‹ Le musée de Colmar. Martin Schongauer et son écoleChapitre 14 sur 48 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Controyerses des critiques d'Outre-Rhin. — Opinion de Tauteur anonyme d'une description faite, avant 1789, des tableaux et statues d'Issenheim. — Attribution conjecturale à Albert Durer. — Le maltre-autel de Téglise des Ântonites d'Issenheim. — - Statues polychromes. — Sculptures de Desiderius Beychel.

Peu d'œuvres d'art ont fourni matière à plus de controverses que celles-ci. Depuis tantôt un siècle la critique d'Outre-Rhin s'est mise en campagne pour soulever le voile qui recouvre le nom de leur auteur. Les écrivains les plus éminents qui s'occupent de Thistoire de l'art sont venus les visiter, ont bâti conjectures sur conjectures et n'ont point encore réussi à se mettre d'accord. J'ai eu sous les yeux une dissertation manuscrite de vingt-quatre pages in-folio, intitulée : Anzeige der Gemœlde und Statmn in der éhmaligen Antonier Kirche zu Isenheim im Ohern Elsasz (1), sans date ni signature, mais écrite avant 1789, puisque lauteur dit avoir vu ces peintures pendant qu'elles décoraient encore le maitre-autel de l'église des Antonites d'Issenheim (2). La forme et la substance de cette notice révèlent un appréciateur assez autorisé en matière d'art. Elle renferme des considérations d'un haut intérêt sur le mouvement artistique qui a précédé la renaissance, sur les grands maîtres italiens et allemands. Après avoir mis en parallèle Albert Durer et Martin Schongauer et analysé avec beaucoup de justesse les différences qui les séparent, l'auteur arrive à cette conclusion que les triptyques d'Issenheim, de môme que les travaux de sculpture polychrome du maître-autel, peuvent être attribués à Albert Durer. Je donne ici la traduction de quelques passages de notre écçivain anonyme, puisque tant est qu'il évoque ce grand nom.

^(1) Description des tableaux et statues de la cl -devant église des Ântonites à Issenheim dans la haute Alsace.

(2) Ce document et plusieurs autres que j'ai cités dans le cours de cette notice sont tirés des cartons de la Bibliothèque de Colmar oii ils forment un fonds spécial recueilli par M. Hugot et que M. le bibUothécaire Thomas m'a gracieusement communiqué. En raison de l'intérêt qu'il offre, je l'ai traduit in extenso et je le reproduis comme appendice à la fin de cet ouvrage.

« Nulle part la comparaison entre ce grand artiste et ses devanciers ne peut se faire plus complètement que dans Téglise des Antonites dlssenheim, que beaucoup d'antiquités du pays rendent remarquable, et dans laquelle, à côté de plusieurs bons ouvrages de Martin Schœn ou de ses élèves, se trouve un retable que la voix commune attribue à Albert Durer, qui, du moins, est digne de lui à tous égards et est entièrement exécuté dans sa manière. Il est vrai qu'on n'y trouve ni son nom, ni ses armoiries, ni une date.

a Les recherches et investigations auxquelles je me suis livré me font incliner, de plus en plus, à croire qu'il est l'œuvre d'Albert Durer ou que, du moins, il remonte à son époque. La sculpture des stalles du chœur est tout à fait dans le goût du dessin des peintures et quelques-unes des figures de ces stalles ressemblent aux statues de l'autel. On voit, du reste, à l'entrée des stalles, la date de 1493, époque à laquelle Durer était déjà célèbre comme peintre, sculpteur et graveur.

a Mais qu'Albert Durer soit ce maître, je ne veux point l'affirmer, quelque forte que soit ma conviction à cet égard. Il est au moins certain que, particulièrement, la peinture extérieure du retable rentre dans la manière de Durer par l'invention, le dessin, et tout ce qui peut caractériser un artiste ; qu'enfin la tradition, depuis plus de deux siècles, lui attribue ces remarquables curiosités de l'église dlssenheim. »

Remarquables, en effet; car le grand autel des Antonites d'Issenheim passait pour un des plus riches de la chrétienté. Au siècle dernier, des voyageurs venaient de très-loin, tout exprès pour le voir. Malheureusement, le musée de Golmar ne possède qu'une faible partie des richesses artistiques alors accumulées sur cet autel. Deux chariots de sculptures peintes et dorées furent, à une époque déjà éloignée, transportés dans une province voisine pour y être vendus (1 ). Mais ce qui nous en reste, tout en ravivant le regret d'avoir vu s'éparpiller ce bel ensemble, suffit pour nous faire apprécier la magnifique ordonnance de ce monument. Ces restes ont servi à reconstituer en partie l'ancien autel qui se trouve aujourd'hui placé au fond du chœur des Unterlinden,

(i) Livret du musée, publié en 1860, par M. L, Hugot.

