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CHAPITRE XIV

Gaspard Isennianri, peintre et bourgeois de Colrnar, en 1462. — ^ Traits distinctifs de sa manière. — Ses peintures du maitre-autel de l'église Saint- Martin de Colmar. — Observations de M. Alfred Michiels sur le spiritualisme des anciens artistes des Flandres et de l'Allemagne.

Parmi les plus anciens tableaux que possède le musée de Colmar figurent sept panneaux que le catalogue attribue, d'une manière tonjecturale, il est vrai, à Gaspard Isenmaun, peintre et bourgeois de Colmar, en 1462. Deux d'entre eux portent, au revers, la date de 1465. Ces œuvres sont donc contemporaines de Martin Schon-

gauer, et, sous bien des rapports, elles reflètent les influences d'école qui dominent dans la manière de ce maître, c'est-à-dire l'influence flamande; mais elles s'en distinguent par un cachet particulier dans le costume et dans les accessoires. Elles sont, relativement, bien conservées : le coloris a gardé, malgré l'âge, toute sa vigueur, tout son éclat, et ici encore on se surprend à admirer cette prodigieuse perfection des moyens matériels qui semblent embaumer la pensée de l'artiste pour lui faire traverser, éternellement jeune, dans sa naïveté originale, les siècles qui ne respectent ni institutions ni monuments. Chaque fois que je m approche de ces œuvres, qui tranchent si singulièrement avec nos idées acquises, il me semble qu'un effort rétrospectif de mon imagination doit pouvoir évoquer, pour un instant, le peintre inconnu qui les a créées, lui demander les secrets chimiques de sa brillante palette, lui demander aussi quelques détails sur sa vie intime, et lui reprocher doucement d'avoir oublié de signer ses tableaux. Quels flots d'encre un simple monogramme eût épargnés aux historiens de l'art, qui, animés du louable désir de rendre à César ce qui appartient à César, sont condamnés au rude métier de deviner des énigmes, d'échafauder des systèmes, de ressasser des conjectures, de déchiffrer péniblement des parchemins poudreux, de fouiller les chroniques contemporaines, pour recoudre quelques lambeaux de biographie incomplète ! Et encore ne réussissent-ils,-le plus souvent, qu'à draper une statue de neige qui fond sous la main en leur laissant la sensation froide d'une illusion détruite.

Comme je l'ai fait remarquer plus haut, Martin Schougauer, élève de Rogier van der Weyden, avait adopté le type des figures créées par cet artiste. Toutes ses Vierges ont le front vaste, disproportionné, les tempes largement découvertes et le derrière de la tète peu développé. Telles sont la Vierge au buisson de roses, la Vierge de VAnnonciation, la Vierge adorant rendant, toutes les 'têtes de Vierges, sans exception, qui font partie de l'œuvre de Schongauer à Colmar. Telles sont aussi les principales tètes dans les tableaux attribués à Gaspard Isenmann. Quelques-unes d'entre .elles, vues de profil, semblent complètement dépourvues d'occiput. Cette singularité a été transmise aux artistes allemands par les artistes des Flandres : elle peut servir de signe de reconnaissance pour distinguer les tableaux

des écoles allemandes de ceux des écoles italiennes (1). Les sept tableaux dont nous nous occupons en ce moment sont évidemment alsaciens. Ils portent, comme nous l'avons vu, la date de 1465, et ont, par conséquent, plus de quatre siècles d'existence. Comme nous allons le voir, l'opinion qui les attribue à Isenmann est tout à fait fondée. Elle repose sur un traité, en langue allemande, découvert par M. Hugot dans les archives municipales de Colmar, portant la date de 1462, et renfermant des particularités trop curieuses sur la pratique de l'art, à cette époque, pour que je ne me fasse pas un devoir d'en offrir une traduction à mes lecteurs. Ce traité, conclu entre le chapitre de l'église Saint-Martin et Gaspard Isenmann, charge celui-ci d'exécuter, moyennant le prix de 500 florins du Rhin, les peintures et dorures du maître-autel de Saint-Martiu, sans spécifier, toutefois, les sujets des tableaux. Il s'agissait, évidemment, d'un polyptyque ou retable à plusieurs volets, s'ouvrant et se fermant à volonté, et dont quelques-uns sont peints sur les deux côtés. Or, les sept tableaux que possède le musée paraissent avoir fait partie d'un polyptyque de ce genre. Ils sont peints sur bois,

(1) c Le christianisme a opéré, dans les types naturels de la Flandre, des altéiations très-remarquables. Les figures, qui animent les toiles des Pays-Bas, sont la suite d'un compromis entre Tintelligence et la réalité : on y voit les traits principaux de roriginal, mais modifiés par les croyances. Les plus anciens tableaux, comme on devait s*y attendre, portent les tracés les plus manifestes de leur domination. Jean Van Eyck, Rogier Van der Weyden, Memlinc et Lucas de Leyde, Hugo Van der Goes et Schoreel dessinent des têtes qui surprennent d'abord, sans qu'on sache bien pourquoi. Si l'on en cherche la cause et se livre à un examen attentif, on observe bientôt que lo peintre a donné aux fronts un développement énorme, disproportionné, tel enfin qu'il choque la vue dans un grand nombre d'ouvrages. Les tempes ont aussi une largeur discordante et la racine des cheveux se trouve, de cette façon, rejetée sur le derrière du crâne. L'orbite de l'œil est plein et charnji, ce qui en fait ressortir le globe. L'occiput n'existe pas, pour ainsi dire ; l'oreille occupe une des extrémités du profil. Les têtes ont donc une apparence vraiment singulière. Mais les causes de cette étrange'.é ne sont-elles pas encore plus bizarres? Les caractères dont nous venons de parler sont justement ceux qui désignent, selon les phrénologues, la suprême activité de l'intelligence, la force des nobles penchants et la faiblesse des mauvaises passions. Toute la théorie de Gall y est appliquée avec la dernière exactitude. Le moyen âge la connaissait-il, ou les peintres l'avaientils préconçue par une espèce de divination ténébreuse!... Israël de Meckenen, Martin Schœn, Wolgemuth, Albert Durer, Lucas Cranach et leurs successeurs n'ont jamais perdu de vue ce type spécial... 11 semble que le spiritualisme chrétien ait immédiatement inventé la forme la plus sympathique à son génie. »

ALFRED MiGHiELs, Hûtoirc de la Peinture flamande, Bruxelles, 1865, page S06.-

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avec fond d'or uni, et représentent des sujets de la Passion : 1® L'Entrée de JéstiS" Christ à Jérusalem; 2^ la Sainte Cène; 3® le Christ au jardin des Oliviers et la Trahison de Judas; 4*> le Couronnement d'épines ; 5° la Flagellation; 6*> r Ensevelissement et la Mise au tom-* beau; 1^ la Résurrection. Quoiqu'ils forment une suite régulière, ces tableaux sont de dimensions différentes; ce qui prouverait qu'ils ne constituaient pas un chemin de la croix, mais bien une décoration d autel. Bien qu'ils renferment des fautes de dessin choquantes, ils ne sont point l'œuvre d'un artiste sans talent ; car certains détails révèlent un esprit d'observation très-lin, une physiognomonie qui se traduit par des expressions plus ou moins grotesques dans les figures des bourreaux du Christ et rappelle encore, à ce point de vue, la manière de Schongauer dont notre peintre était contemporain, mai^ au niveau duquel il ne pouvait s'élever.

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