, est encadré sous verre, dans un petit triptyque en bois sculpté, avec quatre autres planches remontant aux origines de l'art de l'impression.
Le nom de notre maître colmarien s'attache donc aux origines de Tari de la gravure au burin. Il fut un de ces vaillants lutteurs qui
surgirenl vers \^ ïnilieu du x\^ siècle, époque féjçoude, période de mouvement irrésistible où le génie humain, ç'afifranchissant des entraves du passé, créa ces msignifiques instruments, de. propagation de la peuséç; qui s'appellent rimprimerie et la gravure.
A son origine^ l'art de la gravure s'était renfermé presqi^e exclusivement dans le cercle des sujets religieux. Martin Schongauer rompjlt rarement avec ces traditions pour traiter des sujets profanes. Une de ses estampes représente un paysan conduisant sa famille au raarchLé. Il mène par la bride le cheval sur lequel est assise sa femme ayant un petit garçon en croupe ; une autrç nous montre un meunier poussant devant lui un âne bâ,té ;- sur une troisième il a représenté une querelle d'apprentis-orfévres (1).
Ses compositions dans ce genre ont beaucoup, de naturel, une grande vérité d'expression. Le sentiment d,u comique se fait jour parfois dans des sujets plus sévères, par exemple dans les scènes de la Passion où il représente les bourreaux avec des mines presque caricaturales. A, ce genre se rattache le tableau de la Descente aux enfers i qui fait partie de la collection de l'école de Schongauer, au ipusée dp Colmar; nous y voyons figurer un démon vert, à la face pacticulièrement hideuse, et qui, pour comble de grotesque, porte dans ^région caudale une figure grimaçante au niijieu de laquelle la queue forme trompe.
Schongauer devait ^tre aussi un habile nielleur. A l'exemple, des orfèvres italiens, il exécuta ppur les églises des plaques d'argent gravées, connues sous le nom de 'paix ou ^Agnns Deù Dans son rappoï;t sur les opérations de la Société Schongauer, pendant^ les années 1848 et 1849, M. Hugot nous apprend que la Bibliothèque de Bâle possède deu;x de ces agnm ou plaques rondes en, argent provenant du trésor' dje l'ancienne cathédrale ; que Martin Schongauer les avait gravées au burin, vraisemblablement pour les nieller, mais que l'émail noir ou nigello n'a pas été incrusté dans les sillons de la gravure. M. le docteur Gerlach, bibliothécaire de cçtte ville, en a fait tirer des exemplaires imprimés en noir comme une gravure ordinaire; il a offert à la Bibliothèque de Golmar deux de ces estjampes, qui, ajoute M. Hugot, bien qi^'elles ne soient point les premières,
(1) FoRSTER, Geschichte der deutschen Kunst, t. II, p. 192. Une épreuve de cette gravure a été adjugée, à la vente Galichpn, au prix de 300 francs.
ont lûute la fraîcheur et loute la netteté d'uue épreuve avaul la lettre.
Passavant parle en détail de ces gravures sur plaques d'argent, conservées dans la collection de B&le, et qui sont plus nombreuses que ne l'indique M. Hugol. « Ces gravures qui, en partie, semblent
appart«nir au maître lui-même ou ont été, du moins, faites dans son atelier, d'après ses dessins et sous sa direction, sont exécutées sur dix-neuf planches de forme ronde, deux grandes et dix-sept petites, dont on a tiré quelques épreuves à une époque très-récente. »
Deux de ces gravures, Jésus sur le mont des Olives et la Prise de Jésus-Christ, se trouvent sur les deux côtés d'un médaillon en
argent qui, d'après Bartscb, aurait contenu le sceau de la ville dcv Colmar. Mais, comme le fait observer M. Passavant, ce médaillon ne forme point une boite ; ce sont deux plaques jointes par un cercle orné qui parait avoir été suspendu à un ostensoir. Peut-être cette pièce d'orfèvrerie était-elle un écrin destiné à contenir des hosties. Les dix-sept petites plaques ou médaillons d'argent gravés sortent évidemment de Tatelier de Schongauer, et représentent des sujets tirés de la vie du Christ, de la Vierge et des apôtres. Le style du dessin et de la composition, ainsi que le gracieux caractère des têtes de Vierges, ne laissent aucun doute à cet égard, toujours d après l'opinion du célèbre historiographe de la gravure. Elles ont été gravées pour un chapelet, ainsi que l'indique une ouverture oblongue destinée à y passer un cordon. Elles sont d'une remarquable finesse, et, en les regardant avec attention, on est confondu d'admiration devant la merveilleuse dextérité de la main, servie par un organe visuel d'une grande puissance. Schongauer a réalisé ce tour de force de faire tenir chaque scène de la Passion, avec ses nombreux personnages, sur un petit médaillon, grand à peine comme un pain à cacheter ; et ce qu'il y a de vraiment surprenant, c'est qu'il a su rester lui-même dans cette œuvre lilliputienne, lui infuser sa personnalité, qui y apparaît comme figée dans un moule immuable. Je n'ai pu résister à la tentation de les reproduire ici, et je remercie M. His- Heusler, conservateur du Musée de Bâle, d'avoir bien voulu mettre à ma disposition les empreintes de ces médaillons, que j'ai dû copier à la plume pour les graver en relief avec la complicité du soleil. La planche que j'offre à mes lecteurs est donc une transposition du creux au relief, d'une gravure en taille-douce en un cliché typographique. Les revers de ces médaillons sont ornés de fleurs et de rosaces : mon fac-similé reproduit trois de ces revers.
La direction du Musée de Bâle en a fait tirer, en 1858, quelques épreuve sur papier de Chine, qui ont été données aux principales collections de gravures de l'Europe : elles ne sont point destinées à passer dans le commerce.