Au centre est placée la grande figure de Saint-Antoine, ermite, père des cénobites. Le saint est assis, tenant de la main droite le Tau des Antonites ; il est vêtu d'une tunique et d'un ample manteau dorési A sa gauche et presque entièrement caché par les plis du manteau, le petit porc, son attribut.

A sa droite la statue de Saint-Augustin représenté debout, en habits pontificaux. On voit à ses pieds un petit personnage à genoux portant l'habit des Antonites : c'est le donateur Guido.

A gauche la statue de Saint-Jérôme, en habit de cardinal, tenant de la main gauche un livre, et la main droite à demi élevée vers le ciel ; un lion est couché à ses pieds.

Au-dessous, le Christ, grand buste, tenant le globe surmonté d'une croix. Dans deux niches, à droite et à gauche, sont placés douze bustes réunis trois par trois en quatre groupes; ils repré- ' sentent les apôtres, avec divers attributs. Derrière le groupe de Saint^Jacques, Saint-Siméon et Saint-Thaddée, se trouve écrit au pinceau, en caractères allemands du xvi® siècle, le nom du sculpteur Desiderius Beychel. Cet artiste, qui s'était acquis une certaine réputation en Allemagne, est donc l'auteur des treize bustes dont je viens de parler ; mais un ciseau plus magistral que le sien a dû exécuter les trois grandes statues duhaut, dont l'auteur nous est malheureusement inconnu.

A droite et à gauche de l'autel figurent les deux statuettes polychromes de Saint-Jean-Baptiste et de Saint-Antoine.

Les documents fournis jusqu'ici par les archives sur cet important monument étant assez rares, je me fais un devoir de consigner ici la substance d'une communication faite par M. J. Dietrich à la Revue d'Alsace, 1873, p. 71, sous ce titre: La dépouille du couvent des Antonites dissenheim.

Extrait de V Inventaire dressé le 4 février il 93 par Louis Vaillant et Louis Homberger, commissaires nommés par arrêté du district de Colmar pour procéder à l'estimation des bâtiments et dresser V inventaire des meubles du couvent des Antonites dissenheim.

« Dans l'église.

« Premièrement, dans le chœur, le maître-autel en bois marbré et doré, au-dessus duquel se trouve un grand tableau peint sur bois

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représentant un Christ. Ce tableau est peint sur deux battants fermant en forme d'armoire, laquelle renferme différentes autres peintures aussi sur bois, dans le fond de laquelle se trouve une statue en bois d'une sculpture antique, représentant la figure de Saint- Antoine.

« Au-dessous de ces tableaux sont des bustes ou demi-reliefs sculptés en bois, peints en huile et dorés, représentant les figures de Jésus-Christ et de ses douze apôtres. La sculpture de ces bustes, quoique antiqms (sic), nous a paru digne de Tattention des connaisseurs.

a Aux deux côtés de ce tableau s'en trouvent deux autres aussi sur bois, qui sont attenants, dont l'un représente Saint- Antoine et l'autre Saint-Sébastien.'La peinture de tous ces tableaux est antique et parait sortir du pinceau d'un artiste célèbre.

a Plus dans la nef à droite, un autel collatéral dont le dessus en forme d'armoire fermant à deux battants sur lesquels est une peinture ancienne à l'huile de peu de valeur, et dans le fond de laquelle armoire sont deux statues antiques de bois représentant des figures de saints, grossièrement sculptées. (Saint-Laurent et Sainte-Catherine, peintures conservées au Musée.)

« Plus à gauche un second autel collatéral, dont le dessus est aussi en forme d'armoire à deux battants également peints et dans le fond de laquelle est une grosse et antique statue de la Vierge, en bois. »

(La statue n'existe plus. Les deux volets du diptyque sont conservés au musée de Colmar. Ce sont les deux magnifiques panneaux de Schongauer, représentant d'un côté la Vierge adorant V Enfant et VAnge de l'Annonciation, et de l'autre la Vierge de l'Annonciation et Saint- Antoine y ermite, (Armoiries d'Orliac et de Guersi.)

(Archives de la préfecture du Haut-BMn,)

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