‹ Le musée de Colmar. Martin Schongauer et son écoleChapitre 18 sur 48 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Description des sept tableaux de Gaspard Isenmann qui formaient un polyptyque dans Téglise de Saint- Martin. — Les souliers à la poulaine. — Les arbres fantastiques. — Les figures simiennes des bourreaux du Christ. — Los turbans à mentonnières des taintes femmes.

Ces tableaux sont réellement intéressants pour l'histoire de l'art. L'observateur attentif y trouve des enseignements précieux. Le fond d'or uni qui fait ressortir les figures semble recouvrir d'anciennes peintures gothiques qui repoussent. On perçoit dans ces fonds, sous la couche d'or, des formes qui, de près, sont indécises et qui, vues à distance, révèlent des motifs d'architecture gothique fleuronnée. Ce n'est pas là une illusion d'optique, car la symétrie des formes est bien accentuée. Ne pourrait-on pas induire de cette particularité que Gaspard Isenmann a repeint d'anciens panneaux qui existaient sur l'autel de Saint-Martin ? Une pareille supposition pourrait s'appuyer des termes mêmes du traité qui dit : « Il devra dorer, le mieux possible, avec l'or le plus fin, les dits tableaux intérieurement, depuis le bas jusqu'au sommet où se trouvent les figures sculptées, le tabet-

nacle, le saint-ciboire, la vigne, les creux et les reliefs et tout le travail (le ce genre qui est en vue, que les surfaces soient en champ ou non. Il en sera de même de la partie plane du milieu, ornée de fines sculptures et de toutes les parties traitées eu champ. Item, il devra peindre sur les surfaces planes les images et figures qui lui seront désignées. » Ces termes indiquent clairement qu'il s'agissait de faire revivre, sous une forme nouvelle, par la dorure et la peinture, un autel en boiserie alors existant et dont l'ornementation primitive a dû disparaître sous le nouveau travail de l'artiste.

Le premier tableau (N^ 1 38 du catalogue) représente V Entrée de Jésus- Christ à Jérusaleyn. Le Christ a le front très- développé. Les apôtres qui le suivent ont des physionomies expressives. Sous la porte de la ville, au cintre surbaissé, dominée par un pinacle gothique, se trouvent plusieurs juifs au riche costume brodé d'or. Au premier plan trois hommes, chaussés de souliers à la poulaine, étendent leurs vêtements sur le sol. L'un d'eux, en ôtant son manteau, se désarticule le bras droit par un mouvement impossible. Cette gaucherie de dessin prouve combien peu les artistes de cette époque se préoccupaient des lois de l'anatomie. Zachée, monté sur un arbre, en arrache des branchages pour en joncher le chemin suivi par le Sauveur.

Le N» 139 représente la Sainte Cène, On y remarque les attitudes très-variées des convives. Judas, vêtu d'une robe jaune, a sa bourse pendue sur le dos. Derrière le Christ, une boiserie gothique bien refouillée et d'un bel effet. Dans le parquet en chêne de la salle, le scrupule de l'imitation est poussé au point de reproduire, jusqu'à l'illusion, les nervures du bois.

Le tableau N<* 140 est divisé en deux parties. A la gauche du spectateur, le Christ en prière ait jardin des Oliviers, A la droite, le Baiser de Judas. Le paysage a une teinte sombre, presque crépusculaire. A genoux, au pied d'un rocher sur lequel est placé le calice d'amertume, le Christ est en prière. Les apôtres sont endormis, Dans le fond la troupe armée s'avance. Les arbres ont une forme étrange : ils ressemblent à de grosses châtaignes revêtues de leur zeste épineux. Aucune imitation de la nature; des formes purement conventionnelles. A droite, la scène change. Le Christ, au milieu des soldats, reçoit le baiser du traître. Judas a les cheveux rouges.

Saint Pierre brandit son glaive pour couper l'oreille de Malchus et — détail caractéristique — déjà le Christ tient l'oreille coupée dans sa main. Parmi les juifs qui portent des flambeaux, l'un d'eux, en manteau rouge, coiffé d'un turban blanc et vu de profil, est complètement dépourvu d'occiput. A l'exception de la tête du Christ, dont l'expression est remarquable, tous les types de figures sortent du moule grotesque dans lequel tous les artistes de l'époque ont pétri le faciès des persécuteurs de l'Homme-Dieu.

