‹ Le musée de Colmar. Martin Schongauer et son écoleChapitre 20 sur 48 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Intérêt que présentent les tableaux d*Isenraann pour Tétude du costume et des objets usuels au xv" siècle. — Chute et destruction partielle du retable en 1720. — Fondation de l'anniversaire dMsenmann. — Date de sa mort.

Cinq cents florins du Rhin, pour peindre et décorer cet autel, formaient certes, alors, un fort beau denier. En tenant compte de là puissance monétaire de l'époque, qui représentait au moins le décuple de la valeur représentative actuelle, cet argent équivaudrait aujourd'hui à plus de 7000 francs. Gomme beaucoup de peintres de cette période, Gaspard Isenmann devait être une espèce d'entrepreneur de peinture religieuse, ayant atelier et travaillant pour les églises et les couvents. Les spéculations idéales de l'art leur étaient étrangères: ils se complaisaient dans lé terre-à-terre d'une imagerie plus ou moins perfectionnée, dont les patrons semblaient taillés d'avance. De temps en temps quelque saillie humoristique, quelqu'explosion du sentiment individuel de l'artiste en lutte avec les formes préconçues, venaient trancher sur l'austérité hiératique du sujet. L'étude consciencieuse de la nature, la vérité des situations n'étaient point leur fait. Leurs figures bibliques étaient prises dans la foule, coiffées, costumées et agencées à la manière des bons bourgeois du moyen âge. Leurs œuvres sont donc un reflet vivant de leur

époque, et c'est là leur côté intéressant, vraiment humain. Nous ne devons point nous en plaindre puisqu'elles nous fournissent des détails précieux pour Thistoire du costume, puisqu'elles nous offrent, sous leur aspect le plus caractéristique, la forme et la couleur des objets usuels, des meubles, des ornements, des armes, des intérieurs d'habitations.

A en juger par la valeur personnelle que les conditions du traité cité plus haut attribuaient implicitement à Gaspard Iseumiann, ce peintre, bien que peu connu et passé sous silence dans l'histoire de l'art, a dû, dans sa sphère médiocre, produire un grand nombre d'ouvrages. Si nous pouvons, avec certitude, admettre que les sept tableaux du musée de Colmar émanent de lui, ils sont à peu près les seuls qui aient échappé à la fièvre destructive des temps orageux. Par leur date, ils font partie des plus anciens que nous possédions et cet âge vénérable leur donne une valeur que 1(3 véritable connaisseur ne saurait méconnaître.

Ces tableaux sont peints au revers, ce qui confirme la supposition qu'ils composaient dans l'origine un polyptyque ou un retable d'autel ; mais ces revers ont été mutilés par la séparation des sujets composant la suite. Ils représentent Saint- Laurent, Sainte-Catherine d'Alexandrie et deux autres personnages que le défaut d'attributs ne permet pas de reconnaître. Les panneaux étant fixés contre la mu-* raille, il est impossible, à moins de les détacher, de voir ces revers.

Le maitre-autel peint par maître Gaspard est demeuré en place, au chœur de Saint-Martin, depuis 1465 jusqu'en 1720, par conséquent deux siècles et demi. C'est ce que nous apprend une notice écrite au verso du parchemin contenant le traité de 1462 et qui rend compte, dans les termes suivants, de l'accident malheureux auquel est due la destruction des boiseries de cet autel :

« N. B. A^ 4720 den letzen Donnerstag octavœ corporis X^^seindt die heydte eissene Stangen so den Altar von hinten halten sollen nach der procession aïs die Luth ans d, Kirche waren losz wordten^ hiemit dieser Altar herunter gefallen und zerschmettert. y>

« L'an 1720, le dernier jeudi de l'octave de la Fête-Dieu, les deux tringles en fer qui soutenaient l'autel par derrière, se sont détachées après la procession, alors que les fidèles avaient quitté l'église et, par suite, cet autel a été renversé et brisé. »

Les tableaux ont pu facilement échapper à ce désastre, puisqu'ils étaient peints sur panneaux solides que la chute n'a, certes, pas pu endommager gravement.

Gaspard Isenmann n'a pas survécu longtemps à l'achèvement de son œuvre. La fondation de son anniversaire mortuaire est mentionnée, dans les termes suivants, au registre obituaire de Ja paroisse de Saint-Martin (année 1466) que j'ai cité plus haut on parlant de la mort de^ Schongauer :

« Meister Caspar Moler legauit pro anninersario $uo uxoris et « liberorum eorundem XIIII denarios. »

a Maître Caspar, le peintre, a légué quatorze deniers pour son a anniversaire, pour celui de sa femme et de leurs enfants. »

Je me range entièrement à l'avis de M. Gh. Gérard qui, dans sa remarquable notice sur Gaspard Isenmann, adopte l'année 1466 comme étant celle de la mort de ce peintre (1).

Nous ne nous arrêterons point à l'omission du nom de famille d'Isenmann dans l'acte de fondation. 11 était, selon l'usage de l'époque, plus particulièrement connu sous la dénomination de maître Caspar^ de même que Schongauer était habituellement désigné sous le nom de beau Martin ou de maître Martin.

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