CHAPITRE IX
Estampes de Scbongauer, décrites par Bartsch, Passavant et Heinecke. — Le Portement de croix» — Le Spasimo de RaphaëL — Saint- Antoine tourmenté par les démons, reproduction faite par Michel -Ange. — Albert Durer a emprunté à Schoagauer son plus beau type de Vierge. — Le Musée de Colmar ne possède que quelques estampes du maître. — Ni chronique ni anecdote sur Scbongauer : rien de sa vie intime.
L'œuvre gravé de Scbongauer est considérable. D'après Bartscb, les pièces autbentiques, celles qui peuvent lui être attribuées avec certitude, sont au nombre de 116, dont 87 représentent des sujets religieux, quatre des scènes familières, quatre des animaux et 21 des motifs d'orfèvrerie ou d'ornements. On lui attribue encore la gravure sans marque le Mari subjugué 'par sa femmes qui rentre tout à fait dans sa manière, et la Décollation de Sainte-Catherine, dont nous avons parlé plus haut.
Les estampes du maître ont été décrites par M. de Heinecke, dans ses Neue Nachrichten von Kûnstlern und Kunstsachen, par MM. Bartscb et Passavant dans leur Peintre-graveur. Il ne peut entrer dans le plan de cette notice de reproduire, même sommairement, les descriptions des pièces les plus intéressantes.
Comme tous les grands artistes, Scbongauer subit l'influence de modifications successives qui se reflètent dans ses œuvres aux diverses époques de sa vie. Les œuvres de sa jeunesse se ressentent des influences d'écoles où domine le goût flamand : elles sont plus froides que celles de l'âge mûr où le burin, conduit par une main plus libre et un sentiment plus personnel, creuse des tailles plus profondes, donne plus de valeur aux contrastes d'ombre et de lumière, et affirme nettement l'individualité de l'artiste maître de son procédé.
Parmi les pièces capitales de notre artiste, il faut citer le Portement de croiXy cette page magnifique qui a inspiré à M. Waagen, conservateur du Musée de Berlin, la réflexion suivante : « Je suis convaincu que Raphaël emprunta au Beau Martin, pour son célèbre tableau le Spasimo, la figure du Christ succombant sous le poids de
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la croix, et se soutenant sur sa main droite. Gomme Raphaël a dû connaître de bonne heure les gravures de Martin Schœn, dans l'atelier de son maître Le Pérugin, il est naturel de supposer que cette figure a d'\ frapper son esprit encore jeune (1). » Mais, d'après M. Emile Galichon, cette opinion est difficilement soutenable ; si Ton compare les deux Christs, tels que Raphaël et Schongauer les comprirent, dans la môme position, on sent de suite combien est grande la différence des idées et du style dans les deux écoles. « Chez le maître allemand, dit-il, la figure du Sauveur du monde manque de cette unité qui donne tant de grandeur au maître italien ; la tête, vue de face, s'attache mal au corps représenté de profil ; la ligne courbe du dos donne au Christ quelque chose d'humble et de trop humain qui sied mal à la divinité. Chez Raphaël, au contraire, la noble figure du Christ, admirable d'ensemble, se présente toute de trois quarts et la belle ligne droite du dos conserve à son Chrisl toute la dignité d'un Dieu qui se sacrifie, h
Il faut citer encore, parmi les meilleures estampes du maître : Le Christ en croix (N<> 25 du catalogue de Bartsch), La Mort de h Vierge (N*> 33), pièce exécutée dans le genre du tableau possédé par M. Beaucousin ; Saint-ArUoine tourmenté par des démam (N® 47). Vasari nous apprend que cette estampe fut tellement appréciée par Michel-Ange qu'il la reproduisit sous la forme d'un dessin colorié ; Saint'Jacques le mineur (N<> 53), gravure qui passe pour être la dernière du maître et qui est d'une extrême rareté ; Les Vierges sages et les Vierges folies (N<» 77-&6), qui ont été copiées par . Israël Van Mechenen.
Plusieurs graveurs français se sont inspirés de k manière de Schongauer ou ont imité ses estampes dans la gravure des sujets qui ornent les livres d'heures édités par Gilles Hardouin et Ambroise Girault.
AlbertDurer aussi, le grand maître allemand, s'est inspiré quelquefois du style de Schongauer •: il lui a emprunté, notamment, le plus beau type dé Vierge que le maître colmarien ait conçu, celle qui figure dans son estampe La Fuite en Egypte (N® 7. Bartsch) (2).
(1) Waagen, Trésors de Vart de la Grande-Bretagne.
(2) E. Galichon, Gazette des Beaux-Arts, t. Ilf, p. 348.
Faul-U lé dire ? Le musée de Golmar, si riche en œuvres peintes de l'école de Schougauer, est réduit à ne pouvoir exhiber aux curieux que quelques petites estampes portant le monogramme du maître. Elles représentent des sujets de la Passion. Un peu de bonne volonté, doublée d'une certaine dose de persévérance, suffirait cependant pour réunir peu à peu un groupe plus nombreux. Les estampes de Schongauer ne sont pas tellement clairsemées qu'il ne soit pas possible de s'en procurer quelques bonnes épreuves, en France ou à l'étranger. C'est là une question de dignité pour le musée de Colmar qui doit tenir à honneur de compléter les éléments d'esthétique qui permettent d'ehvisager dans tout son jour l'œuvre de cet homme qui a laissé une trace si brillante dans l'art. Mais il est juste d'ajouter que la question de dignité se subordonne à une question de finances : car, à considérer les prix exorbitants qu'atteignent aujourd'hui les estampes du maître, il faudrait un vrai capital pour s'en procurer quelques-unes.
Je crois avoir consciencieusement analysé les opinions et les recherches des critiques les plus autorisés qui ont étudié cette personnalité d artiste. Mon travail n'a pas la prétention d'être autre chose qu'un petit résumé, un guide pour les personnes qui veulent se rendre compte de l'état le plus récent des données acquises, des notions recueillies sur le maître colmarien. Passavant, cet infatigable mineur, qui a découvert tant -de filons précieux dans les couches historiques de Tàrt, a élargi la voie où étaient entrés ses émules. At-il dit le dernier mot ? Il faut espérer que non. Le champ d'exploration sera parcouru, sans doute, par d'autres encore, et le hasard, ce puissant auxiliaire des chercheurs, nous réserve peut-être des surprises, des données nouvelles qui dégageront tout entière la noble figure dont j'ai essayé de crayonner quelques lignes.
Nous connaissons, de l'œuvre de Schongauer, ce qui a survécu à l'action destructive du temps et des hommes : de sa vie intime, rien n'a transpiré jusqu'à nous. Ce grand artiste, qui a tant produit, a-t-il passé, comme bien d'autres^ et des plus illustres, par les épreuves navrantes qui sont la pierre de touche du génie et, parfois, le calvaire du talent'? Pas une chronique, pas une anecdote, pas un mot de correspondance émané de lui, pour nous découvrir un coin de son existence privée. Contentons -nous du rayonnement de sa
pensée dans ses œuvres : nous nous consolerons de n'y point trouver le repoussoir d'une vie agitée, à l'exemple de celui qui jette une ombre si mélancolique sur la carrière d'Albert Durer, cet autre grand artiste qui vécut martyr d'une Xantippe.