Le Couronnement d* épines (N<^ 141) est la plus belle et la plus mouvementée des sept compositions. La tête du Christ est remarquable par son expression douloureuse et résignée à la fois. Il tient ferme sous l'effort des bourreaux qui, à grand renfort de leviers, lui enfoncent la couronne dans la tète. On se rappelle que le Titien aussi, dans son tableau du Couronnement d'épines, a représenté ses bourreaux armés de bâtons dont ils se servent comme de leviers pour faire pénétrer la couronne épineuse dans les chairs de la victime. Ce raffinement de torture est énergiquement exprimé par notre peintre colmarien : il a donné aux figures des exécuteurs une forme simienne et tout à fait caricaturale qui tranche avec la gravité du sujet. Ici encore l'anatomie est sacrifiée à la convulsion du mouvement, et Fun des bourreaux semble s'être démis le bras droit, tant ce memT)re est mal attaché. Pilate qui assiste, impassible, à cette scène émouvante, est vêtu d'un riche costume pailleté d'or et constellé de pierreries.

Dans la Flagellation (N<> 142) nous retrouvons les mêmes figures étranges, armées de paquets de verges et de lanières, se tordant dans des mouvements outrés. Des colonnes de jaspe et de porphyre se détachent sur le fond d'or. Les princes des prêtres, assistant au supplice, sont chaussés à la poulaine et portent des robes de brocart d'or dont les bordures sont couvertes d'inscriptions hébraïques.

Le N<* 143 nous représente, en deux parties, V Ensevelissement et la Mise au tombeau. Le fond, à gauche, représente le Calvaire ; sur le devant, Joseph d'Arimathie; la Vierge et les saintes, femmes s'empressent autour du corps du divin supplicié étendu sur un linceul blanc. La Vierge, drapée dans un manteau brun aux plis simples, qui lui masque presque complètement le visage, est à genoux, soutenue par Saint-Jean, et, à côté d'elle, les saintes femmes dans

des attitudes exprimant la douleur. Leoi* costume est digne d attention, en ce sens qu'il n'a. rien de commun avec celui des figures de Schongauer. Elles sont coiffées d'une espèce de turban blanc soutenu par des mentonnières. Ce turban laisse à découvert leurs vastes fronts.

Dans la seconde partie du même tableau, les mêmes personnages sont transposés dans d'autres attitudes, autour de la pierre sépulcrale. Les deux scènes forment, à peu de chose près, une symétrie complète. Une longue inscription hébraïque est gravée sur le tombeau. Dans le lointain l'horizon est borné par la mer que sillonnent des vaisseaux. Une ville aux maisons blanches est assise au pied d'ime île rocheuse dont les plans sont bien accentués ; mais nous retrouvons dans le paysage les simulacres d'arbres dont j'ai parlé plus haut, ces espèces de pelotes recouvertes d'aspérités semblables à l'écorce d'un marron.

Ces six tableaux proviennent tous de l'église Saint-Martin de Colmar. Ils ont été transférés en 1795 dans la bibliothèque du district de Golmar, ainsi que nous l'apprend l'inventaire dressé à cette époque par le bibliothécaire Marquaire et le peintre Casimir Karpff, commissaires délégués pour la recherche des ouvrages précieux. Cette provenance même donne un grand poids à l'opinion qui les attribue à Gaspard Isenmann.

Il existe au musée un septième tableau, la Résurrection ^ inscrit dans le nouveau catalogue sous le N<^ 137. C'est absolument le même type maniéré, ce sont les mêmes figures, les mêmes costumes, les mêmes chaussures à la poulaine, le même paysage, les mêmes arbres fantastiques. Il est donc de la famille des six autres et faisait partie du retable. Seulement, après avoir disparu de Colm'ar depuis un demisiècle, il n'est venu rejoindre ses congénères au musée qu'en 1842, époque à laquelle son dernier possesseuï*, M. Armspach, principal du collège d'Obernai (Bas-Rhin), en a fait cadeau à la Société Schongauer.

Le Christ, debout à côté du sépulcre ouvert et vêtu d'un manteau rouge flottant, tient la croix de la main gauche. Sur la dalle posée en travers de l'ouverture est assis un ange vêtu de blanc. Les soldats sont couchés à.terre autour du tombeau. A gauche, dans le lointain, un énorme rocher couvert d'arbres épineux, au devant duquel apparaissent les saintes femmes, rapetissées par la perspective. Elles sont

coiffées de turbans et costumées de même que celles du tableau de la Mise an tombeau. Au dernier plan se détache sur le fond d'or une ville allemaùde ou flamande aux structures gothiques d'où s'élancent la flèche hardie d'une cathédrale et plusieurs tourelles moyen âge. On y voit aussi un moulin à vent, détail qu'il n'est pas sans intérêt de relever pour accentuer la provenance du tableau comme œuvre d'un artiste nourri des traditions du nord et qui est probablement, comme Schongauer, un élève des Flamands.

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