CHAPITRE XVI
Texte du traité conclu en 146:2 par le chapitre de Saint-Marlin avec Gaspard Isenmann.
Clauses intéressantes pour Thistoire de Tart.
Comme on le voit, ces peintures ne sont pas l'œuvre d'un imagier vulgaire. Relativement à l'époque reculée où elles remontent, elles ont un mérite exceptionnel. Le traité sur lequel on se fonde pour les attribuer à Isenmann, bourgeois de Golmar, est daté du lundi avant la Saint-Jean de 1462. Le rapprochement de cette date avec celle de 1465, inscrite derrière deux des panneaux, donneà cette supposition un grand degré de vraisemblance. Quoi qu'il en soit, et en attendant plus ample informé, il est bon de reproduire ici les stipulations de ce trkité, qui n'a point encore été publié et qui, pour Fhistoire de l'art en Alsace, offre des renseignements précieux. Il est surtout remarquable par le luxe de précautions et la rigueur des garanties de toute sorte que la prévoyance des maîtres de l'œuvre de Saint-Martin a
imposées à l'artiste. Il est remarquable encore par Fimpor tance de la somme consacrée à l'exécution d'un pareil travail, quand on là compare aux prix relativement mesquins payés à une époque presque contemporaine pour d'autres œuvres bien plus saillantes exécutées en Allemagne par des artistes d'un grand renom, tels qu'Albert Durer et Hans Holbein le vieux.
Voici ce traité que je traduis, autant que possible mot pour mot, du vieux texte allemand, de manière à respecter la forme originale de ce curieux monument :
« Faisons savoir que les dignes et honorables sieurs. Hannseman
« Grosse, prêtre chapelain de la fondation de Saint-Martin à Colmar et « Pierre Blotzhin, bourgeois à Colmar, en qualité de sages adminisa trateurs de la fabrique de Saint-Martin, ont aujourd'hui, dans la dite <i église, de l'avis, agrément, savoir et consentement des honorables a seigneurs le prévôt, le doyen et le chapitre de la dite fondation, ainsi a que des prudents et sa^es maîtres et conseillers de la ville de Col- « mar, traité de bonne foi avec honorable Gaspar Isenmann, peintre a bourgeois à Colmar, à l'effet de peindre et d'exécuter les tableaux « du maître-autel, dans la forme et manière ci-après décrites, savoir : « Il devra dorer, le mieux possible, avec l'or le plus fin, les dits « tableaux, intérieurement, depuis le bas jusqu'au sommet où se Cl trouvent les figures sculptées, le tabernacle, le saint-ciboire, la « vigne, les creux et les reliefs et tout le travail de ce genre qui est en « vue, que les surfaces soient en champ ou non. Il en sera de même « de la partie plane du milieu, ornée de fines sculptures et de toutes a les parties traitées en champ. Item, il devra peindre sur les surfaces a planes, de la manière la plus gracieuse et avec les meilleures coua leurs à l'huile, les images et figures qui lui seront désignées ou « dénommées. Il est'bien entendu, toutefois, que le champ des taa bleaux sera doré le mieux possible, partout où besoin sera, de a même les figures, partout où cela sera nécessaire. Item, ainsi toute « la partie extérieure du retable que Ton aperçoit quand il est coni- « plétement fermé, depuis le bas jusqu'aux moulures et sculptures « supérieures, devra être dorée comme il est dit ci-dessus, et les deux «côtés, face et revers, devront être peints avec les meilleures couleurs « à l'huile, de la manière la plus gracieuse, rechampis avec les maté- « riaux qui seront désignés et exécutés de façon à faire honneur à « maître Caspar et profit à la fabrique de Saint-Martin. Il a été conte venu également que le sus-nommé maître Caspar devra avoir com- « plétement terminé d'après les conditions qui précèdent, et de toute « nécessité, Tœuvredont il s'agit, dans les deux années qui suivront « la date des présentes. De plus, il devra donner caution et répondi'e a pour lui et ses hoirs, dans le présent comme dans l'avenir, de toutes « les détériorations qui seraient reconnues provenir du fait delà peinte ture ou de la dorure et de tout ce qui s'y rapporte, avec cette clause « particulière que maître Caspar et ses héritiers seront tenus envers « la fabrique de Saint-Martin, pour le présent et pour l'avenir, de ré-
« parer et de changer toutes les parties défectueuses de l'œuvre et du a retable, soit dans les figures, soit dans les parties planes ou saillantes, « à rintérieurôuàrextérieur des dorures, de la peinture ou de n'im- ■y porte quel travail que le susdit maître Gaspar y aurait exécuté ou a dû exécuter. Eu outre, tous les défauts et dommages qui ne poura raient être réparés et les frais qui en résulteraient seront évalués « en argent et entièrement remboursés sans fraude. Et pour peindre u et achever le retable susdit, pour toutes prétentions et tous frais, u sans en rien excepter, et de quelque nom que tout cela soit appelé, i: les susdits maîtres de l'œuvre de Saint-Martin s'engagent à payer a au prénommé maître Gaspar cinq cents floriais du Rhin, dans les u termes et de la manière qui suivent : savoir, aujourd'hui, pour « commencer et à titre de frais préparatoires, cent florins ; item, d'ici « en un an, de nouveau cent florins ; item, une année après, quand tt l'œuvre sera terminée, encore cent florins; et après cela, chaque « année, cinquante florins jusqu'à parfait paiement des deux cents a florins restants. Et en témoignage de tout ce qui précède, nous les « prédénommés maîtres de l'œuvre avons instamment prié les sus- « dits maîtres et conseillers de la ville de Golmar, nos chers seia gneurs, d'apposer leur sceau secret aux présentes, pour nous et « l'œuvre susdite, ce que nous les prévôt, maîtres et conseillers de . u Golmar* reconnaissons avoir fait en considération de leur instante « prière. Et moi Gaspar, le peintre susdénommé, pour engager moi a et mes héritiers à la fidèle observation de tout ce qui est écrit ci- « dessus, j'ai instamment prié le vaillant damoiseau Bartholomé de « Wunnenberg d'apposer son sceau particulier aux présentes faites a en deux originaux semblables, mot pour mot, et dont un exem- « plaire a été remis à chaque partie. Ge que moi aussi Bartholomé a de Wunnenberg reconnais avoir fait pour répondrç à son instante « prière, sans préjudice, pourtant, pour moi et mes hoirs.
a Donné le lundi avant la fête de la Saint-Jean, au solstice, après « la naissance du Ghrist quatorze cent soixante-deux ans (1). »
(Sceau en cire verte de la (Le sceau de B. de Wunnenberg
ville de Golmar.) manque.)
(1) Archives de la ville de Coiraar : S D L 8, N° 3. Le titre porte cette suscription Meisters Caspars briejf des molers uher die toffel in Sant Martim Munster.
Il s'agissait, comme on vient de le voir, d'un travail complexe qui embrassait, à la fois, la peinture et la dorure de toutes les parties du maître-autel de Saint-Martin alors existant et qui, d'après les usages de l'époque, formait un grand travail de menuiserie à battants mobiles, ayant un couronnement surmonté de figures de saints sculptées en bois. Sur les parties planes des battants l'artiste devait peindre avec toute la perfection désirable et avec les meilleures couleurs à r huile les images et figures qui lui seraient désignées ou dénommées; mais le traité reste muet à l'égard de ces désignations, abandonnées au choix des administrateurs de Saint-Martin.